Maria

La révolution dans la peau

novembre, 2020

Puteaux

« Quand vous avez travaillé toute votre vie, que vous avez toujours payé votre loyer, élevée seule votre fille, vous ne méritez pas de vous retrouver à la rue. C’était impossible d’imaginer que ça m’arrive à moi. » Maria, 73 ans, a passé deux ans sans-domicile à la suite d’une expulsion. Pour réclamer un logement social, elle a décidé de s’installer tous les jours devant la mairie de Puteaux. C’est finalement grâce à des inconnus qu’elle a pu être relogée. Mais son combat est loin d’être terminé. 

Maria, 73 ans, habite à Puteaux depuis trente ans..

ÉCRIRE À Maria J’agis

À 73 ans, cette petite dame énergique installée à Puteaux depuis trente ans, vient de poser ses valises dans un petit studio de douze mètres carrés après deux années sans domicile à la suite d’une expulsion. Aujourd’hui, elle fait le deuil de ce qui lui est arrivé et, si elle n’a plus l’énergie de se battre pour elle, Maria continue le combat contre les injustices et pour les autres laissés pour compte.

« Bienvenue dans mon château ! » À peine le temps de mettre un pied dans les lieux, se délester de nos couches de vêtements et sortir carnet de notes et caméra que Maria commence déjà à dérouler le récit de sa vie tout en débutant la visite de son « palace ». Le studio est étroit, douze mètres carrés, mais Maria y a pris ses marques depuis son installation en mai dernier. Les murs sont décorés d’une grande peinture, cadeau de sa mère, et deux portraits d’elle et sa fille.

 

Une poupée est délicatement installée sur le canapé du fond de la pièce qui, une fois déplié, se transforme en lit et plusieurs grosses boîtes de rangement perchées en haut d’une armoire, renferment les objets du passé de cette ancienne « femme coquette et vivante qui aimait amuser la galerie ».

Pour nous faire de la place cette après-midi là, la septuagénaire a déplacé un large meuble blanc et une valise orange jusque dans sa douche. Quelqu’un passera les chercher, plus tard, pour libérer l’espace. Maria a encore des meubles et objets dont elle doit se séparer, comme des livres, tabourets et chaises. Avant, quand elle vivait dans quarante mètres carrés, elle aimait recevoir. Aujourd’hui, elle ne peut plus alors elle se dit que c’est l’occasion de se débarrasser de ce qui n’est pas essentiel.

 

« Je n’arrive pas à déchirer mon dossier de demande de logement social », reconnaît cependant celle qui nous tend, page après page, les lettres qu’elle a écrites à la maire de Puteaux, la députée des Hauts-de-Seine et même à François Hollande quand il était président de la République, pour alerter de sa situation. Autant de preuves et de symboles de son combat pour l’obtention d’un toit. En janvier 2021, Maria actualisera sa demande pour la dix-septième année consécutive. Sans jamais avoir réussi à décrocher le sésame.

UNE VIE SACRIFIÉE

« Quand vous avez travaillé toute votre vie, depuis l’âge de dix ans, plus de douze heures par jour, quand vous avez toujours payé votre loyer, élevée seule votre fille, vous ne méritez pas de vous retrouver à la rue. C’était impossible d’imaginer que ça m’arrive à moi. »

Que s’est-il passé ? En 2014, le propriétaire du logement de Maria lui transmet son intention de vendre l’appartement qu’elle occupe. Maria s’est installée ici il y a plusieurs années. À l’époque, les HLM ont mauvaise réputation et Maria veut protéger sa fille, qu’elle élève seule depuis le décès du père. Alors pour subvenir aux besoins de la petite et lui assurer de grandes études, ce qu’elle n’a jamais eu, Maria se sacrifie. La journée, elle travaille dans les cuisines d’une clinique. Le soir, elle fait des petits boulots pour des habitants des beaux quartiers. L’été, elle part à Saint-Tropez pour arrondir les fins de mois.

Sachant qu’une demande de logement social peut prendre plusieurs années, Maria commence les démarches dès 2004. Elle se dit que dans six ou huit ans, sa fille aura quitté le cocon familial et elle pourra donc déménager dans un logement social. Elle sait que sa maigre pension de retraite, un peu plus de 1300 euros, ne suffit pas à louer dans le privé. « Chaque fois que je rentrais dans une agence, on me riait presque au nez. » Mais les demandes n’aboutissent pas. L’appartement est vendu.

MOURIR À PUTEAUX

Le contrat de location s’étendant jusqu’à 2016, Maria a encore une poignée d’années pour trouver une solution. Elle continue de travailler. Ne parle de sa situation ni à sa fille, ni à ses proches. Elle préfère garder le sourire, être l’amie rigolote et active que tout le monde connaît. Celle qui prend des cours d’anglais pour pouvoir parler avec son gendre, et qui « fait la maline » dans les dîners entre amies. En parallèle, Maria met tout en œuvre pour que sa situation, de plus en plus urgente, soit prise en compte. Les réponses qu’elle reçoit disent toutes plus ou moins la même chose : nous avons pris connaissance de votre situation, vous ne serez jamais dehors, ne vous inquiétez pas.

Pourtant, un jour de 2018, Maria n’a pas le choix : elle est expulsée de son logement. Elle tient à préciser qu’elle a toujours payé le loyer, jusqu’au dernier jour. « Mon combat a commencé en 2014. Je ne pouvais pas être dehors ! Dans la ville la plus riche de France ! » Quitter Puteaux n’est pas envisageable. Maria a toute sa vie là-bas. Son travail, ses proches, ses habitudes. Ainsi qu’un ancrage. Déracinée de son pays d’origine, le Portugal à l’âge de 17 ans, elle avait refait sa vie à Nogent-le-Marne avant de devoir quitter la ville qui a vu naître sa fille après le décès de son époux. Maria ne veut plus ressentir ce sentiment. « J’ai été trop déracinée. Je veux mourir à Puteaux. J’ai le droit de mourir là où je veux. »

DORMIR DANS UN PETIT POIS

Elle se souvient encore de la date et de l’heure exacte. Le 24 septembre 2018, à 10 heures, Maria reçoit un coup de fil alors qu’elle travaille à la clinique. On lui dit qu’une assistante sociale, la police et un huissier sont devant chez elle pour l’expulser. Prise de panique, elle rentre en catastrophe. Personne n’est là pour l’accueillir. Alors Maria prend une feuille de papier et écrit une lettre à sa fille, fait couler un bain, approche un séchoir. « Je ne pouvais plus supporter cette vie. »

 

Mais l’assistante sociale la rappelle. La porte est mal fermée. Les pompiers arrivent et emmènent « de force » Maria à l’hôpital. « Je ne suis pas malade, je suis malheureuse », répète-t-elle plusieurs fois.

 

Les deux années suivantes, Maria les passe dans la rue. La nuit, elle dort dans sa voiture, son « petit pois parce qu’elle est verte », au douzième sous-sol d’un parking du Puteaux et le cache à sa fille, qui la croit hébergée chez une amie. Parfois, durant les vacances scolaires, elle peut dormir chez l’un de ses clients. Le matin, elle travaille à la clinique. Les après-midis, Maria les passe devant la mairie de Puteaux. Presque tous les jours, elle vient s’y poster pour demander un logement. « Je me suis dit que je ne pouvais pas rester les bras croisés. Il fallait que je fasse quelque chose. Je ne sais pas si c’était de la folie ou du courage… » Le personnel de la mairie n’est pas aidant, raconte-t-elle. La police municipale non plus. Au début, on lui propose de se mettre au chaud et on la raccompagne à sa voiture pour s’assurer qu’elle est en sécurité. Mais ensuite, l’équipe change. « Un jour, il était 18 heures, je ne voulais pas sortir de la mairie. Le chef de la police m’a jetée dehors », se souvient-elle douloureusement.

« Deux ans comme ça, ça vous use », souffle-t-elle. « Quand vous êtes dans la rue, vous n’avez plus d’adresse, vous n’avez plus rien, vous n’êtes plus rien, vous êtes considéré comme un gueux ! » La vie dans la rue a laissé des séquelles à Maria mais elle assure aussi que « dans [son] malheur », elle a eu « beaucoup de chance ». Bouchra, une amie de sa vie passée, l’aide à faire des démarches pour obtenir un logement. Une inconnue, Flore, l’approche devant la mairie monte un comité d’aide et s’occupe également des démarches. « Il y a même eu une pétition pour moi, je n’en avais aucune idée ! », s’enthousiasme-t-elle. Un inconnu se porte garant, l’association Réchauffons Nos SDF la soutient et là voilà enfin à l’abri, dans son nouveau « château ».

 

À l’évocation de ces mains tendues, Maria ne peut s’empêcher de pleurer. « Quand j’étais devant la mairie, il y avait beaucoup de personnes qui venaient m’aider, m’apporter des repas chauds, surtout des jeunes filles, ça m’embête de vous le dire comme ça, mais la plupart étaient arabes, peu de français, jamais de portugais. Quant à mes amies d’avant, elles m’ont tourné le dos. »

COMBATTRE POUR LES AUTRES

Après deux ans à dormir dans la rue, on pourrait penser que Maria prend du temps pour elle, pour se reposer. Mais celle qui a toujours travaillé ne peut pas s’arrêter.

 

« Le travail m’a sauvée », assure-t-elle. Depuis plusieurs années, elle s’occupe d’un monsieur qu’elle connaissait déjà dans sa vie d’avant, avant même d’habiter à Puteaux. Elle lui fait les courses, lui achète les produits qu’il aime et lui fait la cuisine, une passion qui date de son enfance au Portugal et des petits plats qu’elle préparait pour sa grand-mère. D’autres jours, elle s’occupe d’un enfant et puis il y a toutes les clés de ces appartements vides qu’elle surveille et entretient durant l’absence des propriétaires, vivant à l’étranger.

 

« Je suis tous les jours occupée. Je peux pas m’arrêter. Je vais mourir au travail comme ma grand-mère. » Cette hyperactivité ne date pas d’hier et permet à Maria de penser ses plaies. « Vous savez, tous les jours je pensais à la mort. Cela fait peut-être un mois que je n’y pense plus. Je commence à faire le deuil de ce qui m’est arrivée », confie-t-elle, les larmes aux yeux.

 

« Aujourd’hui, j’aide comme je peux. Il y a ce monsieur qui travaille mais dort dans la rue. Il n’a pas voulu me dire où mais je lui ai proposé mon studio pour les vacances de Noël, en espérant que je puisse aller voir ma fille malgré le covid. Il y a cette dame, je comprends pas bien ce qu’elle dit mais j’ai entendu “chaud” alors je lui apporte des boissons chaudes. Quand je vois des gens avec des sacs, je m’arrête, je pose des questions. Mon père était comme ça, vous savez. C’était un communiste, un révolutionnaire. Ma mère était une femme beaucoup plus sévère et stricte. »

 

Les idéaux de liberté coulent encore dans les veines de cette vieille dame fatiguée par la vie, par le combat pour avoir un toit. « Je sens que mon corps n’est plus le même », confie-t-elle. « Je vais pas durer longtemps mais il faut se battre pour les autres, parce qu’il y aura d’autres Maria après moi. Le combat n’est pas fini. Je suis prête à tout. Même s’il y a les flics, j’irai en manif’, avec la tête découverte ! Car il faut que tout le monde ait un toit ! C’est vital ! » Sur le chemin du retour, Maria nous laisse avec une dernière pensée, transmise par SMS : « Celui qui combat peut perdre, mais celui qui ne combat pas a déjà perdu. »

Texte_ Arièle Bonte

Photos_ Marie Rouge

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