Linda et Stéphane

pour le meilleur et pour le pire

février, 2021

Nantes

« Quand on a commencé à faire la manche ici, c’était tendu. » Comme tous les jours, Linda et Stéphane, en couple depuis deux ans, font la manche devant une grande enseigne de supermarché en périphérie de Nantes. Face aux hostilités de la direction, le couple entretient de bonnes relations avec la généreuse clientèle. Des pièces, de la nourriture, une puce pour leur chienne, Baïka : de quoi se remplir les poches et l’estomac avant de rentrer dans leur squat, situé non loin de là.

Linda et Stéphane ont dû quitter leur logement ..

J’agis

Linda et Stéphane, en couple depuis six ans, sont sans domicile depuis bientôt deux. Installé dans un squat en périphérie de Nantes, juste à côté de la Vallée du Cens, le couple passe ses journées à faire la manche devant une grande enseigne de supermarché. Grâce à la générosité de la clientèle, Stéphane et Linda peuvent subvenir à leurs besoins, et compenser des difficiles relations avec la direction de l’enseigne.

Comme tous les jours, sauf le dimanche, Linda, 24 ans, et Stéphane, 39 ans, attendent devant la sortie d’une grande surface, située en périphérie de Nantes, une petite boîte devant leurs pieds pour faire la manche. En couple depuis six ans, elle et il sont sans domicile depuis bientôt deux ans. D’habitude, les deux occupent des postes différents, histoire de maximiser les gains. « Cinquante à soixante euros par jour. » Aujourd’hui, pour notre rencontre, les voilà côte-à-côte, avec leur chienne, Baïka, 8 ans. Elle aussi a connu la vie en HLM, puis la rue. « Au début, on était en toile de tente dans la Vallée du Cens », raconte Linda. « Puis l’hiver est arrivé et, grâce au bouche à oreille des gens de la rue, on a eu connaissance d’un squat, juste à côté d’ici. On ne pensait pas qu’on allait y rester aussi longtemps mais cela fait maintenant un an et demi qu’on y a posé nos valises », poursuit Stéphane. Située à environ deux cents mètres de la grande surface, la maison en question n’a, de l’extérieur, rien à envier à ses voisines. Si ce n’est des volets fermés et de l’électricité installée artisanalement.
À l’intérieur, raconte Stéphane, il a fallu nettoyer et s’approprier les lieux. Mais aujourd’hui, l’eau chaude et le chauffage sont installés. « Il s’agit d’une ancienne entreprise de maçonnerie. Il y avait un hangar et une petite maison pour les ouvriers. Le maçon a arrêté son activité, la maison est devenue une salle des fêtes. Mais avec le bruit, le voisinage s’est plaint et la bâtisse a été laissée à l’abandon pendant trois ans », explique le couple.

 

Un ami, venu s’installer ici quelques jours plus tôt, occupe aussi les lieux avec ses chiens. On ne pourra pas y entrer. « Les chiens sont assez agressifs. Disons qu’ils sont plus abîmés que nous par leurs années de rue », explique Stéphane. Nous restons donc avec le couple, à l’abri de la tempête de neige, dans le parking de cette grande surface où la clientèle entre et sort pour y faire ses courses. Si le couple raconte avoir eu des difficultés à se mettre à faire la manche, cette activité semble aujourd’hui être entrée dans leurs habitudes. Stéphane lance des « bonjour » et des sourires à tout-va tandis que Linda remercie les passantes et les passants pour chaque pièce laissée tombée dans la petite boîte prévue à cet effet. Un moment, elle accueille une dame âgée en s’exclamant à propos de sa nouvelle coupe de cheveux. Un autre, elle rattrape le temps perdu avec des amies venues faire des emplettes. « Celle qui jouait avec Baïka, on s’est rencontré en foyer jeunes mères. On a élevé nos enfants ensemble », précise la jeune femme, qui n’a pas vu son fils depuis cinq ans.

 

Ici, de nombreux clients et clientes connaissent les deux personnages. Une petite pièce par ici, une boîte de conserve par-là. « Au fur et à mesure, les gens ont commencé à sympathiser avec nous. Tout ce que je porte sur moi, ce sont eux qui me l’ont donné », précise Stéphane en tirant sur le col de son manteau. Son masque ? Une caissière du supermarché. La puce de Baïka ? Un homme et une femme, en couple, devenu aujourd’hui des amies. « Elle et il nous ont fait sortir un peu de la rue, nous ont invité à manger, nous ont donné des vêtements et de la nourriture », détaille encore Stéphane, reconnaissant de la solidarité dont font preuve certaines personnes face à leur situation. Elles compensent le traitement que leur réserve, d’un autre côté, la direction de la grande surface.

Même un mur a plus d’importance

Recueillir l’histoire de Linda et Stéphane sur ce parking n’a pas été une mince affaire. Notre présence dérange. Une caméra, installée juste devant l’entrée du centre commercial, repère notre appareil photo. Un vigile interrompt l’entretien. On nous demande de nous expliquer, nous fait comprendre que dans cette histoire, dans nos photos, l’enseigne ne doit pas être reconnue. Un homme nous souffle qu’il faudrait se méfier « de madame » et « des violences » de monsieur à son encontre.

 

De retour auprès de Linda et Stéphane, ces derniers ne sont pas étonnés du traitement qui nous a été réservé. Il faut dire que le couple est habitué. « Quand on a commencé à faire la manche ici, un étage plus haut, c’était tendu. Ils nous jetaient des seaux d’eau pour nous empêcher de rester », raconte le couple, avant d’ajouter que face à ces scènes, des clientes et clients se sont plaints à la direction pour les défendre, lettre à l’appui. D’autres jours, c’est la police qu’on appelle. Un vigile qui « pousse à bout » Stéphane. « Quand je suis arrivé, j’ai commencé à me confier et je me suis rendu compte, plus tard, qu’ils s’en foutaient de mon histoire et qu’ils utilisaient juste ce que je leur livrais contre moi.

 

J’ai un diplôme de plombier alors ils me disaient que j’étais juste un feignant qui ne voulait pas travailler. Quand on vous lance des seaux d’eau, ça vous dit que nous n’êtes rien. J’ai l’impression d’être un mur, et encore, même un mur a plus d’importance. » Linda de son côté, signale que la direction de l’enseigne l’a même encouragée à porter plainte contre Stéphane pour violences conjugales. « J’ai répondu que c’était honteux de me dire ça à moi, justement ancienne femme battue. Je sais ce que c’est les violences conjugales et je ne suis pas dans ce cas », assure-t-elle.

Mais face aux difficultés, le couple ne renonce pas. « On reste ici parce qu’on connaît les personnes qui viennent faire leurs courses, et qu’elles nous connaissent. Si on partait ailleurs, il faudrait tout recommencer », explique Linda. « Et puis on a le droit d’être ici, on n’est pas hors-la-loi », renchérit Stéphane. Le quartier reste un repère pour le couple, qui vivait non loin de la grande surface, avant de basculer dans l’extrême précarité.

Juste mon mari et ma chienne

Linda et Stéphane se sont rencontrés lors d’une soirée, chez des amis communs. À l’époque, Linda est séparée de son ancien compagnon, le père de son enfant, mais vit encore avec lui. « Il me disait que si je quittais le “domicile familial”, il partirait avec mon fils. Au final, c’est ce qu’il a fait, il est parti en Dordogne. » Linda se reconstruit avec Stéphane et emménage avec lui quelques semaines plus tard, dans son logement social. Elle est diplômée en hôtellerie. Lui en plomberie et fait majoritairement des petits boulots « au black ». Mais un oubli administratif va pousser le couple dans la rue.

« J’ai rendu un document à la CAF trop tard », raconte Stéphane. « Alors on m’a répondu que j’aurai un mois sans rien. C’était pas grave, c’était de ma faute. Sauf que je n’ai reçu aucune aide pendant six mois. » Sans travail et sans revenu, le couple s’endette, les factures et les impayés s’accumulent. « J’ai réussi à ralentir la mesure d’expulsion mais quand l’affaire a fini au tribunal, ils nous ont dit de partir. » De cette situation, Linda perd aussi son travail et comme elle a moins de 25 ans, ne peut toucher le RSA (Revenu de solidarité active). « Je pourrai avoir une chambre mais sans mon mari. Tant que je n’ai pas 25 ans, je suis considérée comme étant seule. On m’a déjà proposé un appartement mais mon mari n’aurait pas le droit de s’y installer lui aussi. Je ne peux pas avoir mon logement en le sachant dehors. Si on s’est mis ensemble, c’est pour le meilleur et pour le pire. »

 

Sans permis de conduire, Stéphane peine quant à lui à trouver du travail. « Quand j’explique aux employeurs que je suis à la rue, ils ne veulent pas me filer du boulot », ajoute-t-il. « J’ai par exemple contacté mon ancien patron mais il ne m’a jamais répondu. » « Ils n’ont pas confiance en nous », précise Linda. « Cela peut se comprendre, ils ont peur qu’on ne se lève pas le matin, ça peut arriver quand on vit dans la rue », termine celui que sa compagne appelle « mon mari », même si le couple n’est pas encore marié. « Le Covid nous a ralenti », explique Linda. « Mais je ne veux pas dépenser d’argent pour mon mariage. Je ne veux pas louer de salle. Je veux le faire dehors, ça nous correspond bien ! » La vie dehors, justement, ne semble pas avoir éteint l’amour que se portent ces deux-là « On est plus soudé », assure Stéphane. « Moi je n’ai plus mon fils, je n’ai plus rien. Juste mon mari et ma chienne », complète Linda.

Changer le regard

Mais face à la réalité de leur situation, le couple ne perd pas espoir de remonter la pente, même s’il reste difficile, pour elle et pour lui de se projeter, ne serait-ce qu’au lendemain. « On vit au jour le jour. » La veille de notre rencontre, un travailleur social est passé les voir avec la police municipale. Il a pris rendez-vous avec Stéphane pour aider le couple à trouver un logement. « Quand on ne fait pas la manche ou qu’on n’est pas au squat, on va chez la sœur de Stéphane ou on va voir des collègues à la ZAD (Zone à défendre, ndlr.) de Notre-Dame-Des-Landes. Ils sont toujours là pour nous, c’est notre deuxième famille. Beaucoup nous ont d’ailleurs proposé de nous installer là-bas mais on n’a pas envie de s’enfoncer dans une routine de la rue, de s’enliser dans cette situation précaire. On a des enfants, on veut s’en sortir et retrouver un logement », conclut Stéphane, lui aussi papa d’une jeune femme de 19 ans, au courant de sa situation et avec laquelle il est toujours en contact. « Depuis ma situation, je sais que son regard a changé sur les sans-abris. J’espère que notre histoire fera aussi changer celui d’autres personnes. »

Texte_ Arièle Bonte

Photos_ Jean-Felix Fayolle

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