Pierre-Alain

en route pour la joie

mars, 2021

Marseille

C’est l’histoire d’un jeune sans-abri qui ne cherchait rien d’autre qu’un endroit ou pisser. Quand Pierre-Alain poste une vidéo sur les réseaux pour dénoncer la fermeture des toilettes publiques à Montpellier, il est loin d’imaginer que cette publication est en fait le point d’orgue d’une aventure délirante qui va le propulser sur le devant de la scène médiatique, et le sauver des griffes de la rue.

Une vidéo sur la fermeture des toilettes publiques, et son destin a basculé. Pierre-Alain, dit Pierrot de la Lune, est sorti de la rue grâce à la médiatisation de son coup de gueule. Du « pur délire » !

J’agis

Il est devenu l’un des sans-abris le plus célèbre de France. Pierre-Alain, alias Pierrot de la Lune, s’est sorti de la misère grâce à une vidéo et à la médiatisation de son histoire. Depuis deux mois, il a lancé une plateforme d’hébergement en famille d’accueil destinée aux personnes de la rue.

Pierre-Alain, dit Pierrot de La Lune, déboule avec sa chienne sur la place de la Comédie, à Montpellier, le front perlant et le souffle court. Ce n’est pas tant ce soleil de plomb qui lui cause des chaleurs, mais bien le rythme de son agenda ! Depuis cet article paru dans le quotidien le Midi-Libre, en décembre dernier, Pierre-Alain « n’arrête plus », jonglant entre interviews, rendez-vous à la CAF, et réunions professionnelles pour son nouveau site. « On me reconnaît dans la rue maintenant. J’ai même fait des selfies ! », s’amuse-t-il. BFM, TF1, Konbini, les sollicitations sont arrivées de toute la France, de Belgique et même du Québec. Du « pur délire ».

 

Naturel, souriant, tout en flegme, celui que l’on surnomme Pierrot de la Lune donne l’impression de vivre sur une planète sans soucis. Le bonhomme rayonne de béatitude. Après trois ans d’intense galère à squatter le bitume aux côtés de sa chienne Biancka, il ne peut que savourer sa nouvelle existence. « J’ai reçu plus d’un millier de propositions d’hébergement, et je continue d’en recevoir », n’en revient toujours pas celui qui habite désormais un petit duplex dans sa ville de cœur. Maintenant qu’il est sorti de la rue, il consacre tout son temps à aider ses anciens collègues de fortune. Avec son site Pierrot et Biancka, confectionné à partir de son téléphone, il met en relation des familles d’accueil et les personnes à la rue en quête d’un abri. « On a déjà réussi à reloger six personnes », se réjouit-il. « D’eux d’entre elles s’en sont même sorties, et disposent désormais de leur propre appartement. »

Si Pierre-Alain s’investit corps et âme dans ce projet, c’est qu’il mesure sa chance. « L’État ne peut pas sauver tout le monde. Il faut qu’on s’en remette à nos propres moyens, nous citoyens, pour nous entraider et sortir les plus démunies de la misère. Cela passe par des coups de main comme prêter une chambre, ou simplement apporter une tasse de café chaud », explique Pierre-Alain, se souvenant des petites attentions qui égayaient son quotidien. De ce restaurant, Pierrot Pizzeria, qui lui donnait accès à l’hygiène et au wifi. À la clientèle qui lui faisait grâce d’une Margherita à la sortie. « Il ne faut pas grand-chose pour aider une personne dans la rue. » Ni pour en sortir. Pour Pierre-Alain, il a suffi d’une simple vidéo sur les toilettes publiques. Cette dernière ayant fait de lui l’un des plus célèbres sans-abris de France.

« Ils m’ont accueilli comme l’un des leurs, alors que je les rencontrais pour la première fois »

Une vidéo, les réseaux sociaux, et de « la chance »

Ce jour de décembre 2020, les inséparables Pierrot et Biancka arpentent l’asphalte à la recherche de quelques sanitaires publiques ouverts. Mais en centre ville, tous affichent porte close. « À cette époque, je peux vous assurer que les chiens n’étaient plus les seuls à se répandre sur le bitume ! » Pierre-Alain a l’idée de poster une vidéo où il dénonce cette décision préfectorale qui confine au mépris, ou tout au mieux à la négligence. Ce coup de gueule, qui pourrait sembler anecdotique au commun des mortels, ne l’est pas aux yeux de Rémi Gaillard, l’enfant chéri de la ville, connu du monde entier pour ses caméras-cachées provocantes. En relayant la vidéo, l’humoriste fait sans le savoir basculer la vie de Pierre-Alain dans une autre dimension.

 

Midi-Libre s’empare de l’histoire en portraiturant ce jeune sans-abris inconnu, qui ne cherchait rien d’autre qu’un endroit où se soulager. « Tout s’est enchainé à une vitesse folle. J’arrivais à peine à réaliser ce qui m’arrivait. » Une entrepreneuse montpelliéraine lui propose un logement. Les médias se bousculent pour lui offrir une tribune. La famille paternelle, dont sa mère avait toujours nié l’existence, le contacte et l’invite dans le sud de la France. « Ils m’ont accueilli comme l’un des leurs, alors que je les rencontrais pour la première fois », s’émeut le jeune homme. Des retrouvailles d’autant plus fortes que Pierre-Alain n’a jamais eu de famille.

« Tout casser pour tout reconstruire »

À Vienne, dans l’Isère, Pierre-Alain a grandi dans une maison fertile aux malheurs, entre précarité et conflits conjugaux. À la mort de son père, le garçon de onze ans est placé en foyer, arraché aux mains d’une mère qui le maltraitait. Jusqu’à sa majorité, il vit une « jeunesse décousue », celle d’un « enfant de DDASS », sur laquelle il ne juge pas utile de s’attarder. À la vingtaine, Pierre-Alain est salarié, locataire, en couple, et l’heureux maître de sa fidèle Biancka. « J’avais tout, je pensais avoir enfin réussi à me stabiliser. » Mais le jeune homme ne supporte pas sa première rupture et le départ brusque de celle qu’il considérait comme « sa femme ». Pierre-Alain sombre dans une dépression qui le conduit en un rien de temps à la rue. « Là, j’ai voulu tout casser pour tout reconstruire. »

 

Le plan de destruction consiste à boire plus que de raison. Au départ, il recourt à la boisson pour vaincre le froid et trouver le sommeil, mais bientôt, il lui faut aussi picoler dès l’aube pour réussir à se lever. Les jours puis les semaines se suivent, sans plus se distinguer les unes des autres. Pierre-Alain s’enfonce dans l’abus, se ruine à petit feu. Jusqu’au jour où il ne parvient plus à se tenir debout, ni à respirer. « J’étais littéralement en train de mourir. » Transporté en urgence à la Clinique du Parc, aux portes de Montpellier, on lui diagnostique une pancréatite aiguë. Pierre-Alain est hospitalisé trois semaines et se sèvre du poison qui a failli le tuer. « À 24 heures près, j’y passais. »

Déclic

Depuis lors, plus une goutte. Frôler ainsi la mort a paradoxalement sauvé Pierre-Alain de l’alcool. Une rencontre, aussi. Celle d’une « assistante », lors de son séjour en clinique. « Cette femme a plus fait pour moi en trois semaines, au plan moral et administratif, que tous les autres travailleurs et travailleuses sociales que j’ai rencontrées en deux ans », raconte celui qui ne croit plus en l’action de ce corps de métier. « Dehors, les seules aides viennent des riverains, des maraudes, du Samu social. Les CHU, les assistants sociaux, c’est du vent. » Pierre-Alain ne s’exprime pas sur le ton de la colère, mais avec une certaine désolation, et ce qui lui reste de ses années passées à la rue. « Pourquoi les sans-abris boivent ? Parfois, parce qu’on a froid, mais surtout, parce qu’on est seul, ignoré, abandonné. » Pierre-Alain est d’une nature trop docile, trop aimable, pour en vouloir à quiconque ou désigner un coupable. Pour un peu, il pardonnerait à ce centre d’hébergement d’urgence de l’avoir « jeté dehors » en plein hiver, au mois de décembre dernier, sous prétexte qu’il était en possession d’un pistolet à fléchettes. « Après tout, s’ils ne m’avaient pas viré, je n’aurais jamais fait la vidéo qui m’a fait connaitre », sourit-il.

Il n’en veut pas plus aux policiers qui lui ont collé une prune, en plein confinement, parce qu’il stationnait illégalement sur son lieu de résidence, c’est-à-dire la rue. Non plus à François Villette, proche collaborateur du maire de Montpellier, qui s’est illustré en janvier sur Twitter « par son mépris de classe » dans l’histoire de « la cravate ». À l’occasion, Pierre-Alain et Rémi Gaillard, celui qu’il considère comme « un pote », étaient partis à la rencontre des personnes sans-abris pour les photographier en cravate, histoire d’intimer un minimum de respect aux politiques. « C’était une belle campagne, on s’est bien marré ! Les gars regardaient Rémi avec des yeux gros comme ça, se demandant s’ils hallucinaient ! » S’il peut se vanter de côtoyer une star, Pierre-Alain récuse le statut de célébrité qu’on lui prête aussi parfois. « Je suis juste un sans-abris qui a plus de chance que les autres », admet-il. Pas de doute, Pierrot garde les pieds sur la lune.

Texte_ Edgar Sabatier

Photos_ Theo Giacometti

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