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Gérard a 63 ans et glisse sur l’asphalte du quartier Châtelet à Paris en fauteuil roulant. Sa vie dans la rue, il la partage depuis vingt ans avec un autre Gérard, son ami, manager de la rue, frère de coeur, dont il est séparé aujourd’hui. Déterminé à revoir celui qui est en convalescence dans le nord de la France, Gérard à un autre rêve : celui de pouvoir se déplacer en fauteuil électrique.

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Il arrive à l’heure du rendez-vous, en faisant reculer son fauteuil roulant grâce à sa jambe droite et sa main gauche. Le geste est précis, quoiqu’un peu fatigué. La bécane lui a été prêtée il y a environ deux ans par un ami qui n’en avait plus besoin. « Il voyait que je marchais avec la canne, que j’avais de plus en plus de mal. » Gérard s’est vite accommodé du fauteuil car depuis plusieurs années, son corps ne le porte plus très bien. « Une arthrose sévère », ont diagnostiqué les médecins. « Inopérable » à cause de son cœur, trop fragile.

Alors Gérard, 63 ans au compteur, « soixante-quatre le 4 janvier prochain », précise-t-il, parcourt aujourd’hui les rues assis sur son engin. Au départ, les déplacements étaient plus simples car son éternel acolyte, prénommé lui aussi Gérard, le poussait dans le tout-premier-arrondissement-de-Paris, leur quartier. Ici à Châtelet, on les connaît et on les respecte les deux « Gégé ». Mais aujourd’hui, notre Gérard est seul. L’autre a fait un AVC en janvier dernier. « C’est moi qui lui ai sauvé la vie en appelant les secours ».

Les deux « inséparables », comme on les appelle ici, ont pu continué à se voir pendant les heures de visite à l’hosto. Puis il y a eu le confinement et le départ pour le centre de rééducation à Berck, dans le Pas-de-Calais. Aujourd’hui, les deux amis peuvent communiquer de temps en temps par téléphone mais ils ne se sont plus vus depuis des mois. Pourtant, s’il n’est pas là, la présence de Gégé nous accompagne durant tout l’après-midi. Car l’amitié entre ces deux-là, c’est une longue histoire, vieille de vingt ans, qui a débuté le jour même où Gérard s’est retrouvé à la rue. 


DES CHAMPS DE PATATES À UN BANC DU PREMIER ARRONDISSEMENT 

De son enfance et de sa famille, on ne saura rien. Gérard ne veut pas en parler. « J’ai coupé les ponts il y a bien longtemps. C’est malheureux à dire mais c’est comme s’ils étaient morts pour moi. » Né à Mazingarbe, une petite commune entre Bethune et Lens dans le Pas-de-Calais, Gérard rencontre une femme, née en Algérie. Alors ouvrier agricole, il se rend à Paris tous les week-ends avec son patron, « un grand fermier qui avait une grande culture », pour livrer les pommes de terre cultivées dans ses champs. C’est là qu’il tombe amoureux de cette vendeuse de patates, dont on ne saura pas grand chose de plus.

Gérard a la vingtaine, a déjà coupé les ponts avec sa famille. Rien ne le retient et il  « largue tout » pour rejoindre sa bien-aimée et emménager avec elle et sa fille, issue d’un précédent mariage, dans son appartement, situé juste à côté du Stade de France. Des champs de patates, il passe au quai du métro parisien et régulent les entrées et les sorties des wagons. Les années de mariage, dix-sept au total, s’additionnent mais ne se racontent pas. « J’ai eu des problèmes avec mon épouse, elle m’a fait des dettes. Je recevais des lettres de loyer impayé, téléphone impayé, électricité impayée… Tout ce qu’il y a dans un appartement quoi… ». Gérard quitte l’appartement « sans rien », pas même un sac, et se retrouve, on ne sait trop comment et pourquoi, dans le premier arrondissement de Paris.

Là, il s’endort sur un banc et une première maraude lui donne une couverture pour survivre à cette première nuit hivernale sous les étoiles de Paris. « Puis une seconde maraude m’a ramassé et m’a dit : “Monsieur, ce n’est pas normal de dormir ici, allez donc à la halte de jour, vous aurez un endroit où vous mettre au chaud et du café”. » Gérard s’exécute et se rend dans cette halte où il est reçu et accueilli comme promis. « Je me suis assis à une table où il y avait déjà un monsieur. Il m’a demandé mon prénom. Je lui ai dit : “Gérard”. Il a répondu “Moi aussi ! Et tu viens d’où ?” “Je suis Cht’i”, “moi aussi !” », se souvient Gérard, en prenant tout d’un coup cet accent si reconnaissable du nord de la France. Cette rencontre hasardeuse est alors le début d’une belle et longue histoire d’amitié. « Gégé m’a convaincu de rester à la halte de jour. C’est la première leçon qu’il m’a apprise : être à mon aise plutôt que de dormir dans la rue. Puis il m’a dit “reste avec moi, on ne se quitte plus”. C’est lui qui m’a fait tout connaître . Partout où il allait, il disait : “si vous invitez pas mon copain Gérard, j’y vais pas !” ».

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L’ÉGLISE SAINT-EUSTACHE COMME RÉSIDENCE

Si les deux hommes ont plus ou moins le même âge, Gérard numéro 1 est sans-abri depuis une poignée d’années de plus que Gérard numéro 2. L’homme, plein de ressources, connaît déjà tous les bons plans pour se faire héberger ou se nourrir. L’hiver, les deux Gégé les passent au foyer. Un été, le duo plante une tente donnée par une maraude derrière l’église Saint-Eustache, en plein cœur du quartier des Halles. En échange, les inséparables s’affairent à l’épluchage des légumes pour la soupe de l’église. « On était contents de le faire parce qu’on était occupé, la journée passait plus vite et on était au chaud », explique Gérard.

« Cette église, ça été une de nos nombreuses résidences dans le premier », glisse malicieusement celui qui confie être « devenu croyant » et aimer se rendre dans ces lieux spirituels. L’édifice qui domine les Halles a une place toute particulière dans son cœur, immortalisée sur une photographie prise pendant le confinement par Séverine Carreau, photographe et amie de longues dates, et exposée à l’intérieur du bâtiment. « C’est la meilleure photo parce qu’on se rend compte que l’église est très belle… parce qu’il n’y a personne », souffle celui qui a répondu aux policiers venus lui demander de rentrer chez lui le premier jour du confinement : « Vous êtes chez moi, regardez le ciel, c’est mon toit. »

Parmi ses autres petits boulots, qui complètent aujourd’hui sa maigre retraite, Gérard fait aujourd’hui la manche. Il a deux spots dans son quartier : près de la sortie du métro la journée, et du Monoprix le soir. Parfois, il se rend aussi à « la ville à côté », c’est-à-dire dans le quartier de Beaubourg, ou même jusqu’à à la gare Saint-Lazare, pour y tendre son gobelet. Pourquoi si loin ? « J’aime me promener, j’ai le temps et ça me fait sortir de ce patelin ! », explique-t-il.

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MANGER DES MOULES-FRITES EN FAUTEUIL ÉLECTRIQUE

Car malgré son amour de la promenade et son humour, Gérard est fatigué. Fatigué de devoir pousser son fauteuil roulant « à l’endroit ou à l’envers », fatigué de dormir depuis trois ans dans un foyer avec des horaires contraignants. Celui qui l’accueille lui permet en effet d’avoir un abri entre 21 heures le soir et 7h30 le lendemain matin. « C’est vrai que le foyer c’est mieux que de dormir à terre sur un carton. On peut prendre sa douche, on a le petit déjeuner le matin et un repas au soir. Mais ce n’est pas l’idéal quand on est handicapé. »

C’est pour cela que Gérard aimerait, pour lui faciliter la vie, avoir un fauteuil électrique. Pour gagner en autonomie mais aussi, et surtout, soulager son bras droit, qui commence lui aussi à lui faire défaut. « Avant, Gérard me poussait mais aujourd’hui, ça me fait mal au ventre de demander à quelqu’un de le faire. »

Quand on lui demande quels sont ses autres rêves, Gérard explique : « Je n’aime pas rester enfermé dehors mais après, quand je suis dehors, j’aime bien aussi être à l’intérieur ! C’est pour ça que j’aimerais avoir un petit chez-moi pour pouvoir entrer et sortir quand je veux. » Ce « petit pied-à-terre », il aimerait bien qu’il soit à Paris, parce qu’il est très attaché à cette ville, mais pas forcément dans le premier arrondissement. Ce serait aussi une manière, pour lui, de ne plus avoir à côtoyer les foyers. Car « entre nous », dit-il, les conditions de vie y restent difficiles. « Il y a des disputes, des bagarres, la télévision et la lumière qui marchent toute la nuit, beaucoup de risque de vols… Moi, je ne suis pas un bagarreur, j’aime mieux faire la paix que la guerre. Y’en a qui préfèrent la guerre et le jour où y’aura vraiment une guerre, vous ne les verrez plus. »

Pour éviter les vols, Gérard garde constamment avec lui ses affaires : des vêtements, son traitement médical et, logée bien à l’abri dans une poche de sa veste, une photographie de son ami, son « manager » de la rue, visage d’un prospectus de l’Armée du salut. « Pour moi c’est comme mon frère. Petit à petit il est entré dans mon cœur. C’est la seule famille qu’il me reste. » Réunir les deux inséparables serait alors t-il possible ? « J’aimerais bien pouvoir aller le voir », espère Gérard. Leur truc à tous les deux, quand les recettes de manche le permettaient, c’était d’aller au restaurant manger des moules-frites. Un souvenir qu’on devine aussi précieux que cette photographie. En attendant que les deux hommes se retrouvent ?

© Arièle Bonte / Photographies de Severine Carreau

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Grâce à votre mobilisation et votre générosité, le quotidien de Gérard peut changer. Il a besoin d’un fauteuil roulant électrique pour soulager ses muscles et faciliter ses déplacements entre Châtelet, son quartier parisien préféré, et la gare Saint-Lazare, où il aime se rendre pour s’occuper. Avec les euros supplémentaires, nous permettrons à Gérard d'aller à Berck, en Normandie, la ville où son frère de la rue séjourne le temps de sa convalescence, pour des retrouvailles autour d’un plat de moules-frites.

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On agit ensemble
pour Gérard

05 novembre 2020

Gérard a 63 ans. Il est sans-abri depuis plus de 20 ans. Souffrant d’arthrose, il est en fauteuil roulant. Il a élu domicile dans le quartier des Halles à Paris, près de l’église Saint-Eustache. À ses côtés, un autre Gégé, depuis 20 ans, qu’il a connu dans le premier foyer de jour qu’il a fréquenté et qu’il considère aujourd’hui comme sa seule famille. Hospitalisé depuis plusieurs mois à Berck à la suite d’un AVC, les deux hommes sont cependant séparés et Gérard ne rêve que d’une chose : le retrouver.

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