Kenny

la rage au ventre

octobre, 2020

Paris Ier

Arraché de sa famille d’accueil à l’adolescence, Kenny fuit la vie de son foyer de Normandie pour se rendre régulièrement à Paris. Là, il y fait ses premières rencontres de la rue et, le jour de ses dix-huit ans, devient SDF. Aujourd’hui, ce passionné des mots et amoureux des animaux raconte ses quinze années passées dans la rue pour donner de l’espoir à celles et ceux qui n’en ont plus et faire changer le regard des autres. 

Une première fugue à 14 ans, la prison l’anné..

ÉCRIRE À Kenny J’agis

Placé en famille d’accueil à l’âge de trois-ans et demi, Kenny est envoyé en foyer à l’adolescence et devient SDF à sa majorité. Aujourd’hui sorti de la rue, ce trentenaire passionné des mots raconte régulièrement son histoire pour déconstruire les préjugés sur les personnes sans-abris et sans-domicile et redonner de l’espoir à celles et ceux qui n’en ont plus.

On lui dit souvent qu’il n’a pas l’air d’avoir passé 15 ans dans la rue. Kenny, 35 ans, « bientôt 36 », a l’habitude de raconter son histoire. Son crédo : « témoigner pour sensibiliser ». On peut dire que ce passionné d’écriture et des langues maîtrise l’art de la joute verbale. Quand il parle, il vous embarque, se prend parfois à mimer des situations, à imiter des voix, tenter un brin d’humour pour détendre l’atmosphère et reprendre son sérieux, une tonalité plus basse. Son but ? Déconstruire les préjugés sur les personnes sans-abris et insuffler un vent d’espoir à celles et ceux qui sont sur le point d’abandonner.

UNE PREMIÈRE FUGUE À 14 ANS, LA PRISON À 15

Kenny est né au Havre et à l’âge de trois ans et demi, il est placé dans une famille d’accueil par l’Aide sociale à l’enfance « pour mauvais traitement ». L’enfant est bien entouré par Nelly, qu’il appelle encore aujourd’hui « maman » et ses filles, qui deviennent ses sœurs.

« L’hiver on ouvre des squats, l’été on dort dans des parcs. Au début je vole mais je me rends très vite compte que ce n’est pas fait pour moi : je me fais toujours attraper ! »

Les années passent et à 14 ans, le garçon est rattrapé par l’Ase. « Ils m’ont retiré de chez ma mère parce qu’elle s’occupait trop bien de moi », crache-t-il, agacé. Placé en foyer, il y côtoie des jeunes délinquants, se pose de plus en plus de questions et la colère commence à monter. « Je me sentais abandonné de tous ». Les quelques visites chez sa « génitrice », comme il l’appelle, ne l’apaisent pas. Alors pour échapper à la vie du foyer, il commence à fuguer. Direction Paris le temps de parenthèses qui durent quelques jours.

 

Là-bas, l’adolescent retrouve ses compagnons de rue, des hommes un peu plus âgés que lui mais tout aussi en colère. « J’étais le petit minot qu’ils prennaient sous leurs ailes. Quand j’en avais marre, j’appelais les flics pour qu’ils viennent me chercher et me ramènent au foyer ». Très vite, le jeune homme commet ses premiers délits et connaît ses premières sanctions pénales – « du sursis » – puis, à 15 ans, la première peine de prison tombe. Il y restera trois semaines. « Ça m’a un peu calmé… puis j’ai recommencé ». La rage est trop forte pour qu’elle se taise. Un jour, le garçon doit se constituer prisonnier, un autre, partir en mission humanitaire à Madagascar sous ordre du juge.

 

À 17 ans, l’Aide sociale à l’enfance prend la décision de renvoyer son protégé chez sa « génitrice ». Une erreur qui pousse un peu plus le jeune homme dans la rue. « Clairement, je ne suis jamais là-bas, toujours dehors ». À sa majorité, le jour de son anniversaire, L’Ase dit à Kenny qu’il est libre. Lui, sait qu’il devient SDF.

DES PUNCHLINES CONTRE DES BILLETS

La colère de jeune homme ne disparaît pas à sa majorité. Avec ses compagnons de rue, il écume les manifestations parisiennes, « n’importe quel prétexte pour évacuer la rage » qu’ils avaient en eux. « Je n’avais trouvé que ce moyen pour qu’on m’écoute et qu’on me regarde. » Il enchaîne une dizaine d’incarcérations pour des bagarres, jusqu’au jour où il est condamné à 18 mois fermes à la maison d’arrêt de Fleury-Mérogis « pour avoir frappé des flics ». Il arrive dans un sale état, directement envoyé à l’unité médicale. « Ils m’ont défoncé, frappé, tasé », confie-t-il en revivant la scène.

 

Quand il est dehors, Kenny et ses potes de la rue se débrouillent. « L’hiver on ouvre des squats, l’été on dort dans des parcs. Au début je vole mais je me rends très vite compte que ce n’est pas fait pour moi : je me fais toujours attrapé ! » S’il dit avoir toujours travaillé (plomberie, espaces verts, ventes, toiture, maçonnerie…), son truc à lui, c’est plutôt la manche. Car l’amoureux des mots et de la langue française sait comment attirer les pièces et les billets jusqu’à lui.

Adepte des punchlines, le Séguéla des rues fait rire les passantes et les passants avec ses pancartes aux inscriptions décalées. Assis par terre, il s’installe avec son chien et ce bout de carton qui provoque son public : « Une pièce ou je mange le chien ». Dans le quartier LGBTQ+ du Marais à Paris, il brandit une autre pancarte, debout, les bras écartés : « Alors, nous aussi on nous stigmatise ? ». Durant les fêtes de fin d’années, il gagne « cinq cents balles en huit heures de manche » avec sa pancarte « Mes étrennes s’il vous plaît ».

L’APPARITION MYSTIQUE DE LA FUMANTE PIZZA

En partageant ses souvenirs, Kenny rassemble des miettes de pain au chocolat sur la table derrière laquelle il déroule son histoire. Ce studio, l’ancien SDF l’occupe depuis trois ans, après deux ans et demi d’hôtel. « C’est le premier endroit où je me sens en sécurité. » Le logement est à son image, meublé grâce aux trouvailles de la rue et la recyclerie du quartier.

Sur la table du coin salon, les étagères et accrochés au mur, sont disposés des objets, comme des trésors. Une médaille, un coquillage, une pierre et une représentation du Christ. De l’eau bénite de Lourdes, qui n’a jamais vraiment servie, à part pour asperger les copains, peut-être. Des photos de ses différents voyages avec l’association Aux captifs, la libération, comme ce séjour à Rome où il a rencontré le Pape et Jean-Marc Potdevin, fondateur de l’association Entourage avec laquelle il travaille aujourd’hui en tant que président du Comité de la rue.

 

Une petite télévision est installée sur une table basse à côté du lit mais Kenny préfère les livres, rangés du salon jusque dans la salle de bain, et la guitare, à l’abri dans sa housse. « La musique prend beaucoup de place dans ma vie mais c’est mon jardin secret. » L’auteur de slams ne peut cependant plus jouer de son instrument favori. « Ma main droite me fait la gueule », dit-il en montrant le manque d’amplitude de son poignet. Un vestige de ces années de bastons dans les manifestations et dans la rue.

 

Le trentenaire poursuit la visite et loue la vue dégagée depuis son balcon, où il cultive plusieurs plantes en pots dont cette pousse sauvée de la rue et qui a elle aussi débuté sa nouvelle vie au dernier étage de cet immeuble tout neuf des Batignolles.

 

C’est grâce à une « chance de cocu » que l’ancien SDF a pu poser ses valises ici, assure-t-il. Une personne s’est désistée tandis que l’autre n’est jamais venue récupérer les clés. Troisième sur la liste, il reçoit le coup de fil tant attendu. « Je me rappelle très bien, j’étais sur le quai pour me rendre à Lourdes avec Aux captifs, la libération ». De là à croire aux miracles… Kenny est de ceux-là.

Depuis qu’il a lu Demande et tu recevras, un ouvrage de Sam Lipsyte, « cartésien croyant », ce grand lecteur a compris comment formuler une intention et se détacher de notre conception du temps pour en recueillir les résultats. Celui qui a toujours eu la religion dans sa vie croit aux signes et à ces interventions divines, karmiques ou ésotériques, appelez-les comme vous le souhaitez.

 

Comme cette fois où il a 20 ans, sort de prison et se retrouve seul, en pleine nuit dans les rues de Paris et le ventre vide. « Je me dis que je vais voler un téléphone à l’arraché. Mais au dernier moment, je renonce. Je vaux mieux que ça. » Le jeune homme marche et tombe sur une « boîte de pizza ». Personne autour. La rue est déserte. Il s’avance, ouvre la boîte. La pizza est fumante. « Je me dis que j’ai été récompensé parce que j’ai renoncé à voler le téléphone ! »

Mais la plus grande prise de conscience pour Kenny, celle qui lui fait dire qu’il est temps d’arrêter les bagarres et les séjours en prison, ce n’est pas l’apparition mystique d’une pizza. C’est la naissance de son fils, il y a 7 ans.

UNE ANCRE ET DES FLEURS TATOUÉES SUR SA PEAU

« La motivation de ces six dernières années, c’est mon fils. » Après des années à ne pas pouvoir le voir, le jeune père peut aujourd’hui le recevoir, s’occuper de lui et être présent pour lui.

 

Quand on lui demande si la colère est toujours là, le trentenaire répond qu’il est « zen ». « Je ne frappe plus les gens, je les maîtrise », précise-t-il avec amusement. Aujourd’hui, son énergie il l’a met dans l’associatif plutôt que dans les bagarres. « J’ai été aidé alors je souhaite pouvoir le rendre en témoignant de mon parcours. Si cela peut permettre à certaines personnes de ne pas perdre espoir et à d’autres de changer leur regard sur les sans-abris alors j’ai réussi mon job. »

 

Le président du Comité de la rue est un homme occupé mais cela ne l’empêche pas d’avoir de nombreux projets : une pièce de théâtre, deux livres, dont une autobiographie, l’envie de s’acheter un appareil photo, car ses nombreuses années dans la rue ont forgé son œil. « J’ai beau passer quinze fois dans la même rue, je repère toujours des détails que les autres ne voient pas ».

 

Pour financer l’appareil et payer ses factures, Kenny travaille dans le Carrefour Market en bas de chez-lui. Même s’il aime le contact avec la clientèle, il a un rêve : celui d’évoluer auprès des animaux, quitte à se former sur le tas. Les chiens font d’ailleurs partie de sa vie depuis qu’il est gosse. « Je les connais même mieux que les humains ! Alors quand je suis arrivé dans la rue, j’en ai tout de suite pris un ». Pour lui tenir compagnie, le protéger et le motiver à ne jamais abandonner.

 

Aujourd’hui, l’ami des animaux partage sa vie avec Caramel, une chienne qu’il a adoptée il y a un an et demi. Son prénom est tatoué sur les doigts de son maître, parmi d’autres symboles : une ancre masquant un « mort aux vaches », le prénom de son fils, un hommage à ses proches partis trop tôt, une vague japonaise sur son biceps scarifié et des fleurs sur sa main gauche. « Parce qu’elle a beaucoup donné cette main », souffle-t-il. Comme quoi, la colère d’un homme peut constituer un magnifique terreau pour une rédemption tout en poésie.

Texte_ Arièle Bonte

Photos_ Corentin Fohlen

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