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Robin cultive depuis novembre 2017 une bande de terre le long des berges de l’Isère, à Grenoble. Peu à peu, il a transformé ce lieu laissé à l’abandon en un espace de solidarité et de partage, ouvert à tous et à toutes. Une volonté de se rendre utile pour cet ancien paysagiste de 37 ans qui, après de sérieux problèmes de santé, a perdu son travail, puis son logement il y a trois ans. Une manière aussi pour lui d’éviter les pièges de la rue pour espérer récupérer un jour la garde de ses filles.

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Il a le sourire, Robin. Toujours. Son « Jardin des bois », le long des berges de l’Isère à Grenoble, ne peut en effet rêver meilleure lumière que ce soleil d’automne. Fièrement, il refait l’historique : « J’ai commencé en novembre 2017 avec un chrysanthème. Il est toujours là. » Viendront ensuite des courgettes avec des graines récupérées sur le marché, pied de tomates et aubergines donnés par un voisin. Puis fraisiers, roquette, plantes aromatiques… « Là, ce sont des poires de terre. Vous connaissez ? Des tubercules douces comme des navets et granuleuses comme des poires. » Robin pourrait parler de plantes pendant des heures.

Robin n’est pas son vrai nom. Il ne souhaite pas que ceux qu’il a connu sachent qu’il vit dans la rue. « Je ne veux pas faire pitié. Je reprendrai mon nom quand j’aurais à nouveau un toit. » Il emprunte donc celui de son meilleur ami, paysagiste comme lui et mort d’un accident du travail. Un souvenir dont il tire une leçon de résilience et d’optimisme : « En allant le voir à l’hôpital, je me suis rendu compte qu’il y a toujours pire que soi. C’est pour ça que plus j’ai été au fond du trou, plus j’ai gardé le sourire. » Rester positif et bienveillant. Toujours. Quitte à réveiller d’autres fantômes. « Tous les soirs, je réfléchis à ce que j’ai fait de bien et ce que j’ai fait de pas bien dans la journée. Comme on faisait avec celle que j’appelais ma sœur de cœur, et qui s’est suicidée. »

ennuis de santé et dépression

Robin a voulu faire de son jardin un « espace de respect, de solidarité et de partage ». Aux deux entrées, de grands panneaux invitent les passants à s’arrêter et entamer la discussion. Avenant, le solide gaillard de 37 ans revient sur son parcours d’une voix calme et posée : « Quand je me suis retrouvé dans la rue, il y a trois ans, ça a été un choc. D’un coup, je n’étais plus rien. » Au bout d’un mois à « ne rien faire », il se dit qu’il est temps de bouger. « J’ai trouvé cet endroit sympa, suffisamment ensoleillé, mais pas trop, un peu protégé de la rue, et j’ai commencé le jardin. » Une volonté pour lui de « se rendre utile ».

Robin a toujours vécu dans l’agglomération grenobloise. Une enfance puis une adolescence plutôt heureuse, au pied des montagnes. De là peut-être son choix de travailler au grand air. « Je tondais des pelouses, arrosais ou élaguais des arbres… Mais sans forcément connaître la vie des plantes. » L’horizon s’obscurcit pour lui il y une dizaine d’années, avec des problèmes de santé. « J’avais tellement mal au dos que je ne pouvais plus rien faire de physique. » Il travaille alors pour la ville d’Échirolles, dans la banlieue sud de Grenoble. Aux services de l’enfance d’abord, puis à celui des sports. « Après, ils m’ont mis à la police municipale, à la vidéo : je me suis retrouvé devant un mur d’écrans de surveillance. Et à force de ne pas voir le jour, j’ai fait une dépression. »

Sans travail, Robin accumule rapidement les dettes. « J’ai dû finir par abandonner mon appartement. » N’avait-il pas d’autre solution ? Des amis sur qui compter ? Pour seule réponse, un haussement d’épaule. Avant un nouvel éclat de rire : « De toute façon, si je suis SDF, c’est parce que je suis trop gentil. Bien sûr que j’aurais pu squatter mon logement. Mais les propriétaires étaient des personnes âgées et le loyer était leur complément de revenu. Je ne voulais pas être une charge pour eux. »

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L’AMOUR DE SES FILLES POUR BOUSSOLE

Au moment où il se retrouve dehors, Robin est déjà séparé de sa compagne depuis un an. Les relations sont alors plutôt bonnes avec la mère de ses deux filles, aujourd’hui âgées de 9 et 14 ans. « Quand j’ai été à la rue, elle a pris les filles, pour que je puisse m’organiser. » En reprenant la garde alternée, il loue un Airbnb pas cher pour les récupérer les week-ends et un mercredi sur deux.

« Quand on te propose une bière, difficile de refuser. Mais en continuant, je savais que je ne reverrais plus mes filles. Maintenant, j’essaie de croiser le moins de monde possible, à part dans les lieux solidaires. »

« Avec elles, je suis intraitable sur la politesse et le respect. Et je n’hésite pas à être sévère s’il le faut », avertit Robin, les sourcils froncés. Qui ne le restent pas bien longtemps : « Sinon, je suis un papa poule, et adore couvrir mes filles de cadeaux. » Pour l’instant, il a préféré les protéger quant à sa situation : « Elles savent juste que ce n’est pas facile pour moi. Mais je les mettrai au courant quand cela s’arrangera. »

Juste avant le confinement, les relations se sont tendues avec la mère, qui a obtenu la garde exclusive. Robin se bat d’autant plus pour retrouver rapidement un appartement, et ses filles avec. « Sans elles, je ne serais plus là », soutient-il. Un horizon depuis devenu sa boussole, quitte à rester d’autant plus seul. Après avoir traîné un temps avec d’autres sans-abri, il préfère désormais s’en tenir à l’écart. « Quand on te propose une bière, difficile de refuser. Mais en continuant, je savais que je ne reverrais plus mes filles. Maintenant, j’essaie de croiser le moins de monde possible, à part dans les lieux solidaires. » Ce qui ne l’empêche pas de faire des maraudes pour redistribuer quand il a plus que nécessaire.

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TOIT PRÉCAIRE ET CHEMIN DE CROIX ADMINISTRATIF

Parfaitement intégré à la vie du quartier, le « Jardin des bois » est aussi un moyen de tisser du lien. Malgré une demande d’autorisation à la mairie restée lettre morte, Robin s’est lancé avec quelques fleurs avant de faire un potager au printemps 2018. « Au début, les riverains croyaient que j’allais dormir là, dans la cabane que j’ai construite pour mes outils. Mais je les ai rassurés, et ils m’ont presque tous soutenu. » Depuis, la visite d’un élu de secteur invité par Robin vaut tacite acceptation des autorités.

Le confinement a permis de renforcer les interactions avec le voisinage. « J’ai d’abord eu peur que plus personne ne sorte. » C’est l’inverse qui se produit : avec la restriction géographique, les habitantes et habitants redécouvrent leur environnement. « Pendant deux mois, je n’ai rien pu faire tellement il y avait de passage. En fait, j’ai été bien moins confiné que beaucoup de monde ! »

Depuis deux ans, Robin a un abri provisoire pour dormir : une dame du quartier lui prête son garage dont elle ne se sert plus. « Je me suis aménagé un coin avec un clic-clac, une table, et maintenant un meuble de salle de bain. » Mieux que rien, mais loin d’être idéal : pas d’électricité, ni de possibilité de fermer à clef à l’intérieur et l’obligation de rester discret. « Je n’ai pas le droit d’habiter là, alors j’y vais le soir à 23h et repars le matin à 5h. » Le lieu situé en sous-sol n’est pas non plus toujours utilisable : quand il pleut, Robin s’arrange pour passer la nuit ailleurs. A la longue, certains de ses papiers administratifs souffrent aussi de l’humidité.

Des documents pourtant acquis de haute lutte : ayant perdu ses papiers en même temps que son logement, Robin a multiplié les démarches pour les refaire. Pour la CAF (Caisse d’allocations familiales), il fallait une feuille d’impôts. Aux impôts, une carte d’identité et une adresse postale sont nécessaires. Une carte d’identité qui coûte 25 euros, et du temps pour les réunir. « Ensuite, au CCAS (Centre communal d’action sociale), on m’a répondu qu’ils ne prenaient que les personnes envoyées par une assistante sociale. Et qu’elle ne recevait que les gens avec un logement. » Au final, Robin n’obtient son adresse postale qu’au bout de huit mois, sa feuille d’impôts un an plus tard et le RSA (Revenu de solidarité active) qu’en mars dernier.

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« JE SUIS COMME VOUS »

En outre, de nombreuses œuvres caritatives réclament aussi un justificatif. « L’aide existe mais il faut pouvoir entrer dans les cases. Quand on a rien, il faut un papier pour le prouver. » Le cas par exemple des Restos du cœur ou du Secours populaire. Localement, des associations font néanmoins de l’accueil inconditionnel, comme Point d’eau ou Le Fournil, où un prix modique est demandé. « Je tiens à payer quand on le demande. Pour cela, je travaille de temps en temps lors de vide-greniers. »

Robin n’a pas souvent eu à faire la manche. « Quatre ou cinq fois, pas plus. Parfois, juste pour se réchauffer quand il fait froid. » Il aimerait que les personnes qui passent ne détournent pas le regard. « Une petite attention, ce n’est pas grand-chose, mais c’est beaucoup quand on a rien. Un café en hiver, une bouteille d’eau en été. Ou même juste un « Bonjour » ou un « Bon courage ». Quand je suis dans la rue, quand je fais la manche, je ne suis pas un fantôme. Je suis comme vous. »

La semaine dernière, Robin a déposé un dossier auprès de l’office public de l’habitat. Avec cet espoir, il s’autorise même à rêver modestement : « Si je pouvais aussi trouver un boulot en lien avec le jardin, montrer et expliquer tout ça aux enfants… » En attendant, Robin a d’autres projets encore plus terre à terre : « J’aimerais mettre des plantes tout le long des berges. Framboisiers, courges, melons, houblon, vignes. Mon projet, c’est d’aller jusqu’à la mairie de Grenoble. Symboliquement, ce serait fort. » Puis vers le campus à la rencontre des étudiants. Et surtout, continuer à sourire. Toujours.

© Florian Espalieu / Photographies de Sophie Rodriguez

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