Line

la rage au corps

juillet, 2015

Paris Ier

« Pour vous résumer l’affaire… Tout commence la nuit du 18 et 19 mars 2012, dans ma ville de Cayenne, en Guyane. J’avais 45 ans. » Line croise la route d’un homme qui la tabasse pour une histoire de tapage nocturne. Après quatre opérations chirurgicales, elle doit se rendre en urgence à Paris pour sauver ses yeux. Mais une fois passée sur la table d’opération, Line n’a plus d’argent. Elle se retrouve seule, dehors. Son lot de malheurs ne fait alors que commencer.

La vie de Line a basculé en une nuit. Tabassée p..

J’agis

Line arrive à Paris depuis Cayenne, en Guyane, pour une opération des yeux en urgence. Tabassée par un flic parce qu’elle lui demandait de faire moins de bruit, elle est soignée dans la capitale puis se retrouve dehors, sans argent pour pouvoir subvenir à ses besoins. Depuis, Line s’est installée devant la Place du Palais Bourbon avec un but : interpeller un ou une députée.

De sa voix grave et prégnante, l’ancienne slameuse, au visage marqué par d’anciennes douleurs, débute son récit sans jamais être interrompue par le moindre trou de mémoire. « Pour vous résumer l’affaire… Tout commence la nuit du 18 et 19 mars 2012, dans ma ville de Cayenne, en Guyane. J’avais 45 ans. » Il est cinq heures du matin. Dans la rue, un homme se déchaîne sur le klaxon de sa voiture. Line, accompagnée de son frère, vient à sa rencontre pensant qu’il s’agit d’un jeune bien éméché. « On lui a demandé de respecter les gens qui habitent là et de faire moins de bruit. Cela ne lui a pas plu. »

 

Le regard plein de haine, l’importun sort telle une furie et provoque Line : « Si t’es pas contente, t’as qu’à venir ! ». Femme de trempe à forte carrure, elle lui répond sans hésiter mais son adversaire s’attaque à son frère. « Il s’est mis à convulser. J’ai cru qu’il était mort », se souvient-t-elle en reprenant sa respiration. Pour le protéger, elle s’interpose. « Il s’en est alors pris à moi. Les coups pleuvaient sur ma figure, mais jusqu’au dernier, j’ai tenu tête. »

« J’ai eu un saignement à l’œil droit. Quant à mon œil gauche, avec la force des vibrations, j’ai eu une déchirure centrale de la rétine »

Alertés par le bruit assourdissant des poings se fracassant sur le visage ensanglanté de Line, des voisins tentent d’appeler la police. « Non, la police, c’est moi ! », hurle l’homme. A l’étonnement général, le bourreau est en fait un policier de la BAC, hors service, et de surcroît ancien champion d’arts martiaux. Line nous figure qu’il était l’amant d’une femme dont le mari faisait du gardiennage la nuit. « Il l’attendait depuis 30 minutes en bas et j’ai interrompu l’affaire », poursuit Line, le regard perçant à travers la fumée de sa cigarette. « Monsieur, sûrement enragé de ne pas conclure, s’est acharné sur moi. »

EXIL MÉDICAL FORCÉ

L’affaire se retrouve devant les tribunaux. Le procès a lieu en septembre 2012. Le policier, reconnu coupable, écope de six mois de prison ferme et six autres avec sursis, assortis d’une obligation de soins pour contenir la violence. Une peine jugée trop sévère par l’accusé et ses collègues qui se mobilisent. Il fait appel. En deuxième instance, l’ancien brigadier est de nouveau reconnu coupable. « Pourtant, à l’heure où je vous parle, il est encore flic », s’indigne Line. Quant à sa maîtresse, elle a divorcé de son mari, et ils coulent des jours heureux ensemble.

 

Pour lui, tout est bien qui finit bien. Mais pour la victime, le dénouement n’a pas le même goût de lune de miel. Amenée d’urgence à l’hôpital de Cayenne, Line y subit quatre interventions chirurgicales. « J’étais si fracturée au niveau de la mâchoire, qu’on a dû me mettre des arcades pour tout faire tenir. » Pessimiste, le médecin estime qu’il ne peut rien faire de plus. « J’étais, selon lui, une biscotte qu’on a écrabouillée. » Ses yeux sont dans un piteux état. « J’ai eu un saignement à l’œil droit. Quant à mon œil gauche, avec la force des vibrations, j’ai eu une déchirure centrale de la rétine », précise-t-elle en écarquillant les yeux. Pour ne pas perdre la vue, elle doit subir une énième opération. Mais, dix minutes avant qu’elle ne rentre au bloc opératoire, l’appareil à dissection laser tombe en panne. « Il y avait tellement urgence que le toubib m’a dit qu’il fallait m’envoyer à Paris. D’où mon arrivée ici, le 4 octobre 2013. »

Line est cependant loin de la promenade de santé. Car, si elle est prise en charge à l’hôpital, une fois dehors, elle ne doit compter que sur elle-même. Arrivée avec 4 000 euros en poche, entre la nourriture, le transport et l’hébergement, elle perd tout en trois mois. « En Guyane, on a l’or. Pourtant, je ne suis pas venue avec les bijoux de la couronne », ironise-t-elle. Très vite, elle finit par se retrouver à la rue. Et parce qu’elle vient de Guyane, le 115 la déclare au « dépannage humanitaire de Cayenne ».

 

Line doit donc être prise en charge par leurs services. Or, entre Paris et Cayenne, il y a 8 000 km. « Dois-je payer un avion entre chaque opération pour aller dormir chez moi ? », s’insurge-t-elle. D’où son seul et unique regret aujourd’hui, celui d’avoir dit oui au médecin, avant de convoler vers la capitale. « J’aurais dû lui dire que j’attendrai que la machine soit réparée. J’aurais perdu mes yeux, mais je n’aurais perdu que cela. »

UNE GREVE DE LA FAIM POUR RIEN ?

Le sort n’en a pas fini de s’acharner sur Line. A force de dormir dans le froid, son corps se sclérose et, en juillet 2014, les médecins lui annoncent qu’il faut lui amputer la jambe droite. On lui propose une chaise roulante, Line accepte mais ne s’avoue pas vaincue pour autant. Elle parviendra à se remettre debout et marcher droit devant, soutenue par sa prothèse et une béquille.

 

« Je ne suis pas une glondue, comme on dit chez moi, à rester le cul assis et à grossir », revendique-t-elle fièrement. « Je n’ai jamais été du genre à me laisser abattre, et me morfondre en silence. » Voilà pourquoi Line ne craint pas les policiers qui tentent parfois de la déloger. Fidèle au poste, elle vient chaque jour « en camion » comme elle s’amuse à qualifier son fauteuil roulant, place du Palais Bourbon, bien déterminée à « gratter l’oeil » des parlementaires. « Mesdames et Messieurs les députés, je n’ai pas besoin de vos émoluments, juste de vos logements de fonction », peut-on lire sur l’une des pancartes qu’elle a installées autour d’elle.

 

Puis, au détour de la conversion, elle finit par confier : « Je n’aurais jamais pensé qu’en arrivant à Paris ma vie deviendrait aussi merdique ». Comment ne pas repenser à sa vie d’avant, cette vie dont elle était si fière et qu’elle menait tambour battant. « Il fut un temps où j’étais hyperactive. Je ne suis jamais restée sans travailler depuis que j’ai quitté l’école. » Line sort alors une photo de la petite pochette noire qu’elle a autour du cou. « C’est moi quand je vendais des acras sur les marchés », se souvient-elle nostalgique. « Après ça, j’ai livré des prothèses dentaires, animé un club sportif en milieu scolaire, et ouvert ma propre entreprise en bâtiment. Pour sûr, j’étais connue, respectée ! »

 

A côté, elle travaille à la Mission locale et créé Mobivélo, un service de location de vélos pour les jeunes en recherche d’emploi qui doivent se déplacer pour une formation. Elle organise aussi des événements culturels dont plusieurs en hommage au poète guyanais Léon Gontran-Damas. L’un des Pères de la négritude avec Aimé Césaire et Léopold Sédar Senghor. « Un enragé », comme Line, qui aujourd’hui se dit « en stand-by ».

 

« Oui, j’étais une génératrice d’idées », lance-t-elle alors avec sursaut, « le doigt brandit vers la Loi. J’avais plein de projets et j’en ai encore plein la tête. Mais, même si j’en avais les moyens, je ne retournerai pas chez moi avant d’avoir reconquis mon indépendance et ma dignité. » Mais les doléances de Line n’ont toujours pas trouvé d’oreilles attentives, même en dépit d’une grève de la faim entamée il y a maintenant deux semaines.

Texte_ Louise Pluyaud

Photos_ Louise Pluyaud

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