sylvain, 

la vie jusqu’à plus soif

 

Comment se reconstruire lorsque l’on a eu une enfance difficile, que l’on a décroché à l’adolescence et que l’on a passé plus de dix ans à errer ? Avec force et courage, Sylvain combat chaque jour son addiction et met tous les atouts de son côté pour s’offrir une vie plus belle. 

Portrait : Mylène Bertaux / Photographies : Corentin Fohlen

A 42 ans, ce grand gaillard originaire des Hauts-de-France se reconstruit après treize années de galère dans la rue. Avec son petit chien Jémo, il redécouvre la joie de vivre et combat son addiction à l’alcool. Exemplaire dans le travail, il aimerait aujourd’hui devenir indépendant financièrement, et ne plus rendre de compte à personne. 

Alors qu’il ouvre la porte de son coquet rez-de-jardin, les moustaches du chien Jémo frétillent. Dans une petite résidence d’Angers, où s’alignent les maisons en tuffeau, cette élégante pierre blanche de la région, Sylvain a fait de son appartement un véritable petit cocon. Au côté de son « teckel sanglier », comme aime à l’appeler Sylvain – « parce qu’en meute, ils chassent le sanglier » – l’homme de 42 ans a du mal à cacher sa timidité. Mais lorsqu’on lui dit que l’on adore les chiens, sa poitrine se redresse, sa joue se creuse d’une large fossette, et son visage s’illumine d’un grand sourire accueillant. « Bienvenue ! » 

Son deux pièces, loué à un prix symbolique par l’association Toit à Moi depuis deux ans, il en est fier ! Il s’est fait une petite jungle personnelle. Au milieu de ses plantes, des cactus pour la plupart, il s’est entouré de figurines d’animaux : les singes de la sagesse à côté de la télé, la girafe au-dessus de l’étagère, ou encore une biche de bois sculpté. Dans des cadres, un petit Jack Russel au noeud papillon rouge et un chaton à la casquette en jean lui donnent le sourire. Quelques cartes postales, envoyées par des membres de Toit à Moi, sont punaisées au mur. Une autre du Jardin Majorelle de Marrakech, où Sylvain est allé, « grâce à l’asso » lui rappelle le voyage. 

A l’entrée, son agenda est ouvert, les rendez-vous notés scrupuleusement : « Pôle Emploi » à 11h et « Interview Sans A_» à 13h. Bastien, son conseiller, lui demande s’il a bien déposé son dossier ce matin. Sylvain incline la tête positivement. Au fil des pages s’égrainent d’autres rendez-vous. Un chez le médecin, un autre avec Bastien. Mais certaines journées, la majorité, restent des pages blanches. Non loin sur sa commode, il nous montre un puzzle géant. Comme pour sa vie, il emboîte quotidiennement les pièces une à une, pour reconstituer minutieusement une belle image. 

Fleur de tomate

et terrine de foie gras 

 

Il a le sourire, mais Sylvain est un peu impressionné par notre présence. Ses treize années à la rue l’ont rendu méfiant. « C’est difficile d’aller vers les autres. J’ai du mal à faire confiance aux gens. » Assis sur son canapé en skaï, dans son bas de jogging bleu canard et son sweat à capuche gris chiné, Sylvain se confie peu à peu, en gratouillant Jémo. Son regard bleu azur se perd. « C’est un milieu un peu vicelard. C’est chacun pour sa peau, t’es sur tes gardes tout le temps ». Cet originaire du Pas-de-Calais a très vite rencontré des difficultés. Ses parents, mécanicien pour le père, cuisinière pour la mère, n’arriveront pas à la guider pendant sa scolarité. Et très vite, à l’adolescence, il décroche. « C’était compliqué de me concentrer. J’osais pas poser de questions », se rappelle-t-il. Pour se désinhiber, il commence à boire. Avec « les grands », il passe ses pauses à boire du « Coca ». « Bon, en fait, c’était du whisky Coca. Alors forcément, au bout d’un moment, ça n’allait pas… Je suis pas allé aux exams, je me sentais pas capable », se remémore Sylvain. Il enchaîne avec un CAP cuisine. « J’ai travaillé en restau gastro. Je mettais le foie gras en terrine, je faisais une fleur avec une tomate. C’était joli ! »

Hôpital et addiction

Mais ce passage en cuisine est de courte durée. En 2004, Sylvain rencontre une femme. « Elle avait le bras droit paralysé, se souvient-il. Et elle attendait un enfant qui n’était pas de moi. » Mais, amoureux, le jeune homme s’installe alors avec sa compagne, dans le garage de ses parents. « Tout se passait bien. Parfois, on prenait l’apéro, avec le père ». Un jour, tout bascule. Sylvain est accusé d’avoir mis le feu à des véhicules. « J’ai pris deux mois à Fleury-Mérogis », se souvient-il, le regard sombre. Son beau-père témoigne en sa faveur : Sylvain était avec lui au moment des agissements. « Ils ont ouvert la cellule, je suis parti ». Des passages en prison, il y en aura quatre au total. « Trois fois de ma faute, pour des agressions verbales », alors qu’il avoue être « sous alcool ». 

 

Outre les arrestations, son penchant pour l’alcool va le mener tout droit à l’hôpital, à plusieurs reprises, et lui laisser de graves séquelles physiques. En 1999 d’abord, il est percuté par une voiture sur un passage piéton. « On était sept, on avait bu cinq bouteilles de whisky… J’ai eu le péroné, le tibia et l’arcade sourcilière fracturés. J’ai passé un mois à l’hôpital ». Un an plus tard, un autre accident alors qu’il est alcoolisé l’immobilise un mois et demi : fractures des lombaires. « Ma mère me portait le thermos. Mon père était à l’hôpital psychiatrique pour dépression nerveuse… Ma mère buvait. Quelques années plus tard, elle a été internée pour les mêmes raisons ». Sylvain prend conscience de son problème et fait une promesse à son beau-père : « Je ne boirai plus ». Mais un soir, lors d’un pot de départ en retraite, il craque et boit deux whiskys coca. La réaction de celui qui l’héberge est sans appel : « Demain, tu t’en vas ». Le jeune homme continue à voir sa compagne pendant un temps, puis elle le quitte « pour un mec qui buvait », se souvient, amer, Sylvain. « Plus de copine, plus de logement, plus de boulot », il se retrouve à la rue.

« J’apprenais de nouvelles façons de penser. Je n’avais jamais tilté qu’il y en avait plusieurs avant ça ! On avait du respect pour moi. On me connaissait. J’ai lâché du lest et j’ai appris à m’ouvrir. »

Désintox

« J’ai bougé dans beaucoup de départements, le 78, le 91… » Sylvain fronce les yeux et se concentre. Ses treize années à la rue ont laissé des séquelles psychologiques. Ses souvenirs sont flous. Excepté une matinée restée gravée dans sa mémoire. Alors qu’il squatte un pavillon de banlieue avec « cinq potes », une odeur le réveille. « Ca sentait la fumée sur nos vêtements. On était plein d’alcool et de cannabis… » A l’étage du dessus, c’est l’horreur. Pendant la nuit, un incendie s’est déclaré. « Les deux gars qui dormaient à l’étage du dessus sont morts, asphyxiés. » Sylvain compose alors le 17. Il est auditionné par la police, vérifie ses poches et se rend compte qu’il lui manque « ses sous » et sa carte d’identité. L’un des compagnons a disparu avant l’arrivée des autorités. Il n’en saura pas plus sur les circonstances de l’incendie. 

Après cet épisode traumatique, Sylvain n’en peut plus. En 2012, il prend la direction de Nantes en train, « en fraudant ». Il erre quelque temps, puis fait une rencontre qui va modifier le cours de sa vie. Hubert Chalet, addictologue retraité, travaille pour l’association « A l’Ecoute de la rue ». « Je lui ai expliqué mon histoire. Il m’a pris en main. » A l’époque, son addiction à l’alcool est tellement forte qu’il tremble le matin. « Il me fallait une ou deux bières. Parfois, même quand je n’avais pas envie de boire, je me forçais ». Sylvain atterrit dans un institut de Mayenne pour une cure. « J’ai été 5 mois en CHRS [Centres d’Hébergement et de Réinsertion Sociale, NDLR]. Matin, midi et soir, les infirmières te donnent à manger, et tu as un foyer pour lutter contre l’addiction. » Pour la première fois, on prend soin de lui, et pour la première fois, Sylvain se reconstruit. 

Armé de toute sa volonté, il tient quinze mois. Puis replonge. « Je me suis déçu », se remémore-t-il, la tête basse. Pourtant, face à la maladie, Sylvain n’a pas arrêté ses efforts pour autant et a continué sur le chemin de la sobriété. Depuis, il a arrêté de boire à nouveau et s’y tient. Avec la détermination de se réinsérer, il a travaillé sous contrat en ESAT « pour refaire des livres ». Sa conduite lui vaudra une lettre de recommandation de la direction pour sa conduite. « Exemplaire », dit-il fièrement. Mais ces contrats, gérés par l’état, ne peuvent être renouvelés plus d’une fois. Alors, malgré son envie de travailler, depuis, impossible pour lui de trouver un travail.

Conduite exemplaire

Sylvain ne baisse pas les bras et continue chaque jour de reprendre du poil de la bête. « Avec l’alcool, je ne prenais plus soin de moi. Aujourd’hui, je ne peux plus ne pas être rasé ! Je n’ai pas envie de boire. J’ai envie de continuer à être comme ça, à récupérer et à avancer dans la vie. » Au quotidien, il aime enfourcher son vélo et faire de grandes balades « pour se vider la tête ». « Parfois, je fais vingt kilomètres », s’exclame-t-il fièrement. Petit à petit, il agrandit son cercle de connaissances. Mais ses années à la rue ont entamé sa confiance en lui. « Je n’aime pas beaucoup mon physique », confie, penaud, le grand blond. Ce qu’aimerait avant tout Sylvain, c’est trouver un travail, pour devenir indépendant et avoir un logement. Mais ce qui lui ferait chaud au coeur, c’est d’avoir des amis, avec qui aller faire un tour en vélo ou des parties de ping-pong endiablées. Et qui sait, un jour, un belle rencontre pour fonder un foyer…