Manel

le calvaire d'une étudiante

avril, 2021

Toulouse

Manel est arrivée à Toulouse par l’Espagne, en septembre 2019. Avec comme seuls bagages, deux valises de fringues et un diplôme en ingénierie météorologique. Comme beaucoup de personnes exilées, c’est l’espoir d’un avenir meilleur qui l’a conduite vers la France. Sans ressource, la jeune étudiante est devenue sans-abri. Depuis deux ans, la jeune algérienne tente de concilier l’état de survie et ses études de maths appliquées. Et craint désormais d’être expulsée du territoire français.

Venue d’Algérie, Manel est étudiante à Toulou..

J’agis

À Toulouse, Manel est étudiante et sans-abri depuis deux ans. Le 2 février, la jeune Algérienne a de surcroît reçu une demande d’expulsion du territoire (OQTF). Au fardeau de sa précarité, s’ajoute désormais la peur de retourner dans un pays qui n’a plus rien à lui offrir.

Manel a le regard abrupt, les sentiments opaques. Assise les mains croisées, cachée derrière la timidité et un masque qu’elle n’ose ôter, l’Algérienne de 24 ans parle à demi-mots. Ici, au QG du syndicat l’Union des Étudiant(e)s de Toulouse (UET), dans l’Université Toulouse-Jean Jaurès, tout le monde écoute avec sidération l’histoire qu’ils et elles connaissent déjà. Celle d’une étudiante sans-abri menacée d’expulsion, qui vit entre la rue et les hébergements d’urgence.

 

À l’unanimité, le corps enseignant la qualifie « d’étudiante discrète, très assidue, qui obtient d’excellents résultats », notamment en mathématiques. Réservée au point que nul professeur ne sache sa véritable situation. Quand ils l’apprennent, ils se trouvent « très surpris, atterrés par les conditions de vie » de leur élève. Claudie Chabriac, qui enseigne les mathématiques dans l’établissement, juge « anormal, injuste qu’une élève aussi exemplaire vive ainsi ». Son confrère, Jean Gillibert, « ne comprend même pas que l’on puisse étudier dans pareille situation ».

 

Depuis neuf mois, Manel ne vit plus à la rue mais dans une chambre d’hôtel large de 6m2, qu’elle partage avec son grand frère, Yessine, lui aussi visé par une demande OQTF. « Estimez-vous heureuse d’avoir un toit », lui a-t-on décoché, une fois qu’elle appelait le 115 pour obtenir un logement de meilleure facture. Quand elle n’étudie pas les maths appliqués à l’université, Manel donne des cours particuliers le soir à des lycéens pour assurer sa survie. Son frangin, lui, usine pour Uber sous le compte d’un tiers – une personne régularisée à qui il rétrocède un pourcentage de ses recettes. À eux deux, Manel et Yessine cumulent un revenu mensuel d’environ 700 euros par mois. « Je n’ai pas mangé un repas chaud depuis un an », confie la jeune femme, arrivée à Toulouse par l’Espagne, en septembre 2019. Avec, pour seuls bagages, deux valises de fringues et un diplôme en ingénierie météorologique.

C’est l’espoir d’un avenir meilleur qui a conduit Manel vers la France. De Beni Saf, sa ville natale située sur la côte nord algérienne, seuls ses frères et ses parents lui manquent véritablement. « J’ai convaincu mes parents que c’était la meilleure chose pour moi, et à force d’arguments, ils ont même fini par me soutenir dans mon projet », explique celle qui préparait ce grand départ depuis ses 17 ans. L’étudiante ne regrette pas sa vie d’avant, encore moins la faculté algérienne et « son enseignement à la tête du client ». La jeune femme a quitté ses terres natales sans remords, et n’en éprouve pas plus aujourd’hui. À ses yeux, il n’y avait plus rien à tirer d’un « pays où les ingénieurs travaillent pour 200 euros par mois ». Pourquoi la France ? « Parce que les droits, l’emploi, les aides », lâche-t-elle comme une évidence. Même si, aujourd’hui, ces concepts lui semblent assez flous.

« C’est étrange mais sur le moment, j’avais du mal à réaliser ce qui m’arrivait »

La misère en présentiel

Un visa touristique espagnol, et de la détermination. C’est grâce à cela que Manel arrive seule jusqu’à l’Université Jean-Jaurès, en début d’année scolaire 2019. C’est aussi grâce à l’aide des étudiantes et étudiants syndiqués de l’UET qu’elle parvient à s’y inscrire. Très vite, elle se heurte à la réalité d’un pays qui ne distribue pas d’aides et d’allocations aussi facilement que sa légende le veut. Qu’importe, elle a des économies de côté et les pense suffisantes pour tenir quelques mois, le temps de trouver un job. Mais lorsqu’en décembre 2019 sa cousine la met à la porte de son appartement – pour une raison qui lui échappe encore -, la situation prend une tournure cauchemardesque. Du jour au lendemain, Manel se retrouve sans logement, livrée à la merci de l’hiver. En état de choc. « C’est étrange mais sur le moment, j’avais du mal à réaliser ce qui m’arrivait », raconte celle qui peine encore à mettre des mots sur cette douloureuse période.

 

Sitôt que son grand frère Yessine est mis au courant, il accourt de Lille, où il vivait jusqu’alors, pour ne pas la laisser seule à la rue. Ensemble, le frère et la sœur dorment dans le renfoncement des immeubles, sous des couvertures trouvées dehors. Si d’aventure Manel réussit à gratter une place en foyer non-mixte, réservé aux femmes, Yessine doit, de son côté, passer la nuit dans des squats plus ou moins mal famés. Un temps, Manel vend même des bijoux à la sauvette pour se payer de quoi manger. Cette vie de misère, de honte, et de douleurs, la jeune femme s’efforce plusieurs mois durant de la concilier avec ses études, quoi qu’il en coûte. « J’arrivais en cours sans avoir dormi de toute la nuit, ni pris de douche », raconte-t-elle. En dépit de tout, Manel obtient la moyenne générale de 13 au premier semestre, et de 15 au second.

 

En mai, après cinq mois mois passés dehors, Manel et Yessine reçoivent enfin une réponse favorable à leur dossier de Droit à l’Hébergement Opposable (DAHO). Elle et il sont consécutivement logés à l’hôtel par le 115, à Blagnac, commune mitoyenne de Toulouse, dans une chambre de 6m2. Celle où ils vivent toujours aujourd’hui. Sur son téléphone, Manel nous montre l’endroit. Deux lits simples occupent la quasi-totalité de la surface habitable. Une armoire large de cinquante centimètres dégueule de vêtements. Une planche en bois juste assez grande pour y poser un ordinateur fait office de bureau. C’est dans ce cagibi, avec son frère, que l’étudiante vit et suit ses cours en distanciel, alors même que les critères de décence du logement interdisent les habitations de moins de 9m2. « Je capte Internet de façon aléatoire, et l’insonorisation de l’immeuble est si mauvaise qu’il m’arrive parfois de ne pas dormir avant 4 heures du matin. »

Résister ou partir

Comment peut-elle étudier dans ces conditions ? Manel ne l’explique pas. Elle fait. Elle s’accroche inexorablement aux espoirs qui l’ont menée ici, ceux de réussir en France et d’obtenir un jour le salaire qu’elle mérite. Elle se refuse à « tout lâcher maintenant ». La jeune Algérienne se lève chaque matin avec l’idée que sa persévérance finira par payer. Vaille que vaille, elle conserve son apparence truquée d’étudiante sans souci. « Je n’en parle à personne parce que c’est ma vie, et ça ne regarde que moi », résume-t-elle sans détour. Quand cette taiseuse accepte enfin de se confier, elle admet du bout des lèvres se sentir fatiguée par le « manque de confort, d’intimité, de tout ». Celle qui n’a pas de quoi manger à sa faim n’ose même pas penser aux soirées étudiantes, aux copains et aux copines. Manel a depuis longtemps renoncé aux loisirs et autres facéties. Elle tâche d’abord de survivre, et de faire amende honorable en cours. « J’essaie de bien écouter en classe, car je n’arrive pas à travailler le soir à l’hôtel. C’est trop dur moralement. » Cette année, Manel se maintient autour de 14 de moyenne. Mais quand elle les évoque, ces bons résultats lui semblent presque dérisoires. Ses préoccupations sont ailleurs.

Le 2 février dernier, le couperet est tombé. La France ne lui accordera aucun titre de séjour « exceptionnel », et la jeune femme est officiellement condamnée à quitter l’Hexagone sous de brefs délais. Malgré toutes les lettres de recommandations de ses professeurs. Parmi eux, Thierry Henocq, responsable de la Licence MIASH à l’Université, désavoue cette décision : « Une élève aussi investie, au parcours universitaire aussi remarquable devrait avoir le droit de continuer ses études en France. Elle est brillante, souriante, ne rate pas un cours, prend les notes numériques pour ses camarades. Si tous les élèves pouvaient être comme elle…» Entre autres motifs de refus, la préfecture a fait valoir l’absence de logement et de ressources financières. « Comment pourrais-je travailler et avoir des revenus sans titre de séjour ? », s’interroge-t-elle ironiquement. Si son avocat ne préfère pas lui confier « de faux espoirs », la Ligue des Droits de l’Homme a quant à elle insisté pour porter un recours. Depuis lors, la jeune algérienne vit sous le prisme de l’incertitude, au gré d’un conditionnel permanent.

Manel doit mettre un terme à notre entretien. Elle est attendue au bureau de son avocat, où elle évoquera avec lui son avenir sur le territoire français. « Je devrais avoir une réponse de la préfecture d’ici cinq mois », explique celle qui s’interdit de perdre espoir tant que tout n’aura pas été tenté. « C’est une étape compliquée de ma vie, mais je réussirai à la surmonter ».

Texte_ Edgar Sabatier

Photos_ Lilian Cazabet

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Je donne mon avis

sophie

10 Mai 2021

Bonjour,
Je voudrais juste faire passer un message à Manel et son frère Yessine. Vraiment touchée par l’histoire de Manel, leur amour fraternel. Frappée par le courage de cette jeune fille. De tout cœur avec eux, je les porte dans mes prières et mes pensées les accompagnent.
Merci aussi à toutes les personnes de SansA pour votre formidable engagement et tout ce que vous faites, c’est remarquable.
Merci aussi pour Max et Stéphane et son amie (Nantes), je suis si heureuse pour eux. Je les ai revus et eux aussi sont très heureux, cela fait plaisir à voir. Je ne vous oublie pas dans mes prières.
Très amicalement.

Souhila

24 Mai 2021

Bonjour, Très touchée par l’histoire de Manel. D’autant plus que je suis algérienne et je suis arrivée en France en tant qu’étudiante il y a de cela plusieurs années. J’ai eu plus de chance, malgré les difficultés, et qui paraissent bien dérisoires face à la situation que traversent Manel et son frère. Ce qui me rend d’autant plus admirative envers la détermination et la force de cette jeune femme. J’aimerais beaucoup entrer en contact avec elle. Merci SansA pour tout ce que vous faites !
Amicalement.

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