Rosi et Dany

S'évader pour s'aimer

mars, 2021

France

Rosi et Dany sont deux femmes Algériennes qui ont dû fuir leur pays à cause de leur homosexualité. Après un passage de sept mois en Malaisie, où leurs familles les recherchent toujours, elles sont aujourd’hui logées dans un Centre d’accueil pour demandeurs d’asile, en attendant la décision de l'administration française, qui statuera de leur sort.

Face à l’impossibilité de vivre leur amour dan..

J’agis

Face à l’impossibilité de vivre leur amour dans leur pays d’origine, l’Algérie, Rosi et Dany avaient tout prévu : économiser et partir au Canada. Mais lorsque leurs familles ont découvert leur relation, il a fallu pour le couple précipiter son départ et organiser sa fuite d’abord en Malaisie, puis en France, où les deux femmes ont déposé une demande d’asile.

« Ici c’est magnifique. Quand on a la liberté d’en partir. » Perchées sur les hauteurs d’une petite ville nichée entre les montagnes, Rosi et Dany contemplent la forêt de pins enneigés s’étendant devant leurs yeux. Elles viennent s’asseoir sur ce banc presque tous les jours, quand la météo le permet, pour regarder le paysage, écouter le silence et voir les heures s’écouler. « Venir ici, aller aux Restos du Cœur chaque jeudi, et attendre, attendre, attendre. » Voilà comment se résume le quotidien des deux Algériennes depuis plusieurs mois.

 

Quand elles ne se promènent pas sur les trottoirs et chemins de terre gelés, Rosi et Dany sont hébergées dans un Centre d’accueil pour demandeurs d’asile (CADA). Elles y occupent un studio, « largement suffisant pour nous deux ». On y trouve une kitchenette avec deux plaques de cuisson, une table installée devant la fenêtre, avec vue sur la montagne, un canapé, une armoire, et un lit que les deux femmes ont voulu bricoler elles-mêmes, avec des palettes récupérées en face d’un supermarché.

 

Un tapis, offert par un ami, habille le sol, et des CD comme on n’en écoute plus aujourd’hui, décorent les murs. Le duo possède sa propre salle de bain, avec baignoire s’il vous plaît, et a disposé ici et là des souvenirs de leur vie passée et commune, notamment en Malaisie où Rosi et Dany sont restées plusieurs mois avant d’arriver en France : une carte postale et des tickets de métro sur le frigo. Un petit bouddha en métal et une pieuvre en peluche.

 

Dans l’armoire et les valises : une boule disco, un éventail, des kimonos, une bière 1664 locale, deux cassettes audio d’ACDC et enfin, sur leurs peaux, des tatouages. Un cercle rempli de tentacules pour Rosi et le mot « warrior », en rouge, pour Dany. « Il fallait bien m’encourager un peu », sourit celle qui, il y a un an encore, n’avait pas prévu de se retrouver isolée, avec sa compagne, dans une petite ville française perdue entre les montagnes.

Le plan était pourtant bien calculé pour les deux Algériennes, conscientes de l’impossibilité de vivre pleinement leur amour, dans un pays qui interdit les relations homosexuelles. Dany, 27 ans aujourd’hui, devait travailler pendant cinq ans pour économiser et acquérir de l’expérience professionnelle. Rosi, 24 ans, devait quant à elle terminer ses études en commerce international. Ensuite, il leur fallait monter un dossier et partir pour le Canada, « le pays des bisounours ! », notamment pour les personnes appartenant à la communauté LGBTQ+. C’est là-bas qu’un ami trans du couple a pu obtenir le statut de réfugié. Là-bas que Rosi et Dany, ensemble depuis 2017, voulaient construire leur vie, fuir les pressions familiales et la menace croissante d’un mariage forcé.

On a vendu tout ce qu’on pouvait : des vêtements et des sacs de marque. Des bijoux, des montres, mon appareil photo.

Mais un jour de janvier 2020, la mère de Dany comprend que sa fille entretient une relation avec une autre femme. « Elle m’a suivie pendant des mois, et elle a vu que je passais tout mon temps libre avec Rosi. Ça a été très violent. » En punition, Dany est séquestrée par sa famille pendant une semaine. Enfermée dans sa chambre, elle est frappée, insultée, maltraitée, mal nourrie et son téléphone confisqué. Rosi de son côté, s’inquiète de ne pas avoir de nouvelles de sa copine, alors qu’elles ont l’habitude de se parler constamment au téléphone. Elle comprend donc qu’une sonnerie qui tourne dans le vide est synonyme de problème. « Les parents de Dany ont contacté les miens et la situation est devenue invivable pour nous. Si on n’était pas partie, on aurait toutes les deux été mariées l’été suivant. » Alors quand Dany réapparaît à son travail, Rosi lui donne un téléphone portable et leur cavale commence à s’organiser. D’autant plus que la situation devient de plus en plus critique pour les deux femmes.

Décollage pour la Malaisie

« On a vendu tout ce qu’on pouvait : des vêtements et des sacs de marque », raconte Dany. « Des bijoux, des montres, mon appareil photo », complète Rosi. Sur les conseils de leur ami trans exilé au Canada, elles achètent un billet pour la Malaisie, pays où le passeport algérien est suffisant pour entrer sur le territoire, et se procurent des euros pour subvenir à leurs besoins. « Le père de Dany gardait ses papiers dans une malle », précise Rosi. « Il a fallu attendre une journée, où ma maison était vide pour s’y introduire en douce et récupérer mon passeport, deux jours seulement avant notre départ », ajoute Dany, qui confie alors ses papiers à Rosi, « au cas où mes parents se rendraient compte que je les avais récupérés. »

Le couple embarque pour la Malaisie au mois de mars et quitte, pour la première fois, son pays. Là encore, il a fallu ruser et anticiper les contraintes familiales. Dany a dit à la sienne qu’elle partait travailler tandis que Rosi était en cours. « J’ai écrit une lettre à mon père en lui disant : “ça ne sert à rien d’avoir des couverts en or si ce qu’on sert sur la table est de la misère.” Pour une fois, je le confrontais. » « Moi, je n’ai rien laissé. J’ai disparu », renchérit Dany.

Au lendemain de leur arrivée en Malaisie, le gouvernement décide de fermer les frontières. « On va dire qu’on a eu de la chance, parce que, grâce au Covid-19, nos familles n’ont pas pu venir nous chercher », observent les deux femmes, non sans ironie.  

En Malaisie et sur les conseils de leur ami, le couple s’installe cependant un mois à Nilai, petite ville en banlieue de Kuala Lumpur. « Car notre ami trans nous a dit que la capitale serait le premier endroit où nos familles allaient nous chercher. » Sur son téléphone, Rosi fait défiler les vidéos de la résidence avec piscine, du lac où elles aimaient se retrouver et du chemin de terre qui mène, trois kilomètres plus loin, au magasin le plus proche. Au bout d’un mois, Rosi et Dany ouvrent leur ordinateur et découvrent des menaces de mort et insultes envoyées par leurs familles : « De l’hostilité. De la colère. Du mépris. La honte d’avoir une fille homosexuelle qui a fui son pays », résument-elles. Plus tard, elles apprennent que le père de l’une a joint l’ambassade d’Algérie pour tenter de les localiser et que celui de l’autre a prévu d’envoyer ses demi-frères pour les ramener au pays. 

Finalement, après un mois à Nilai, Rosi et Dany décident de rejoindre la capitale. Sur place, elles racontent avoir parfois du mal à louer un appartement ou une chambre. On comprend qu’elles sont en couple. Elles doivent encore cacher leur homosexualité. Souvent, des hommes les suivent dans la rue. Jusque chez elles. « Chaque mois, on essayait de changer de logement pour ne pas être traçables et parce qu’on avait peur de ces gens qui nous suivaient dans la rue et tentaient d’ouvrir nos portes », raconte Rosi. « On ne s’attendait pas à autant de racisme et d’homophobie en Malaisie », complète Dany.

Jet set et match

Mais au fur et à mesure des mois, les deux femmes apprennent à vivre à leur façon. « Ma vie a été tracée par mes parents. Je n’ai jamais fait de choix pour moi avant qu’on s’enfuie », remarque Dany. Alors la garde-robe des deux femmes se déleste des habits informes portés en Algérie pour des tenues qui leur ressemblent. Elles font connaissance avec leurs voisines et voisins, emménagent dans une colocation, ou retrouvent une amie d’Algérie, qui a elle aussi fui les violences de sa famille six mois plus tôt. Loin des restrictions parentales et des attentes de la société algérienne, elles découvrent leur liberté, explorent un temple abandonné au petit matin, partent en randonnée dans la forêt, se lient d’amitié avec des étudiantes et étudiants venant de Chine, de Mongolie, de Russie ou encore du Pakistan. « Notre dernier mois a été très chill », se souvient Dany. « On a oublié nos familles », termine Rosi, « On a fait sept mois de tourisme. C’est pour cela qu’on devait partir : rien n’avançait. La Malaisie n’était pas réelle par rapport à ce qu’on voulait. C’était la jet set. On voulait pas des vacances, on voulait pas rester cachées, on voulait vivre. »

Une annonce gouvernementale va précipiter leur départ : pour des raisons sanitaires, les étrangères et étrangers doivent rentrer dans leur pays avant la fin du mois de septembre. « Si on était resté, on aurait été en situation d’illégalité. » Un statut peu compatible avec le projet d’exil des deux femmes au Canada. Mais les terres vastes du territoire nord-américain ne sont pas encore accessibles pour le couple. En Malaisie, à cause de la crise sanitaire, l’UNHCR (L’Agence nationale des Nations-Unis pour les réfugiés) est fermée. Il est impossible pour elles de se faire accompagner.

 

Des amis algériens, étudiants en France, leur conseillent alors de venir pour y effectuer une demande d’asile. « Paris a été un long débat parce que cela n’a jamais été notre objectif. Mais la France était notre seule échappatoire », reconnaît Rosi.

 

Après quelques péripéties à l’aéroport qui leur coûtent plusieurs milliers d’euros, toutes leurs économies, le couple prend enfin l’avion pour l’Algérie, avec une escale dans l’hexagone. On est le 20 septembre et, une fois les pieds à l’aéroport Charles-de-Gaulle, Rosi et Dany ne poursuivent pas leur périple. Elles se présentent à un agent et énoncent leur souhait : demander l’asile. C’est alors le début d’un nouveau parcours du combattant, une course contre la montre pour obtenir le précieux sésame, qui leur permettra, peut-être, de décrocher ensuite le statut de réfugiées.

Foutues pour foutues

« On nous dit que tout est fait pour nous décourager », résume Dany concernant les démarches administratives d’une demande d’asile. D’abord, avant même qu’on leur demande d’appeler un numéro de téléphone au bout duquel personne ne répond jamais, les deux femmes passent sept heures dans une cellule de la PAF, la police aux frontières. Ensuite, elles sont envoyées dans ce qu’on appelle une ZAPI, Zone d’attente pour personnes en instance. Là, on leur délivre une entrée temporaire du territoire de 8 jours et on leur explique qu’elles doivent se rendre à la préfecture pour obtenir le récépissé de leur demande d’asile. Quelle préfecture ? Où ? Les deux femmes vont devoir se débrouiller seules.

Arrivées à la Gare du Nord, elles tentent d’acheter une carte de Navigo, d’obtenir une carte SIM pour se connecter à Internet, se perdent, se disputent. La fatigue. Les nerfs lâchent. « On courait dans tout Paris, de préfecture en préfecture, sans savoir dans laquelle aller. Des amis nous logeaient dans leurs petits studios, nos valises étaient dispersées dans différents appartements. Finalement, un homme d’origine algérienne, qui travaillait dans une préfecture, nous a indiqué qu’il fallait qu’on se rende au 92 boulevard Ney. » Leur titre de séjour arrive à son terme. Il reste une journée aux deux femmes pour obtenir le récépissé. « Mais même là-bas, les gens nous disaient d’attendre. D’attendre, d’attendre, d’attendre, t’as que ça à faire de toute façon. Alors foutues pour foutues, on a fait un tapage pour être entendues, on s’est glissé dans le bâtiment quand tout le monde avait le dos tourné, et on a finalement pu être écoutées. »

 

La suite ? Rosi et Dany sont hébergées par une amie en région parisienne puis à Créteil, dans un centre de transit, par France Terre d’Asile. « On nous a expliqué qu’on pouvait nous trouver un logement n’importe où en France et qu’on n’aurait pas le choix du lieu et pas le droit de refuser, au risque de perdre notre statut de demandeuses d’asile. » Après 20 jours à Créteil, on leur annonce qu’un studio est disponible, dans un CADA, loin de Paris. Elles y posent leurs valises à la fin du mois d’octobre. Leur assistante sociale, qui travaille sur place, leur explique qu’elles ne doivent penser à rien d’autre, si ce n’est préparer leur entretien à l’OFPRA (l’Office Français de Protection des Réfugiés et Apatrides). Ce dernier s’est déroulé au début du mois de janvier. Deux heures chacune, séparées, à raconter leur histoire, les raisons de leur demande d’asile et à attendre désormais la décision de l’administration française. « Notre destin est entre les mains d’une seule personne », soupirent les deux femmes, qui attendent désormais la délibération. « Dans deux mois comme dans trois ans, on ne sait pas. »

La chance d’être ici

Alors que Rosi s’attèle à la préparation du déjeuner avec du poulet récupéré la veille aux Restos du Cœur, on entend frapper à la porte du studio. Comme tous les vendredis, la voisine, d’origine soudanaise, offre des crêpes épaisses et moelleuses à l’ensemble des résidentes et résidents du CADA. Une recette traditionnelle de son pays. « Parfois, on garde les enfants, on s’entraide », explique le couple, qui va cuisiner la semaine suivante un Kbeb, plat algérien, pour un bénévole des Restos du Cœur et son épouse. « Ils nous ont invitées la dernière fois, donc cette fois, c’est à notre tour de préparer à manger ! »

 

De l’Algérie, il reste aux deux femmes la cuisine ; et il leur manque « le soleil, les proches et le sarcasme ». Mais Rosi et Dany ont bien conscience de la chance d’être là où elles se trouvent aujourd’hui. Elles savent que d’autres, femmes ou personnes LGBTQ+, en Algérie, n’ont pas les mêmes moyens qu’elles ont eu pour s’enfuir. Elles savent qu’en France, leur maîtrise de la langue les a aidées dans leurs démarches. Elles savent qu’ici, elles auront un toît jusqu’à la décision de l’administration française. Alors malgré leurs traumatismes, les cauchemars, l’attente et l’ennui, elles gardent le cap et tentent de se projeter dans l’avenir : Dany souhaite se lancer dans la recherche, en linguistique, et Rosi, dont on retrouve les dessins un peu partout dans le studio, envisage de lancer sa marque. Au Canada ou en France, l’important est surtout d’être ensemble.

Texte_ Arièle Bonte

Photos_ Elliot Raimbeau

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