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Tout le monde vous le dira. Si vous cherchez Frédo, c’est sur les bords de l’Erdre que vous avez le plus de chance de le trouver. En train de briquer « son » p’tit bateau ou d’arpenter les quais en quête de quelques morceaux de cordage à récupérer. À 53 ans, cet ancien chasseur de trésors sous les falaises de Dieppe scrute désormais le macadam nantais pour y ramasser toutes sortes de choses à réparer.

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Son bonnet de laine indigo vissé sur son crâne nu rehausse le bleu de son regard perçant et le hâle de son visage buriné par les embruns. Une capuche dans le même camaïeu de couleurs dépasse de son caban de laine. Il est tel que vous vous l’étiez figuré à l’évocation de son passé de marin pêcheur. Frédéric, mais autant l’appeler Frédo comme tout le monde à Nantes, a beau vivre à la rue depuis six ans, il conserve le souci de garder du style. Comme en témoigne le cuir bien ciré de ses chaussures fatiguées. « Je ne suis pas un SDF comme les autres. Je n’ai pas de chien, pas de sac à dos. J’ai la chance de dormir dans des hébergements temporaires proposés par les associations. En fait, je suis un SDF un peu bohème et je m’accroche à cette attitude. Je ne suis pas continuellement dans la galère. »

Ainsi, pour les quatre mois hivernaux, Frédo est hébergé dans le cadre de l’opération « Hiver solidaire » organisée par deux paroisses nantaises. Avec d’autres personnes  sans-abris, le quinquagénaire peut compter chaque soir sur un repas chaud, un lieu où dormir et l’accompagnement de bénévoles. « C’est réconfortant de ne pas avoir à se demander où l’on va atterrir chaque soir, de se retrouver entre messieurs de ma génération. »

SON P’TIT BATEAU

Quand les beaux jours reviendront, le Normand retournera sans doute dormir dans la minuscule cabine d’une modeste embarcation amarrée sur les quais de l’Erdre. Ce « p’tit bateau » cher à son cœur, il tient beaucoup à nous le montrer. « Quand je suis arrivé à Nantes, il m’a tout de suite tapé dans l’œil car il ressemble à ceux de mon enfance. Comme il était en piteux état, j’ai commencé à le nettoyer. » Très vite, les promeneurs de chiens et les joggers identifient Frédo et commencent à lui apporter des éponges.

Et son propriétaire ? « Un jour, un monsieur s’est présenté et m’a dit que je pouvais continuer à m’occuper de son bateau et m’y installer. De toutes façons, il est trop abîmé pour naviguer. »

Depuis, cet emplacement est devenu son « coin » où le quinquagénaire passe des heures, notamment à la belle saison. « Je le connais bien mon p’tit bateau. Du bout du quai, même à 400 mètres de distance, je vois tout de suite, à l’inclinaison de la coque, si quelqu’un d’autre est venu le squatter. » Un privilège qu’il n’accorde qu’à un seul compagnon de rue.

Si Frédo a dirigé très vite ses pas vers les quais de l’Erdre en arrivant à Nantes il y a six ans, c’est qu’il a grandi « en bordure de plage » dans un univers maritime. Né à Paris, il a été confié très jeune, avec ses frères et sœurs, à ses grands-parents, propriétaires d’un hôtel-restaurant à une quinzaine de kilomètres de Dieppe. « Le matin, on les accompagnait pour le ravitaillement au marché près du port. Dès mon plus jeune âge, je me suis pris à rêver de vivre sur un bateau. » Une enfance un peu rude où il aide à l’épluchage des patates ou au nettoyage des moules. Cerné par le matériel de pêche, il envisage vite d’en faire son métier. « Le soir, au lieu de faire mes devoirs, je préférais traîner autour des bateaux. »

« Je ne bouge pas car j’ai peur de décevoir la personne qui déciderait de m’embaucher. Si j’arrive en état d’ébriété, je ne pourrai pas travailler. Je ne me sens pas apte. »

En effet, l’école ne le passionne guère. « À l’époque, si tu n’étais pas bon, on disait : « tu finiras marin. » Ça tombait bien. Les études, c’était pas trop mon truc ! » À 14 ans, il rejoint l’école des mousses de Fécamp. « C’était un travail éprouvant, mais j’étais dans mon élément. J’ai sillonné beaucoup de mers, pratiqué des pêches différentes, pas mal baroudé jusqu’à Terre-neuve. Cela représente dix-sept ans de ma vie ! »

une vie festive

De ces années, Frédo garde quelques stigmates, des doigts gagnés par l’arthrose du fait d’avoir manipulé des centaines de milliers de mètres de cordage, pas mal de points de suture, le souvenir de quelques côtes cassées. Pas un métier de mauviette, marin pêcheur ! « Quand tu as connu des épisodes de mauvais temps avec des vents force 11 ou 12 où tu laisses traîner le filet faute de pouvoir le remonter, tu peux faire face à n’importe quoi. » Sur un chalutier, les accidents sont fréquents. Il faut être capable de réagir au pied levé. « Quand on rentrait de voyage, la seule hantise, c’était d’entendre le téléphone sonner et que la cheffe d’armement te demande de repartir pour la dépanner parce qu’un des gars manque à l’appel. »

À l’époque, le travail abonde. Frédo confie avoir très bien gagné sa vie et en avoir « bien profité ». Quand le marin est sur la terre ferme, il fait la fête, flambe et boit beaucoup. Une habitude dont il a bien du mal à se débarrasser aujourd’hui encore. « J’ai bu beaucoup d’alcool et je continue malgré quinze ans d’abstinence. Je peux tourner au whisky coca dès l’ouverture du supermarché. C’est un problème que je connais. Il faudrait que je fasse quelque chose pour m’en sortir. »

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Est-ce cette addiction qui lui a valu de mettre un terme à ses activités de marin pêcheur ? Toujours est-il qu’un naufrage a mis fin prématurément à ses responsabilités de maître d’équipage. Après avoir raccroché les filets, Frédo enchaîne plusieurs métiers : poissonnier, écailler, serveur… Durant l’été 1998, il passe même quelques mois dans les plus grandes brasseries parisiennes. De la vareuse à la chemise blanche et veste noire, il n’y a qu’un pas. « Durant mon service militaire, au moment de la fin de la guerre du Liban. J’ai été barman au carré des officiers mariniers sur le porte-avion Foch. Ça en jette sur un CV ! Depuis j’ai l’impression que je peux tout faire. D’ailleurs, si on me proposait de repartir et de revivre ce que j’ai vécu, je re-signe tout de suite. »

UNE DÉPENDANCE À L’ALCOOL
QUI LE HANDICAPE

À la rue depuis six ans, Frédo regrette parfois cette marginalité dans laquelle il s’est enfermé progressivement. Il hésite entre l’envie de chercher de nouveau du travail et la crainte d’être complètement déconnecté d’une certaine réalité. « Je ne m’ennuie pas, mais je tourne en rond. J’ai tout ce dont j’ai besoin grâce au soutien des associations. Entre personnes de la rue, on s’échange les bons plans, mais il me manque parfois un but. » Pourtant, il a décliné des propositions comme celle de travailler dans un atelier de restauration de bateaux. Quand il passe devant la très chic brasserie La Cigale, place Graslin, l’une des principales du centre-ville de Nantes, il se prend à rêver de revêtir le tablier d’écailler ou l’uniforme de serveur. Puis fait machine arrière immédiatement. « Je ne bouge pas car j’ai peur de décevoir la personne qui déciderait de m’embaucher. Si j’arrive en état d’ébriété, je ne pourrais pas travailler. Je ne me sens pas apte. » Si cette « épouvantable » dépendance à l’alcool lui pèse, le « handicape », de son aveu même, il n’a pas encore franchi le cap de se faire soigner. Mais il y pense de plus en plus sérieusement.

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SÉPARÉ DE SES DEUX FILS

Quitter Nantes pour rentrer du côté de Dieppe ? Frédo ne l’envisage pas. « Je me plais bien ici. Bien sûr, le port me manque. L’odeur de mes bons vieux chalutiers, du quai, de l’intérieur des bateaux, mais cette vie appartient au passé. Même si je suis attaché à ma région natale, elle reste chargée de mauvais souvenirs que je préfère laisser derrière moi. » Il y a une dizaine d’années, alors qu’il pensait construire enfin une famille, ses rêves de stabilité sont partis en fumée. Séparé de la mère de ses deux enfants, il a failli devenir fou. Aujourd’hui, il n’a pas le droit de revoir ses deux fils dont il tait l’âge et le prénom. À peine consent-il à montrer une photo – un peu ancienne – de son aîné, Peter, mais se referme vite dans un silence pudique quand on cherche à en savoir davantage. Le temps n’a pas réussi à apaiser les blessures.

Comme souvenir heureux, Frédo évoque une balade sur la plage avec son fils où il l’a initié à la chasse au trésor, son activité favorite quand il vivait encore à Quiberville. Il arpentait les plages sous les falaises à la recherche d’objets insolites ou précieux. Pendant des années, il a sillonné les étendues sableuses et collectionné ses trouvailles : un Napoléon en bronze, un médaillon à l’effigie de Jeanne d’Arc… Il confectionnait aussi des bracelets avec du cordage de récup ou des mobiles. Sa petite maison ressemblait alors à une véritable caverne d’Ali-Baba.

OUVRIR UN ATELIER DE RÉCUP

Cette manie de regarder par terre ne l’a pas quittée. Une habitude que partagent bon nombre des gens de la rue. « Si vous saviez ce que l’on trouve quand on y prête attention : des paquets de cigarettes avec un billet glissé à l’intérieur, des boutons, des bricoles qui ont plus ou moins de valeur, des bouts de cordage avec lesquelles je confectionne des laisses pour les chiens des SDF ou des bracelets que je vends… » Dans la rue, Frédo tombe aussi sur beaucoup d’objets qui ne demandent qu’à être ramassés. Une lampe déglinguée, une chaise complètement défoncée… Son idée ? Ouvrir un atelier de récup dans un local ou un garage pour réparer tous ces objets et leur offrir une seconde vie. Tout un symbole quand on est soi-même à la recherche d’un second souffle.

© Claudine Colozzi / Photographies de Jérémie Lusseau

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