Maxime

seul contre
lui-même

janvier, 2021

Nantes

Si Maxime préfère la compagnie des animaux, c’est qu’il considère celle des hommes trop nocive pour sa santé. Trop tentante. Jeune toxicomane repenti, le nantais sait que sa survie dans la rue dépendra de sa capacité à accepter la solitude, et la sobriété. Rien ne le prédestinait pourtant à mener cette existence marginale. Mais il est de certains drames, terribles de fatalité, dont on ne se relève pas. Il avait 14 ans quand sa vie a basculé.

C’est un drame familiale qui a emporté Maxime ..

ÉCRIRE À Maxime J’agis

À Nantes, Maxime vit dans la rue depuis quinze ans. Toujours accompagné de ses cinq chiens et de son chat, il arpente les rues en quête de liberté, poursuivis par ses addictions.

Maxime, 32 ans, grand échalas au pas dodelinant, rapplique sur les berges de la Loire. Escorté de sa garde canine, il peine à en modérer l’allure. Ses cinq chiens nous accueillent dans un long concert de jappements, aussi nous faut-il un moment avant de pouvoir procéder aux salutations. Perchée sur l’épaule du jeune homme, Patcha Mamma, une chatte angora, nous sonde de ses yeux jaunes électriques. « C’est ma famille, la seule qui me reste. » Maxime est sans-abri depuis une quinzaine d’années. Rien ne le prédestinait pourtant à mener cette existence marginale. C’est avec un sourire gêné qu’il explique avoir renoncé à la normalité depuis l’accident qui a déchiré sa famille. Il avait 14 ans quand sa vie a basculé.

 

Ce matin-là, le père de Maxime est convoqué à un examen de plongée sous-marine pour obtenir une certification de niveau 4, la plus haute dans le domaine. « On adorait plonger ensemble ! Ce diplôme, c’était la liberté de partir à l’eau où et quand on le voulait, sans avoir recours à la supervision d’un moniteur. » C’est la dernière fois qu’il voit son père en pleine santé. Quelques heures plus tard, à quarante mètres de profondeur, le quadragénaire fait un accident de décompression en remontant trop vite à la surface. Touché au cerveau, où les bulles d’azote ont fait leurs dégâts, l’homme est condamné à huit lourds mois de rééducation dans un hôpital de Lorient. Jamais plus il ne retrouvera sa motricité, ni certaines de ses facultés cérébrales. « Ma mère a fait une dépression, puis nous a quittés pour aller vivre seule. J’étais ado, et je devais donc m’occuper de mon père et de ma petite sœur de dix ans. »

Plongée en abîme

À l’époque, Maxime est un garçon réservé, en mal d’amitié. C’est alors qu’il trouve dans l’indiscipline, en classe, le moyen d’attirer l’attention sur lui, de faire rire l’assemblée. On l’apprécie enfin. Non pas pour ce qu’il est mais pour ce qu’il fait : des « conneries » à répétitions. « Mes parents m’ont lâché au moment où il aurait fallu me tenir la bride », explique-t-il. Les mauvaises fréquentations se sont chargées du reste. Maxime n’est encore qu’un collégien lorsqu’il s’égare dans la délinquance, perd le fil de ses études, se disloque. À sa majorité, il est renvoyé du logis familial et se retrouve dehors, sous une tente. Seul, sans horizon, le garçon plonge dans le vide et s’enfonce alors dans les bras cotonneux de la drogue dure, dont il ne pourra plus se défaire.

« Vous avez beau être clean depuis six ans, il suffit d’un petit coup de blues et d’un dealer qui vous accoste au même moment pour tout perdre. C’est aussi cruel que ça. De toute façon, rien ne sert de faire une cure si c’est pour repartir à la rue ensuite, où la tentation est constante. »

Puis, ce fut la « déchéance ». Le noir. Aujourd’hui âgé de 32 ans, Maxime a la sensation de n’avoir rien vécu, sinon l’inexorable routine du sans-abrisme. Le regard perdu dans la Loire, il fouille ses méninges à la recherche d’un souvenir heureux. En vain. Des parcelles entières ont disparu de sa mémoire. « J’ai failli me faire amputer des deux bras », confie le trentenaire en soumettant ses membres meurtris par les seringues. Derrière ses lunettes rondes et sa moue timide, Maxime n’a pourtant pas la dégaine d’un sérieux toxicomane. Juste d’un garçon en perdition, affreusement lucide, qui lutte contre ses démons et cherche une issue de secours. Maxime se sait influençable, c’est pourquoi il s’est depuis longtemps résigné à mener une existence solitaire, à se tenir éloigné tant que possible des hommes de la rue, trop dangereux pour sa santé. Rester seul avec ses animaux reste la condition sine qua non de sa survie.

Des animaux et des démons

« Je les ai tous trouvés à la rue, sauf le petit dernier, Balou, qui est né de l’union entre Gardien et Myrtille », renseigne Maxime avec des yeux qui trahissent son profond attachement aux bêtes. Le jeune homme se plie soudain en deux, délicatement, pour faciliter la descente de son félin. Une fois l’urgence urinaire souscrite, le jeune homme se penche à nouveau pour permettre à la bête de regagner sa place dominante, comme un numéro de cirque bien rodé. « Cette chatte, on me l’a donnée dans les bras alors qu’elle était encore minette, un jour que je faisais la manche. Depuis, elle ne me quitte plus d’un mètre ! »

 

Du quartier Vincent Gache, où il passe ses nuits, à celui de Zola, où il demande la charité, Maxime se promène chaque jour en compagnie de sa petite tribu, pour tuer l’ennui et se procurer un peu de monnaie, en complément de sa pension AAH (Allocation aux adultes handicapés). « Quand je suis devant la boulangerie, il y a toujours des gens qui s’arrêtent taper la discute, caresser les chiens, prendre de mes nouvelles. Ces soutiens, mêmes brefs, me font vraiment du bien, me donnent envie de m’en sortir. »

La rédemption par la solitude

Sobre depuis deux ans, Maxime se croyait enfin tiré d’affaires. Mais c’est dans une de ces structures d’accueil sensée le protéger qu’il a finalement repiqué de plus belle, il y a de ça quelques semaines. « Au foyer du Gymnase, je dors juste à côté d’un dealer qui se came aux yeux et su de tous, vous imaginez un peu ? Pendant deux mois j’ai supplié les travailleurs sociaux de me changer de place ! Mais rien n’a été fait, et j’ai fini par craquer. » Dans la rue, la rédemption est un long chemin semé de pièges, de tentations, de sombres quidams qui peuvent en un éclair mettre à bas des années de sevrage. « Vous avez beau être clean depuis six ans, il suffit d’un petit coup de blues et d’un dealer qui vous accoste au même moment pour tout perdre. C’est aussi cruel que ça. De toute façon, rien ne sert de faire une cure si c’est pour repartir à la rue ensuite, où la tentation est constante. »

 

Maxime en est maintenant convaincu, sa véritable guérison ne passera que par un isolement strict, loin de sa ville natale et de ses turpitudes. À la campagne, par exemple. Pour ça, il lui faudrait passer le permis et trouver un grand véhicule pour trimballer toute sa marmaille de quadrupèdes. Car il n’ira nulle part sans eux. « Ils m’ont aidé à me relever, à me refaire une santé morale. Jamais je ne pourrai m’en séparer. » Un camping-car, un petit camion ; n’importe quel engin motorisé. Suffisamment spacieux pour y habiter, et assez fonctionnel pour rouler vers l’avenir, fuir ce marasme, toutes ces mauvaises fréquentations, ce passé qui le ronge. Maxime ne rêve pas de grand chose. Juste d’un abri monté sur roues, pour lui et ses amis à poils. Son ticket pour la liberté.

Texte_ Edgar Sabatier

Photos_ Jérémie Lusseau

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