Neggzia

la guerre du corps

février, 2021

Paris

« Il y a des mots et des regards que je n’oublierai jamais. » Ancien Mannequin vedette, Neggzia a fui l’Iran qui la poursuivait pour exhibitionnisme. Pourchassée jusqu’en Turquie, elle s’est ensuite envolée vers Paris, capitale mondiale des droits et des libertés. Loin d’y rencontrer l’hospitalité, Negzzia est devenue sans-abris, en frôlant la mort à plusieurs reprises. Aujourd’hui sauvé de la rue, elle raconte ses deux années de calvaires dans son livre Dis Adieu à ton corps.

Mannequin vedette à Téhéran, Neggzia a dû fuir..

J’agis

Ancien mannequin de la scène underground iranienne, Negzzia a fui son pays pour échapper à la prison. Après Istanbul, elle s’est réfugiée à Paris où elle est devenue sans-abri. Deux années d’errance et de désespoir dont elle se remet juste et qu’elle raconte dans son livre Dis adieu à ton corps.

Non, elle ne regrette rien. « J’ai fait des choix et je les assume. C’est mon parcours et ses épreuves qui ont façonné la femme que je suis », assène Negzzia comme un coup de fusil. Avant de désamorcer la tension par un de ses sourires canailles. Il se dégage du mannequin une force de caractère, un charme véloce qui ne passe pas inaperçu. De la rancœur, aussi. « Il y a des mots et des regards que je n’oublierai jamais. » Comme beaucoup de personnes exilées, Negzzia a fui son pays pour trouver refuge en France. Mais loin de rencontrer l’hospitalité, elle a passé près de deux ans sur les bancs de Paris, les terrasses de café, dans les parkings ou les rames de métro. À virguler de toits en trottoirs, appeler à l’aide badauds et services publics. Un épisode chaotique dont elle retranscrit les chapitres dans son livre Dis adieu à ton corps, paru en octobre dernier aux éditions Le Cherche Midi. Aujourd’hui régularisée au titre de réfugiée, elle continue de se battre pour celles et ceux qui squattent toujours l’asphalte.
Le livre fut sa « thérapie », son compte Instagram est sa tribune. « Je reviens de l’enfer et je veux que tout le monde voie ce qu’est vraiment la réalité de la rue, la vraie misère, la souffrance des personnes qui y vivent », fustige-t-elle avec une ardeur non feinte. De la même manière qu’elle défendait les droits des femmes au temps de ses glorieuses années de mannequin en Iran, elle s’active désormais pour le sans-abrisme en partageant le quotidien de la rue à ses 114.000 followers. « L’autre jour, je suis restée faire la manche avec un jeune homme sans-abri et j’ai filmé pendant vingt minutes le va-et-vient des piétons. Je n’ai rien récolté, pas même un bonjour. » Pas un rond, mais des « yeux fuyants », et la « violente indifférence » d’une foule qui presse le pas devant l’inregardable. Negzzia n’en veut à personne, et à tout le monde à la fois. À cette mère inexistante qui l’a reniée à son adolescence, à cette société qui trie sur le volet et juge sans vergogne, à ces silhouettes filantes qui ont ignoré son agonie. La mannequin n’a pas toujours eu tant d’acrimonie dans la voix. Avant d’être une « princesse de la rue », elle était une simple mannequin qui aimait narguer les objectifs pour gagner sa vie. Une femme qui « buvait trop, qui fumait trop, qui baisait trop ». Une femme qui ne craignaient pas de s’assumer.

« Dis adieu à ton corps, salope »

Negzzia n’est que photographe lorsqu’elle intègre la scène underground iranienne. À peine la vingtaine, celle qui n’a pas « tout à fait confiance en son physique » est alors loin d’imaginer qu’elle finira par travailler de l’autre côté de l’objectif. Mais déjà, elle prend la mesure du danger qui pèse au-dessus de l’art prohibé. Et elle « aime ça ». Tout comme cette société souterraine, où les artistes engagés et la jeunesse dorée se retrouvent pour festoyer dans la clandestinité. Cette époque « d’excès, de folie, de joie intense », Negzzia la vit à fond, sans trop de sommeil, toujours fourrée dans les studios secrets et les soirées privées.

 

C’est au hasard d’une rencontre qu’elle décroche son premier contrat de mannequin. Sous les projecteurs, Negzzia se révèle au milieu underground et en devient vite l’un des visages les plus prisés. Mais son ouverture à la photo de lingerie marque un cap dans l’outrage et fait d’elle une cible de première catégorie, à l’heure où la répression culturelle ne cesse de s’intensifier en Iran. « Ça n’avait rien d’un acte révolutionnaire, je voulais simplement explorer un nouveau genre », explique celle qui a toujours récusé une quelconque véléhité féministe. Depuis 2015, la mode iranienne est passée sous le contrôle de la loi islamique. Moyennant quoi les hommes doivent travailler avec les hommes, et les femmes avec les femmes, en portant le hijab. Les deux années suivantes sont celles de la terreur, et de l’exode massif des artistes vers les pays frontaliers. Mais Negzzia, elle, « adore son travail » et veut aller encore plus loin.

« Dans les livres, la France est le pays des droits de l’Homme, mais dans les faits c’est un peu différent »

Ce jour-là, au printemps 2017, elle est conviée par un photographe à un shooting dénudé, pour selon les dires du professionnel : « affirmer une féminité offensive et épanouie ». Séduite par le concept, Negzzia se rend à la séance sans remarquer le piège qui lui est tendu. En confiance, elle se met à nu. L’homme, un espion qui agit sous la houlette des renseignements iraniens, a alors tout le loisir d’immortaliser l’infraction, et va même jusqu’à essayer de violer la jeune femme. Negzzia parvient à y échapper, mais ne peut rien contre les clichés volés. Sur les conseils de son entourage, elle doit se résoudre à quitter l’Iran. Son départ est « brusque, déchirant ». Juste le temps de dire au revoir à son père et sa grand-mère et de rassembler deux bagages. Le soir même, à la veille de son décollage pour Istanbul, son bourreau lui adresse ce texto : « Dis adieu à ton corps, salope. »

Voyage au bout de l’enfer

La cavale ne s’arrête pas là. Selon des amis bien renseignés, le gouvernement iranien est tout proche de la localiser à Istanbul, où Neggzia a élu domicile depuis un an. Craignant à nouveau pour sa sécurité, elle quitte la Turquie, et s’envole cette fois vers la France, et sa ville Lumière, certaine d’y trouver le confort et la protection nécessaire. « Dans les livres, la France est le pays des droits de l’Homme, mais dans les faits c’est un peu différent », concède celle qui croyait simple de se faire une place sur la scène française du mannequinat. Car Paris n’est pas un paradis, mais un endroit où, sans papier, l’accès au travail et au logement est un parcours du combattant. Illégale, Negzzia peine à décrocher un simple shooting. Sans emploi, il lui est impossible de trouver un appartement. C’est ce cercle vicieux qui l’amène à liquider ses économies en taxis et chambres d’hôtel.

 

« Je ne voulais pas demander d’argent à quiconque, et entraîner un proche dans ma chute. » Avec sa fierté et ses deux valises, Negzzia se retrouve sur le carreau en un rien de temps. Passée en quelques mois de la lumière des projecteurs à l’ombre de la rue. Au début, les passantes et les passants ne la croient pas. Trop enhardie, trop propre, d’un standard esthétique trop éloigné de celui que l’on se fait habituellement d’une femme sans-abri. Puis, la rue faisant son travail de destruction corporelle, des cernes noirs se sont creusés sous ses yeux, son visage a pris une teinte blafard. «La rue m’a rendu moche.» Ainsi, des hommes ont fini par la croire et lui proposer le gîte. La plupart du temps en contrepartie de rapports sexuels. Neggzia refuse, implacablement. « Ils m’insultaient, me chassaient de chez eux en me traitant de sale iranienne, de moins que rien. »

 

Tout ce temps à la rue, Negzzia le passe entre les transports en commun, les parkings de métro, où les terrasses désertes des troquets. « Je ne voulais plus demander de l’aide pour dormir, parce que je redoutais ce moment où ils finiraient exiger de moi que je m’allonge sur le lit », raconte celle qui avait perdu confiance en les hommes. « Je n’avais tout simplement plus l’énergie de demander quoi que ce soit. Je préférais rester dans mon coin, isolée ». Ses seules dépenses vont à la salle de gym, où elle a conservé un abonnement pour pouvoir se doucher et essayer de maintenir son corps en « état d’être photographié ». Puis, il est arrivé un stade où elle n’a plus été capable de fournir le moindre effort musculaire.

Jusqu’à ne plus supporter la vie. « J’ai fait plusieurs tentative de suicide. » Le regard ailleurs, Negzzia marque un silence. « Je commençais à devenir folle. Je n’avais plus la force d’accoster les gens à haute voix, donc je me murmurais à moi-même. J’éclatais de rire toute seule. » L’Iranienne s’absente à nouveau, partie quelque part dans sa mémoire. Elle se souvient de cette barquette de frites quasiment vide que lui ont laissée deux étudiantes, un soir qu’elle dormait sur un banc : « Je ne savais pas si elle me l’avait donnée pour m’aider ou parce qu’elle ne trouvait pas de poubelle ». Ces quelques frites froides tachées de rouge à lèvres, Negzzia s’était finalement résolue à les avaler, au comble de la faim. Comme de la honte.

 

Elle se souvient aussi de cette femme qui lui a hurlée dessus dans une rame de métro pour qu’elle se lève de son strapontin, et l’a ensuite écrasée de tout son poids pour la punir de son incivilité. Elle se souvient encore de ces employés de l’OFPRA (Office français de protection des réfugiés et apatrides) qui l’ont méprisée avec une arrogance ostentatoire. De ce paroissien qu’il l’a jetée d’une église où elle s’était réfugiée pour manger. De cet homme qui lui a craché au visage parce qu’elle refusait de lui donner son corps. De ce macro qui l’a kidnappée à Pigalle une nuit qu’elle errait sans but.

Parler pour ceux qui n’ont plus de voix

Mais Neggzia se rappelle aussi, non sans émotion, de ce jour d’hiver où un jeune homme sans-abri lui a fait grâce d’une couverture alors qu’elle se gelait sur un banc. Ou de ce journaliste de l’Express qui l’a sauvée en médiatisant son histoire pour la première fois. Ce « héros » sans lequel elle n’aurait pas survécu. Aujourd’hui « sortie d’affaire », Negzzia ne décolère pas : « J’ai eu de la chance. Mais qu’en est-il des autres, ceux qui crèvent dehors, que l’on méprise dans la rue et les administrations publiques ? Ce sont des humains, mais on ne les considère pas comme tels ! » Parce qu’elle a eu cette « chance », elle considère de son devoir de parler pour celles et ceux qui n’ont plus de voix. Son histoire fera bientôt l’objet d’un biopic dans le cinéma français. Et elle ne s’arrêtera pas là.

 

« J’ai hâte de retravailler ! Que ce soit en tant que mannequin, photographe, serveuse ou n’importe quoi. Je veux retrouver mon indépendance ». En attendant la fin de la pandémie qui gèle le marché du travail, elle continue d’apprendre le français devant H, série française culte, ou sur les cours de CP que lui partage la fille de son nouvel ami. Negzzia survit grâce aux allocations de la CAF, dans une chambre de bonne du 8ème arrondissement, quartier de Paris auquel elle reste très attachée. Si elle continue encore à ce jour de compter chaque centime, elle admet se sentir de mieux en mieux dans la capitale, et s’être réconciliée avec la France, ce pays qui a « failli la laisser mourir dehors ». Aucun doute, il est plus facile de s’intégrer « quand on ne vit pas dans la rue ».

 

Quand Christophe Castaner, alors ministre de l’Intérieur, a officiellement annoncé qu’elle allait recevoir sa carte de séjour, le 2 juin 2019, Negzzia a essuyé toute une vague d’injures sur les réseaux sociaux. Les ragots la disait Marie-couche-toi-là, à la solde sexuelle du ministre. « Dans le métro, on m’a dit droit dans les yeux que j’étais une pute ». Mais ça fait longtemps que Negzzia ne se formalise plus de la « méchanceté gratuite et de la jalousie. ». Le passé, en dépit des cicatrices indélébiles qu’il a inscrites en elle, l’a dotée d’une force que nul obstacle ne saurait à présent ébranler. « J’ai fui le gouvernement iranien, j’ai vécu deux ans à la rue et vu mille fois la mort… Je n’ai plus peur de rien. »

Texte_ Edgar Sabatier

Photos_ Chloe Sharrock

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