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L’enfance de Léa a été détruite par la violence et les « actes obscènes » de son père à l’encontre de sa sœur jumelle. Sa vie a pris un tournant tragique lorsqu’elle a perdu sa petite fille en 2004. Aujourd’hui, sans logement depuis six ans, la quadragénaire vit dans sa voiture depuis un an et demi et se bat contre ses démons pour sortir de la rue, mener à bien son projet de transition et s’autoriser, enfin, à vivre sa féminité.

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« Je n’aime pas Lorient. C’est une ville qui m’a trop blessée. » Derrière la fenêtre du bus, Léa, 40 ans, sans logement depuis six, regarde défiler les bâtiments en construction dans le centre de la ville qui l’a vu naître. Ici et là, tout autour de la gare et même un peu plus loin encore, certains projets avancent vite. « Lorient investie dans de nouvelles infrastructures mais laisse encore trop de gens dormir dehors », lâche-t-elle les dents serrées.
Le bus passe devant un autre chantier, l’agrandissement du centre d’hébergement d’urgence. « Je ne vais plus dans les foyers parce que ce sont des endroits qui m’ont enfoncée plus qu’autre chose », confie celle qui dort aujourd’hui dans sa voiture, garée en-dehors du centre de Lorient.

Pour s’alimenter « au jour le jour », la quarantenaire compte sur « la maraude », l’association qui va à la rencontre des personnes sans-abris pour, en général, leur apporter de la nourriture et des produits de première nécessité. Souvent, trop gênée par rapport à la situation des autres personnes sans-abris et sans-domicile de Lorient, elle n’ose pas venir en voiture. « Je me considère comme privilégiée. J’ai un toit pour me protéger des intempéries ou des vents qui peuvent atteindre des centaines de kilomètres par heure dans la région ». 

UNE VOITURE POUR S’ABRITER

Cette voiture, c’est tout ce qu’il lui reste. Léa l’a achetée il y a un an et demi à Beaulieu-sur-Loire, à 600 kilomètres d’ici. « Depuis, elle ne me quitte plus. » C’est une connaissance qui l’a mise en contact avec un homme qui cherchait à se débarrasser du véhicule. Pour l’obtenir, Léa a puisé dans ses allocations chômage. « 700 euros. Cash. » À ce prix, l’engin n’est pas en très bon état. Il faut bricoler ici et là. « J’ai fait les rotules de direction moi-même. » Ici, « avoir une voiture est nécessaire, surtout quand on est à la rue », affirme la propriétaire du véhicule. « Il faut par exemple une heure en bus pour aller à Hennbont, alors que c’est à 10 kilomètres. »

À l’intérieur, il y a toute la vie de la sans-logis. Quarante ans de papiers administratifs, des vêtements, de la nourriture distribuée par les Restos du Cœur, un réchaud, une tente, plantée pendant le confinement dans le jardin d’un couple voisin, et puis ces effets personnels dont la valeur symbolique n’a pas de prix : les albums de Keny Arkana, « mon guide depuis le début de mes galères », des pierres énergétiques, jeux de tarot, et carnets dans lesquels Léa gratte des pages retraçant sa vie, en particulier son enfance « trash et douloureuse », précise-t-elle derrière le volant de sa voiture, l’endroit où elle s’endort tous les soirs. 

née dans la mauvaise famille

À quelques centaines de mètres de là, au bord d’un étang, elle se livre sur ces premières années marquées par la violence. Celle d’un père et d’une mère qui lui foutent « raclées sur raclées » parce qu’elle emprunte les vêtements de sa sœur jumelle. Car pour ses parents, Léa est un garçon et, dans les années quatre-vingt comme aujourd’hui encore, la transidentité* d’un ou d’une enfant n’est pas toujours acceptée ou comprise par la famille et les proches. 

« J’ai tracé un trait sur ma famille. C’était ce que c’était, ça n’aurait pas dû être ça. J’ai traversé beaucoup de choses douloureuses et j’ai voulu me protéger et me mettre à l’abri de tout ça. »

Si Léa a réalisé très jeune qu’elle était trans, elle a aussi rapidement compris qu’elle n’était pas née dans la bonne famille. Son père ne s’en prend pas qu’à elle ou au chien en rentrant du boulot, mais aussi à sa sœur jumelle. « Mon papa a fait des agissements obscènes face à ma sœur jumelle quand on était en droit de visite chez lui. J’ai vu d’autres choses jusqu’à mes onze ans. Vous savez à l’époque, tout était caché mais avec cette histoire, tous les secrets de famille sont ressortis. » 

À 9 ans et demi, la petite doit témoigner devant un jury de cour d’assises car sa sœur a osé parler et déposer plainte. « À cet âge, on n’est pas prêt à parler devant ces gens, à voir son père derrière les barreaux, condamné à quatorze ans d’emprisonnement. Ce sont des images qui m’ont beaucoup marquée. On peut dire que cette histoire est le point de commencement de ma situation aujourd’hui. »

La famille se déchire et les liens avec ses autres frères et sœurs sont rompus. Sa sœur jumelle est tout de suite placée par la Daas. Léa quant à elle, veut fuir le domicile familial mais attendra encore quelques années pour mener à bien ce départ, mûrement réfléchi. « Tous les soirs depuis toute petite, je priais pour partir », précise-t-elle. L’année de ses quinze ans, l’adolescente voit « un créneau ». Elle prend un baluchon, « comme un marin », son téléphone portable qu’elle vient de s’acheter grâce à son premier salaire d’apprentie, et se rend au Conseil général de Quimperlé pour expliquer sa situation. « J’ai tracé un trait sur ma famille. C’était ce que c’était, ça n’aurait pas dû être ça. J’ai traversé beaucoup de choses douloureuses et j’ai voulu me protéger et me mettre à l’abri de tout ça. »

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Prise en charge à son tour par la Daas, l’adolescente est suivie par une éducatrice, Maryvonne (« Elle a géré ma vie administrative, physique et morale pendant trois ans et demi. ») et emménage dans un studio à Quimper.  Elle obtient un CAP puis un BEP de cuisine, travaille dans la restauration mais l’environnement ne lui convient pas. À l’âge de 21 ans, la jeune femme se retrouve livrée à elle-même, à la veille de l’autre drame de sa vie.

LA DROGUE COMME SEUL ÉCHAPPATOIRE

« En 2004, j’ai perdu une fille. Léa. Elle avait deux mois et demi ». Après le décès du nourrisson, des suites du syndrome de CHARGE, le couple ne tient pas. « On s’est détruites mutuellement et je suis tombée dans la drogue dure. » 7 mois et 16 kilos en moins plus tard, celle qui a aujourd’hui pris le prénom de sa fille, pour lui rendre hommage, décide de partir du jour au lendemain. « C’était très compliqué parce qu’il fallait aussi que je fasse le deuil de ma fille. »

Que se passe-t-il ensuite entre ce départ et la perte de son logement, il y a six ans ? Léa ne s’y attarde pas. Car sa vie prend un autre tournant lorsqu’elle « pète les plombs » il y a six ans, à cause de la drogue, son « seul échappatoire ».

« La totalité de mes indemnités Pôle Emploi y passaient, je ne payais plus mon loyer, j’avais des petits boulots que je ne tenais pas, les factures ont commencé à s’accumuler et les huissiers à toquer à la porte. Il y avait une tension permanente pour trouver de l’argent », raconte-t-elle. Cette dégringolade la pousse à partir de son logement, sans attendre l’expulsion. « Je ne voulais pas aggraver la situation par rapport à moi-même et au propriétaire », justifie-t-elle. « J’ai tout laissé derrière moi. »

Pour aller où ? « Nulle part. » À Beaulieu-sur-Loire chez des proches, ou à Rennes parce qu’elle connaît bien la ville. « J’ai voulu me rapprocher du Refuge mais l’association accompagne des jeunes sans-abris jusqu’à 25 ans seulement. » Alors faute de solutions, celle qui vit désormais dehors sillonne la Bretagne, en stop, en train puis avec sa voiture, jusqu’au retour à Lorient, la ville dans laquelle tout a commencé et où tout peut redémarrer ?

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VIVRE PLEINEMENT SA FÉMINITÉ

Ce véhicule est bien plus qu’un toit pour sa conductrice. C’est le symbole de sa liberté mais aussi, peut-être, celui de sa rédemption. Car après le décès de sa fille, Léa « a déconné » sur les routes. On lui a retiré son permis et il y a trois ans et demi, elle a décidé de repasser l’examen grâce aux aides de Pôle Emploi. « Personne n’y croyait mais en six mois c’était plié. Ma voiture, je la vois comme un tremplin. »

Au fur et à mesure, la bricoleuse rassemble d’autres pièces pour reprendre sa vie en main et concrétiser son projet de transition. « J’essaie de prendre soin de moi parce que je sais que je peux basculer. » Fin septembre dernier, elle a commencé « une petite activité professionnelle », les démarches pour faire changer son état civil sont en cours et elle a trouvé une structure à Rennes, « l’unique cellule de la région dédiée aux personnes trans », pour l’accompagner. Là-bas, Léa peut y rencontrer des médecins (psychologues, chirurgiens, chirurgiennes ou gynécologues) et, surtout, d’autres personnes qui, comme elles, vivent leur transition. « Ces échanges me font du bien car ici à Lorient, il n’y a rien et je suis très seule. » 

Outre la solitude, il est parfois difficile pour Léa d’expliquer son projet, notamment parce qu’elle même a encore du mal à se l’autoriser. Son souhait pour demain ? « commencer ma seconde vie, m’accorder le droit d’être heureuse et vivre pleinement ma féminité », énumère-t-elle avant de souffler : « Enfin. » 


© Arièle Bonte / Photographies de Marie Rouge

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