Serge

les mille et une cuisines

décembre, 2020

Paris XIIIe

« Quand Josette, ma compagne, est décédée, j’ai pété les plombs ». Serge a 58 ans et c’est un chagrin d’amour qui l’a emporté dans la rue. Aujourd’hui très malade, cet ancien cuistot qui a fait « une fois et demi le tour du monde » souffre d’un cancer du pancréas. Sans-domicile, Serge est aidé dans ses démarches administratives par Mélanie. Celle qu’il considère comme sa fille tente de lui trouver un logement pour s'y reposer après ses séances de radiothérapie.

Avec le décès de sa compagne, Serge perd tout. Il se retrouve sur un banc du en face du Grand Palais, à Paris. Aujourd’hui « très malade », un cancer du pancréas, il est aidé par Mélanie, qui veut lui trouver un toît et ainsi pouvoir se reposer après ses séances de radiothérapie.

ÉCRIRE À Serge J’agis

Serge, 56 ans, a fait une fois et demi le tour du monde avec sa toque de chef cuistot. De la Nouvelle-Calédonie à la Côte d’Ivoire, en passant par Singapour et la Suisse. En 1997, sa vie bascule après le décès de Josette, sa compagne. Serge n’a plus de job, plus de goût à la cuisine, plus d’argent. Il choisit la rue et atterrit sur un banc du 8e arrondissement de Paris, en face du Grand Palais. C’est là que des années plus tard, il rencontre Mélanie, qu’il considère comme sa fille. Cette dernière tente d’aider Serge à trouver un logement. Pour que son vieil ami puisse se reposer et se remettre des séances de radiothérapie.

« Ma chambre, elle est là. Sur ce banc. » Serge a 58 ans et c’est devant le Grand Palais de Paris, chez lui, qu’il nous a donné rendez-vous avec Mélanie, qu’il a rencontrée ici aussi. Serge est sans domicile, Mélanie, 22 ans, travaille dans le quartier. Le duo s’est rencontré un soir de match de foot PSG – l’OM, en septembre. Les supporters faisaient trop de bruit et empêchaient Serge, blotti dans son duvet, de dormir. « J’ai commencé à discuter avec lui, lui demander ce dont il avait besoin », et le lien s’est créé. Mélanie apprend que Serge souffre de diabète. Alors tous les jours, elle lui apporte dans des tupperwares de repas préparés, adaptés à son régime alimentaire.
Dernièrement, le compagnon de la jeune femme, Antoine, a laissé son appartement à Serge pour qu’il puisse s’y reposer et reprendre des forces après ses séances de radiothérapie. Car l’homme est, depuis 2018, « très malade ». Outre le diabète, il souffre d’un « problème au poumon » (« Je suis vite essoufflé ») et « d’un cancer du pancréas », détaille-t-il en posant sa main droite sur son flanc gauche. Tous les jours, Serge avale des dizaines de médicaments. Trente- quatre au total. Avant, il se piquait sur ce banc pour son insuline. Aujourd’hui, il peut le faire dans la sécurité et le calme d’un appartement. Mais le séjour va toucher à sa fin.

« TOUT EST DIFFICILE »

Antoine rend son appartement pour emménager avec Mélanie et le bail est sur le point de se terminer, le 9 décembre exactement. Aucune solution d’hébergement n’a pour l’instant été trouvée par l’assistance sociale, déplorent Serge et Mélanie. On lui a bien proposé une chambre dans un centre de la banlieue parisienne, mais les lieux étaient trop vétustes, les portes cassées, les sanitaires sales. Serge n’a pas voulu y rester. « Je préfère être dehors que vivre là-dedans. » Par peur de se faire voler ses affaires mais aussi de s’y blesser. « Avec son diabète, s’il a la moindre coupure au pied, on peut lui amputer », prévient Mélanie, que Serge considère « comme sa fille ».

 

C’est elle qui s’est dernièrement occupée de ses papiers administratifs pour régler un problème de versement de son RSA. Encore elle qui se démène aujourd’hui pour lui trouver un logement social, lui décrocher une pension d’invalidité et qui passe des minutes et des heures, sur ce banc, à discuter avec lui, de leurs vies. « Serge est quelqu’un de très cultivé, il écoute la radio tous les jours, il lit beaucoup, il me tient au courant de l’actualité », raconte Mélanie. « On discute vraiment », souligne Serge, qui n’a jamais vraiment côtoyé les autres sans-abris. Rapport au fait que beaucoup consomment de l’alcool et que lui, a toujours tenu à se tenir éloigné de cette dépendance.

La rue c’est très dur », lâche l’homme. « Passez 10 jours avec moi ici et vous verrez que tout est difficile. Manger est difficile, dormir est difficile, se laver est difficile, aller aux toilettes est difficile. Pendant le confinement, ils ont fermé les douches. Tu te fais tout le temps voler tes affaires. Cela complique beaucoup le quotidien. »

CUISINER À JAKARTA OU POUR SERGE GAINSBOURG

Alors pour s’en sortir, Serge compte sur la rigueur de la cuisine, sa passion, qu’il retrouve dans sa vie de la rue. « Je ne peux pas passer un jour sans me laver. Alors je vais à la petite fontaine, à côté d’ici. Avant j’allais nager tout le temps, j’adore ça ! Matin et soir, trois heures par jour au total ! », s’exclame celui qui aimerait bien que les piscines soient de nouveau ouvertes.

Pas vantard pour un sou, il faut creuser un peu pour excaver les souvenirs du passé de cet homme à la vie pourtant bien remplie. « J’ai cuisiné dans le monde entier ! », s’exclame l’ancien chef et grand voyageur, qui a fait ses premiers pas à l’âge de 13 ans, dans le restaurant Charles Barrier, à Tours, sa ville natale.

La première fois qu’il quitte la France, c’est à l’autre bout du monde, en Nouvelle-Calédonie pour le service militaire. Le plus bel endroit qu’il ait jamais vu, assure-t-il. « Va à l’île des pins une fois dans ta vie ! », ordonne-t-il.

 

De retour en France, à l’âge de 19 ans, Serge arrive à Paris. « Je suis allé au Café de Flore. J’y ai rencontré Gainsbourg, on a discuté et il m’a proposé de travailler pour lui », se souvient l’ancien cuistot. « Je venais tous les matins chez lui, rue de Verneuil, pour préparer les repas du midi et du soir. Il m’a tout appris : la lecture, l’écriture, la peinture. Il m’a transmis ses passions, m’emmenait au Cabaret Don Camilo, au Bar du Raphaël… Il me considérait comme son gamin ! J’y suis resté un an et après je suis parti à l’Île Maurice. C’était un très très grand monsieur », souffle celui chez qui on devine un immense respect pour l’artiste, disparu en 1991.

 

Après l’Île-Maurice, suivent ensuite pour le jeune cuistot l’Australie, la Côte d’Ivoire, La Réunion ou encore Singapour et Jakarta. « À l’époque, dans les années 80, quand tu étais qualifié, c’était facile de partir. Je choisissais mes missions en fonction des pays que je voulais visiter, je restais six mois pour former des équipes et ainsi de suite », se souvient le quinquagénaire.

 

Durant ses voyages, le passionné de cuisine se nourrit des cultures locales. Il découvre des ingrédients, des façons de travailler dont il s’inspire ensuite de retour en France. « La cuisine c’est de l’invention. Il faut recycler les produits, savoir les retravailler, être inventif. Dans la cuisine, j’ai jamais compté mes heures », assure Serge.

LE CHOIX DE LA RUE

Son dernier job, c’était dans un restaurant à Lausanne, en Suisse, où Serge est resté sept ans. 300 couverts par jour, douze personnes à gérer, pour trois styles de cuisine : français, italien et thaïlandais. Mais tout a basculé pour le chef quand sa compagne, Josette, une infirmière qu’il a rencontrée à Tours, tombe malade. Une tumeur cérébrale. « Elle a commencé à perdre la tête, elle m’appelait en plein milieu de service, signait des chèques de 10.000 francs à EDF, a fait annuler l’assurance vie. Je ne pouvais plus gérer mon travail ».

 

Alors l’homme quitte son poste pour s’occuper de sa bien-aimée. Quand elle décède, il « pète les plombs ». Endetté, Serge n’arrive plus à payer ses factures, le loyer. « Je n’arrivais plus à rien, j’avais trop mal pour reprendre ma cuisine. »

 

Alors il met le cap sur Paris, le 8e arrondissement, et passe sa première nuit dehors, sur ce banc, là où il raconte son histoire aujourd’hui. C’était en 1997. « Tu te retrouves vite à la rue. Moi je voulais pas être tributaire de quelqu’un. La rue c’est un choix. »

 

Dès son arrivée ici, le chef de la police du commissariat du coin lui trouve un job dans les cuisines de l’hôpital Suisse d’Issy-les-Moulineaux. Drôle de coïncidence. Puis Serge fait des remplacements ici et là. Agent de maîtrise chez Sodexo, cadre au Centre Raphaël, dans le 11e arrondissement. Les demandes pour un logement social, il dit avoir arrêté. « Ça sert à rien », hausse des épaules celui qui ne croit plus en les politiques. « SDF en fait, ça veut surtout dire Sans Droit Fondamental. »

 

Au total, Serge a passé une dizaine d’années à la rue. Il y a eu des périodes « de césure », comme l’explique Mélanie mais le principal concerné n’a pas très envie de s’épancher sur le sujet. Il mentionne vaguement une « nana » avec qui il aurait vécu mais surtout sa sœur, Jocelyne, qui l’a hébergé pendant deux ans à Tours. « Elle est décédée l’année dernière, le 15 octobre, le jour de mon anniversaire. » Un coup dur de plus qui ramène Serge à son banc du 8e arrondissement.

UNE CHAMBRE À SOI

Ce quartier, le cuistot l’aime bien. Il y connaît tout le monde, le jardinier municipal, le personnel de la police qui travaillent dans le commissariat juste en face, le chauffeur d’un bus qui l’a laissé passer quand il n’avait pas encore sa carte de transports.

 

Même les présidents de la République, ils les a tous rencontrés, dit-il. « Le seul qui a fait quelque chose pour moi c’est Sarkozy. Il courait tous les jours dans le quartier. Il s’est arrêté, il est venu me voir. Il m’a dit “je te promets rien” mais il m’a envoyé à l’époque au siège de l’UMP et là-bas on m’a un peu aidé… Les autres ? Ils m’ont promis des choses comme Hollande, mais il a rien fait. C’est un abruti. Filippetti, Le Foll… Ils sont tous nuls. »

 

Finalement, celles et ceux qui ont le plus tendu la main à Serge, ce ne sont pas des présidents mais des citoyens et citoyennes comme Mélanie, Antoine son conjoint ou encore les collègues de cette dernière. Tous et toutes se démènent pour lui trouver un endroit pour finir ses vieux jours. Un endroit où Serge puisse dormir au chaud cet hiver, et cuisiner à nouveaux de bons petits plans comme des escalopes milanaises ou des woks de légumes à la thaïlandaise pour ses anges gardiens de la rue. « Tout ce que je demande c’est une chambre avec des sanitaires. » Une dernière demeure pour finir ses vieux jours.

Texte_ Arièle Bonte

Photos_ Michael Bunel

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