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Ancien voyou, « Ludo » a passé quatorze ans de sa vie en prison. Aux côtés de sa compagne Isabelle, il a décidé « d’arrêter les conneries ». Depuis cinq ans, le couple s’aime dehors. Ludovic écrit des slams, qu’il pose lors de scènes ouvertes dans des bars. Il espère un jour pouvoir les enregistrer. Et faire en sorte que son parcours serve de leçon.

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Après avoir « payé sa dette » à la société comme il est coutume de le dire, il paraît que la vie vous octroie une seconde chance. Quand Ludovic vivait au Havre en 2005, il en avait déjà grillé un paquet de chances. C’était un voyou qui vivait du trafic de shit. Il pouvait offrir « la belle vie » à Isabelle, sa compagne : « On vivait dans un duplex de 100 mètres carrés, on pouvait aller au restaurant tous les jours. » En contre-partie, parce qu’il faut bien penser à sa sécurité et à celle de la femme qu’on aime quand on est un dealeur de première catégorie, un fusil à pompe était caché derrière le canapé. Jamais trop prudent. Sauf quand la police vous rattrape.

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En 2010, Ludovic est condamné en correctionnelle, et envoyé en prison. Il en sortira en fin d’année 2014. C’est son deuxième long séjour en prison, après avoir déjà passé huit ans derrière les barreaux de 1997 à 2005.

A-t-on eu seulement une chance quand on a commencé sa vie comme celle de Ludovic, abandonné par ses parents et placé dans des foyers où il était mal-traité ? : « Courant dans la cour de l’orphelinat, jouant aux cow-boys et aux indiens avec les camarades, sous le regard bienveillant de nos éducateurs qui, en échange, s’occupaient de notre éducation sexuelle. » À la table d’un café du 15ème arrondissement de Paris, Ludovic nous lâche ce petit bout de slam avec son accent de gavroche, comme un résumé des premières années de sa vie. « Moi, heureusement, ils m’ont pas touché. J’ai foutu un tabouret dans la gueule de l’éducateur. »


RIEN NE CHANGE

Le slam, « la poésie urbaine », comme Ludo l’appelle, est « devenue sa vocation ». « Moi ce que je veux, c’est que les choses, que les regards changent, que la devise de ce pays, elle soit respectée. » À 42 ans, Ludovic écrit sur tout, avec le désir de dénoncer  « ce qui ne va pas dans la société ». Et raconter sa vie. La première fois qu’il a gratté un truc, c’était en 2017, au moment de l’affaire Théo. L’arrestation le 2 février de cette année de Théodore Luhaka, 22 ans, gravement blessé par les policiers qui l’ont interpellé, lui ont amèrement rappelé l’affaire Malik Oussekine.

Ce dernier est mort le 6 décembre 1986 après avoir été frappé par des voltigeurs, lors de manifestations contre le projet de loi de la réforme universitaire Debaquet. « Théo, c’était 30 ans après. Rien ne change. »

Ces deux affaires ont un écho sourd dans la vie personnelle de Ludovic. 1986 marque ses débuts dans la rue. « J’ai fait ma première fugue à 10 ans. Je suis parti de l’orphelinat où j’étais, au Havre. Je suis allé à la gare, j’ai pris le train, et je me suis retrouvé sur les marches de la gare de Saint-Lazare. » Au petit matin, comme une apparition messianique, il voit venir à lui « le sosie de Léo Ferré, avec les bagues et les tatouages en plus. » Ce type devient son « père de rue ». Il ne connaîtra jamais son nom, juste son sobriquet. « Léo » l’emmène à Pigalle dans un « bar à filles ».

« Je me suis mis à vendre de la cocaïne. A en vendre et à en consommer. Et ça, ça m’a détruit quand même, c’est véritablement une saloperie. »

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Ludo est reçu par un proxénète corse : « Je me serais cru dans un roman noir. Il était là avec son manteau en lapin, sa canne avec la boule à nacre et son Borsalino. Et il m’a amené le plat de pâtes. » C’est ainsi que Ludovic met son premier pied dans la délinquance : « J’allais entre les foyers, mes grands-parents et la rue. » Dès qu’il le peut, il se rend à Paris, retrouver son père de rue qui lui apprend à survivre dans cette « jungle ». Il fait quelques petits boulots pour le Corse : « J’ai commencé en transportant de l’argent des trafics et des rackets. J’étais tout gosse et j’avais une vraie tête d’ange, les flics, ils faisaient pas attention à moi. Ce qui m’a permis de passer une paire de fois entre les mailles du filet. »

Ludo a plongé avant même la fin de l’enfance dans la délinquance. Il n’aime pas ce mot, lui préfère celui de « voyou », mais c’est bien de cela dont il s’agit. À 15 ans, il est à la tête d’une équipe d’une dizaine de personnes qui organise un trafic de cannabis entre Rouen et Paris. C’est à cet âge-là aussi qu’il met enceinte une fille de la communauté des gens du voyage. Il devient papa d’un petit Kevin. Il met les bouchées doubles pour lui offrir de quoi vivre, à lui et à la maman. C’est là que ça a complètement vrillé. « Je me suis mis à vendre de la cocaïne. À en vendre et à en consommer. Et ça, ça m’a détruit quand même, c’est véritablement une saloperie. » À 17 piges, Ludo est toxico et alcoolique. Impossible pour lui de se lever sans son rail de coke et son verre de sky. « À midi, j’avais déjà descendu une bouteille de Jack Daniels », lance-t-il avec fatalisme. Son grand-père l’enverra à 18 ans en désintox à la clinique des Essarts. Il en sortira guéri de son alcoolisme.


UNE TRACE A NE PAS SUIVRE

L’inévitable fit son chemin : la taule pour de bon. Ludovic avait déjà fait quelques séjours en prison avant : le premier à 14 ans pour un vol de voiture. « J’avais pris un mois. Je suis sorti, j’ai tabassé le mec qui m’avait balancé, je suis repassé au tribunal, j’ai pris deux mois. Je ressors, je retabasse le mec, je repasse au tribunal, et je prends le double, quatre. » En 1997, il tombe pour ses trafics. Il ressortira en 2005. Au début, la mère de Kevin vient avec son fils pour lui rendre visite au parloir. Puis elle part à Bordeaux avec le môme sous le bras. « Elle ne voulait pas qu’il suive ma trace. La dernière fois que j’ai vu mon fils, il avait sept ans. » La prison a au moins le mérite de le soigner de ses démons psychotropes. « Ils m’ont mis du subutex en substitution. Sauf que je suis devenu accro au subu, donc j’ai arrêté. Le sevrage a été dur, pendant un mois je ne suis pas sorti de ma cellule, j’avais mal partout, l’envie de m’arracher les bras. Je mangeais un truc, je vomissais aussitôt. »

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À sa sortie de prison, un jour où il se ballade sur la plage de Dieppe, il croise Isabelle, dont il tombe amoureux. « Ça a été le coup de foudre. Depuis on ne s’est plus quitté », glisse-t-il, heureux d’avoir trouvé une bouée en plein naufrage. La belle histoire veut que les deux s’étaient déjà rencontrés quinze ans plus tôt dans une boîte de nuit de Dieppe. Elle et lui étaient devenus copains, puis se sont perdus de vue. L’histoire moins belle, elle, veut que lorsque le duo se remet ensemble, Ludovic reprend sa vie du mauvais côté de la barrière. Au début Isabelle ne sait rien, puis se rend bien compte que l’argent, les barrettes de shit et les calibres cachés dans l’appartement ne tombent pas du ciel.

En 2010, c’est la prison, encore. Isabelle reste à ses côtés. Au parloir, Ludovic lui fait la promesse « d’arrêter les conneries ». Il sort de cabane le 24 décembre 2014. Lui et Isabelle décident de changer d’air, quittent la Normandie et arrivent à Paris le soir de Noël. Ludo fait découvrir cette ville qu’il connaît si bien dans le décor enchanteur de la capitale le soir du réveillon. Grâce à leurs derniers deniers, le couple vit à l’hôtel pendant quelques jours. Fin janvier 2015, Ludo et Isabelle n’ont plus un sou en poche. La vie sans-abri commence.


L’AMOUR À LA RUE

En couple, la rue est à double-tranchant. D’un côté, l’autre est un soutien précieux pour survivre. Dehors et sans toit, les femmes sont extrêmement vulnérables, bien plus à la merci des violences. Ludovic veille sur elle, la protège des autres sans-abris, dans un monde où la solidarité n’est guère de mise. Isabelle, elle, transcende Ludovic, le pousse à se bouger. De l’autre côté, être à deux réserve son lot de galères. D’abord parce que dans les centres d’hébergement, les places pour les couples sont extrêmement rares. Et quand on leur propose de les séparer, Isabelle refuse catégoriquement. Ensuite, parce que dans une vie normale, les couples, parfois, s’engueulent. Sur le trottoir, tout est décuplé : « En appartement, les querelles d’amoureux c’est entre quatre murs. Dans la rue… T‘as toujours des gens qui vont s’interposer. » La violence est un trait intrinsèque de Ludovic, qu’il reconnaît lui-même. « Je me suis battu beaucoup, même encore maintenant. Mais je fuis plus souvent, parce que j’ai peur de ma réaction, ça ne m’intéresse plus. J’ai trop donné. »

Isabelle, évidemment, participe à canaliser la rage et les débordements de Ludo : « Quand on a la chance d’avoir une femme qui t’aime dans la rue, elle t’évite de faire des conneries, et te motive pour faire les choses bien. »

Faire les choses bien, pour Ludovic, ça passe par le slam. La première fois, c’était à une soirée scène ouverte organisée par l’association Les Compagnons de la nuit, juste après l’affaire Théo donc. « Y a beaucoup de gens de la rue là-bas, parce que c’est ouvert de 9h à minuit et demi. » Ludovic est venu avec ses textes. Le producteur de la soirée discute avec lui, lui demande : « Et toi, tu slam ?

– Non , mais j’écris, sur les problèmes de société.
– Écoute, si tu as quelque chose à dire, c’est sur scène. »

« Quand je fais des petits forums avec des étudiants, que je passe dans un collège, que je sais que y’a les frères ou les cousins des gamins qui dealent en bas, je leur dis : suivez pas cette route. Parce que y a l’appât du gain… Mais si y en a un seul qui m’écoute et entend mes conseils d’ancien voyou, c’est déjà ça. »

UN MARIAGE EN FORD MUSTANG

Alors Ludovic prend le micro tout tremblant, et pose un slam qu’il a écrit sur un artiste qu’il admire, Coluche, à qui il s’adresse « comme s’il était là » : « Salut Michel, comment vas-tu ? Bien je suppose. Nous c’est plutôt dur, à vrai dire y a longtemps qu’on y croit plus. Trop de mensonges et de culpabilité de vivre ainsi. Je me demande ce que tu aurais fait de nos jours, sur quels polichinelles te serais-tu acheté avec humour ? […]  Après nous être repliés près de Montrouge, près de cette banlieue rouge où rien ne bouge, ma Bonnie perdue dans ses pensées, nous nous éloignons histoire de te laisser reposer en paix. Tchao Michel, tchao l’artiste. C’est l’histoire d’un mec qui continue. » Grisé par la scène, par « l’étincelle » qu’il voit dans les yeux du public, Ludovic est bien décidé à continuer. Il écrit presque tous les jours, sur des feuilles et des stylos qu’il trouve ici et là ou que des étudiants lui filent, quand il traine près de la Sorbonne. Lui qui aime MC Solaar et Kerry James espère un jour pouvoir enregistrer ses textes comme un pro en studio. En attendant, il espère avoir l’occasion de s’acheter un petit ampli avec un micro, pour poser son flow de titi parisien sur des instrus. Son message : « ne suivez pas son chemin ». « Quand je fais des petits forums avec des étudiants, que je passe dans un collège, que je sais que y’a les frères ou les cousins des gamins qui dealent en bas, je leur dis : « suivez pas cette route ». Parce que y a l’appât du gain… Mais si y en a un seul qui m’écoute et entend mes conseils d’ancien voyou, c’est déjà ça. »

Ayant erré toute sa vie, Ludovic a trouvé aujourd’hui une certaine forme de stabilité : « La belle vie, même si c’est dur, c’est maintenant que je l’ai. Parce que je suis libre et que j’ai ma femme. » Lui et Isabelle se sont mariées, enfin presque. Une cérémonie officieuse a été organisée dans un bar à Ménilmontant par l’association La Cloche. Ludovic en costume, Isabelle en robe de mariée, sont arrivés dans une Ford Mustang blanche aux sièges en cuir noir. L’asso leur a aussi offert une nuit dans un quatre étoiles de La Villette. « On a juste pris un Coca et un Fanta dans le mini-bar », raconte Ludovic enjoué. Une belle journée, un beau souvenir. Le soir, le couple est reparti dans les 4 mètres carrés de cave d’une cité de Paris où il dort tous les soirs. « Le soir quand on rentre, je dis qu’on va à la maison» Ça et la scène : leur façon de rester digne.

© Maurice Midéna – Photographies : Corentin Fohlen

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