Nino

une amitié pour survivre

avril, 2021

Paris IXE

Nino est un père de famille que la pandémie a rendu sans-abris. À Paris, cet ancien auto-entrepreneur dans le bâtiment vit désormais sur une terrasse éphémère aux côtés de Stéphane, un compagnon de malheur devenu ami par la force des choses.

Nino est un père de famille que la pandémie a re..

ÉCRIRE À Nino J’agis

Nino est un père de famille que la pandémie a rendu sans-abris. À Paris, cet ancien auto-entrepreneur dans le bâtiment vit désormais sur une terrasse éphémère aux côtés de Stéphane, un compagnon de malheur devenu ami par la force des choses.

Sous sa cabane de bric et de broc, dans le 9ème arrondissement de Paris, Nino fait la moue. Ce mardi 16 mars est décidément « une journée de chiotte ». À commencer par ce sale temps. Le crachin qui sévit depuis ce matin réduit considérablement le trafic piéton, et ça ne fait pas les affaires des deux hommes sans-abris. « J’ai fait deux euros ce matin. Deux euros… », lance Stéphane, dépité. « T’ose pas demander, toi, alors forcément ! Ça va pas tomber du ciel ! », le remballe gentiment son collègue. Rustique, dur au cuir, petit par la taille mais grand par la verve, Nino n’est pas du genre à se laisser abattre. « Bonjour, auriez-vous une petite pièce ? », demande-t-il à une dame qui poursuit sa route en feintant l’ignorance. « Voilà, ça… ça m’énerve ! Pas un regard, ni un bonjour ! »

« Parce qu’on dort pas sur le trottoir, certains badauds pensent qu’on est des sans-abris privilégiés… »

Nino, 40 ans, ascendant gitan, a grandi sur un terrain de caravanes du côté de Cholet, en Maine-et-Loire. Il a démarré la vie active à 14 ans en chinant de la ferraille. Puis, il est passé par la vente à l’étalage sur les marchés, l’élagage d’arbre, pour enfin se spécialiser dans le bâtiment. Domaine dans lequel il œuvrait depuis près de quinze ans, à son propre compte. Quand il s’est retrouvé à la rue, c’est tout naturellement qu’il s’est remis à chiner des meubles et de l’électroménager dans les rues de Paris, comme au temps de son enfance, une sorte d’instinct de survie. « Ça m’a permis de gratter quelques billets ici et là, et de rencontrer certains riverains. » Les pièces invendues, Nino en a fait des éléments de décoration pour rendre « moins triste » la terrasse en bois qu’il squatte depuis novembre dernier, aux côtés de son pote Stéphane.

 

Cette petite cabane ouverte sur la rue, avec son fauteuil en cuir, son micro-onde, ses meubles et bibelots, aurait presque l’air d’un salon d’exposition. « Y’a même des SDF qui nous ont pris pour une association », raconte Nino. D’ailleurs, la méprise est courante. « Parce qu’on dort pas sur le trottoir, certains badauds pensent qu’on est des sans-abris privilégiés… », s’exaspère-t-il, tout en passant son coup de balai quotidien. « J’ai peut-être un “toit”, mais je crève la dalle comme les autres ! Hier, j’ai pas mangé, et c’est pas dit non plus que je mange aujourd’hui ! » Une fois le nettoyage souscrit, Nino s’en va rapporter l’outil ménager au fleuriste de la rue, Steve, lequel lui offre des cafés en retour. « C’est dur pour tout le monde en ce moment, il faut se serrer les coudes entre voisins », explique ce commerçant qui, à sa mesure, accuse lui aussi le coup depuis le début de la pandémie.

« On m’a traité comme un criminel »

Si Nino dénote parmi ses homologues de la rue, dans son discours comme sa façon de vivre, c’est que sa pénible situation est « récente », et qu’il s’efforce de la considérer comme transitoire. « Je pense à mes filles et je garde la tête sur les épaules, il n’y a que comme ça que je m’en sortirai ». En outre, le quadragénaire est à la rue depuis seulement dix mois. Avant que la crise sanitaire ne bouleverse son existence, Nino était auto-entrepreneur dans le bâtiment, à Sainte-Luce sur Loire, près de Nantes, et propriétaire d’une maison qu’il habitait avec sa femme et ses quatre filles. Ils en ont été expulsés en mars dernier, avec perte et fracas.

Nino en est malade de se remémorer les évènements : « J’ai blanchi en voyant arriver les fourgons de police. Les larmes me sont montées, et j’ai dû faire preuve d’un sacré self-control pour ne pas aggraver la situation, et choquer davantage mes enfants ». À l’époque, l’entrepreneur vit des heures difficiles. Les chantiers sont à l’arrêt depuis plusieurs mois, mais les charges, elles, continuent de tomber. Bientôt, Nino se trouve incapable de rembourser les prêts de sa maison et de ses véhicules professionnels. Il avait bien reçu quelques lettres des huissiers, mais il ne s’en était pas inquiété outre mesure. Du reste, il était loin d’imaginer que l’affaire – quatre mois de crédit immobilier impayés – prendrait ces proportions et se solderait par une telle brutalité. « Ils sont arrivés comme une armée, nous ont traités comme des criminels, moi, ma femme et mes filles, âgées de 4 à 10 ans. »
Sans surprise, son mariage n’a pas résisté au choc, et la mère a récupéré la garde des enfants en attendant que la situation de son ex-mari s’améliore. « Tant que mon auto-entreprise n’est pas liquidée au tribunal de commerce, je ne peux toucher aucune aide de l’État », explique celui qui est toujours dans l’attente de la procédure. Nino a jugé préférable de quitter la région Nantaise, question de dignité. « Pour mes filles, j’ai toujours été un homme fort. Je ne supporterais pas qu’elles me voient comme ça. » C’est désormais par téléphone, et à de rares occasions, que le père prend de leurs nouvelles. « J’entends au moins leurs voix, mais c’est pas une solution en soi. »

Le terminus des sans-abris

C’est à Briançon, à la fin du printemps dernier, que Nino rencontre Stéphane au comptoir d’une brasserie. « Ma boite était sous l’eau, je venais de perdre ma baraque, ma famille », raconte-t-il. « J’étais venu chercher du travail dans les remontées mécaniques, lui venait de perdre le sien en cuisine. » C’est ce triste concours de circonstances qui lie les deux hommes sur le coup. « On était tous les deux dans la panade, seuls et sans le sous. Alors je lui ai dit : viens, on s’casse de là ! »

En septembre, après plusieurs mois de nomadisme, Nino et Stéphane ont atterri un peu par hasard dans le 9ème arrondissement de Paris, où ils sont désormais connus de tous les riverains. « On a conclu un accord avec le propriétaire du restaurant. On dégage dès sa réouverture ». Jugés « réglos, discrets et clean », les deux acolytes se sont aussitôt attirés la sympathie du quartier. « Vous auriez dû voir comment les commerçants du coin nous ont gâtés pour Noël et le nouvel an. Champagne, vin rouge, homard, charcuterie… C’était fou ! » Certains habitants leur apportent des vêtements ou de la nourriture. D’autres leur offrent une lessive, une douche. « Heureusement qu’ils sont là. On leur doit beaucoup », tient à rappeler Nino.

« On dit que Paris est le terminus des sans-abris ». Le gars réfléchit un temps en caressant sa chienne, et saisit soudain la maxime du dicton. « Soit on en sort vainqueur, soit on en crève. »

Dehors, la pluie redouble ses assauts. « Quand même, quelle vie… » sourit amèrement Nino, en regardant tomber l’eau d’une rigole. « Quand t’as connu la vie de famille, la vie active, les soirées entre potes, c’est difficile de se lever le matin pour aller faire la manche. » Pour Nino, la sensation de confort semble remonter à une éternité. « Tout est une galère ! Trouver de l’eau potable, un endroit où pisser, se réchauffer des plats », explique celui qui doit se rendre rue des Martyrs pour brancher le micro-onde à une source d’électricité, ou recharger son téléphone. « Si je pouvais juste avoir une nuit à l’hôtel, avec un bon lit, une douche…», adjure-t-il des mains, comme s’il évoquait le rêve de toute une vie.

Pour Nino, chaque nuit est doublée d’un combat contre l’insomnie : « Je dors jamais plus de quatre heures. Un coup c’est les voitures, un coup c’est le vent, les gens bourrés qui gueulent ! » Au réveil, c’est alors l’hygiène qui devient la nouvelle source de complication. « L’hiver il ferme les fontaines publiques, donc on doit faire ça à la lingette. Quand on en a. »

Nino cherche des piétons des yeux, à droite, à gauche, mais la rue reste désespérément vide. Des heures sans que rien ne se passe, que personne ne donne. Aujourd’hui, la tirelire des deux sans-abris afficherait zéro si soixante pauvres centimes ne s’y battaient pas en duel.

 

« C’est usant, on n’en voit pas le bout », soupire Stéphane. Mais Nino, toujours solide sur ses appuis, refuse de partager la morosité de son camarade : « C’est dur, mais il faut juste voir ça comme une période. On va s’en sortir, j’en suis persuadé. Ça ne peut pas se passer autrement. »

 

Sur le trottoir, un vieillard sans-abri s’enquiert en passant : « Alors, vous êtes allés manger à l’Église ? » Nino lui répond poliment que « non », et le brave vieux s’éloigne sans demander son reste, ses provisions alimentaires sous le bras. Renoncer aux copinages de la rue et à la bienveillance caritative des associations fait partie du plan de survie de Nino.

 

« Je ne veux pas rentrer dans le système, parce que je ne suis pas de ce monde là et je ne veux pas y rester », certifie-t-il. « Foyers, centres d’hébergement d’urgence, et compagnie, si tu mets un pied dedans, c’est le début de la fin…» Stéphane émerge alors de son silence : « On dit que Paris est le terminus des sans-abris ».

 

Le gars réfléchit un temps en caressant sa chienne, et saisit soudain la maxime du dicton. « Soit on en sort vainqueur, soit on en crève. »

Texte_ Edgar Sabatier

Photos_ Corentin Fohlen

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Martin Besson

6 Mai 2021

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