Fred

parcours d’un combattant

mars, 2021

Grenoble

Le matelas de Fred est au coin de la place Saint-Bruno de Grenoble. À l'abri d'une avancée de toit de la bibliothèque. Tout un symbole pour celui qui y a rédigé son « bouquin », comme il l'appelle. Le récit d’une vie, intitulé Sur les autoroutes du silence où Fred n'y élude rien : son enfance en Moselle, les foyers de la DDASS, les centres de détention et ses addictions. Une manière pour lui d'exorciser un passé douloureux. Et donner plus de résonance encore à son rire sonore.

Le matelas de Fred est posé tout proche d’une bibliothèque. Un symbole pour celui qui a écrit Sur les autoroutes du silence, récit de sa vie cabossée. Comme pour exorciser ce passé douloureux et donner corps à son rire sonore.

J’agis

Le matelas de Fred est dans un coin de la place Saint-Bruno de Grenoble. A l'abri d'une avancée de toit de la bibliothèque. Tout un symbole pour celui qui y a rédigé son « bouquin », comme il l'appelle. Le récit d’une vie, intitulé Sur les autoroutes du silence, où Fred n'y élude rien : de son enfance en Moselle, dans les foyers de la DDASS, aux centres de détention en passant par ses addictions. Une manière pour lui d'exorciser un passé douloureux. Et donner plus de résonance encore à son rire sonore.

« Je suis en mode « fâche » ! » Ce matin-là, devant la bibliothèque de la place Saint-Bruno de Grenoble où sont posées ses affaires, Fred est énervé. Le Lorrain d’origine a le visage fermé. Une goutte de sang sort de sa main droite égratignée : « Quand je suis comme ça, mes poings, je préfère les mettre dans le macadam que taper quelqu’un. » Deux chiens à côté du quarantenaire attendent après un caillou en guise de balle : « Ça, c’est Nanouk et Kradok ». Une caresse fait baisser la pression. Le sourire revient. Les yeux rieurs aussi, ceux d’un enfant qui essaie sans succès de passer pour méchant.

« J’aime tout le monde, moi », assure Fred. Presque une prouesse après 27 ans de rue et une existence sacrément cabossée. Une histoire qu’il a retranscrite dans son « bouquin », comme il l’appelle. Trente-deux pages reliées par un bout de ficelle, à mi-chemin entre long poème et mémoires. Son titre : Sur les autoroutes du silence. L’ouvrage revient sur « les vécus de souffrance et de solitude » auxquels Fred a dû faire face. « La vie est sinistre et par bien des faces », ajoute celui qui est né à Forbach, en Moselle.

Dans son récit, Fred ne tait aucune des épreuves qu’il a traversées. À commencer par la trentaine de foyers de la DDASS (Direction départementale des affaires sanitaires et sociales) par lesquels il est passé plus jeune. Puis ce viol, alors qu’il avait douze ans, évoqué dès la deuxième page de son bouquin : « Pour lui, il devait se donner du bonheur. À me faire de telles atrocités. […] Une pensée insoutenable à écouter et à comprendre, et pourtant, elle est bien là, à me suivre où que j’aille et quoi que je fasse. » Cette marque indélébile est une révolte que Fred veut faire entendre avec ses mots. Parfois fataliste, il se reprend : « Avec la prescription, je peux plus rien demander aujourd’hui. Quoique. Maintenant, c’est 30 ans à partir de la majorité. » Pas question de renoncer à se battre pour le combattant qu’il est.

VOYAGES ET BOXE DE RUE

Après les foyers, la rue l’attend : « À 18 ans, tu sors de la DDASS et tu te retrouves dehors. Tu fais comment ? » Le tout juste majeur en profite pour voir du pays : Perpignan, Annecy, Chambéry… et même au-delà des frontières : Autriche, Hongrie, Suisse, Allemagne, Espagne, Portugal. « Quand tu es jeune, tu montes dans un train et tu voyages », professe-t-il. Avant d’ajouter dans un rire : « Je dois 137.000 euros à la SNCF. J’ai été sympa : j’aurais pu arrondir à 140.000. Mais je crois qu’ils les auront jamais. »

 

L’ancien voyageur a atterri à Grenoble il y a une dizaine d’années. Le père espère ainsi se rapprocher de sa fille de 8 ans, Lucie, qui vit à Bourg-en-Bresse, dans l’Ain. Le sujet est douloureux à aborder : « Je ne suis pas autorisé à la voir », chuchote Fred avec émotion. « Mais je préfère pas en parler maintenant. Ça me remettrait en colère, et je pourrais devenir méchant. » Quelques minutes plus tard, un garçon d’une dizaine d’années s’approche et lui parle de son ballon crevé la veille par un chien dans le parc. « C’est pas Nanouk et Kradok au moins ? T’inquiète pas, on va t’en retrouver un. » Le contact est facile et la tendresse transpire de cet échange. « C’est un petit Syrien. Il est arrivé il n’y a pas très longtemps avec sa famille. Ici, je fais aussi un peu assistante sociale », sourit Fred.

 

Les parcours difficiles, Fred connaît. Et sait se battre quand il le faut. Le gaillard a pratiqué le « streetfight », une sorte de boxe de rue. Avec des règles simples et cruelles : « Soit tu gagnes, soit tu te fais démolir. » Il assure avoir gagné de cette manière jusqu’à 15.000 francs, « à l’époque ». Une activité à laquelle il s’adonnait encore cinq ans en arrière. « Avec des copains, aussi, j’en fais, mais juste pour s’amuser. Dès que quelqu’un est par terre, on s’arrête. » Ses poings lui ont aussi valu un passage par la case prison, en 2013, pour agression et rébellion face aux forces de l’ordre. « Parce que je suis un petit con », revendique cet éternel révolté, levant fièrement ses mains fermées et avant de tapoter le haut de son front et d’énoncer : « Ça, ce sont des armes de deuxième catégorie punies par la justice. »

DEUXIÈME CHANCE

La détention est un univers à part : « Dans ces lieux lugubres et noirs de par le froid qui y règne, la souffrance y est bien présente, elle se voit au coin de chaque cellule », raconte Fred dans son livre. Pour autant, l’ancien taulard en tire quelques bénéfices personnels : « Cela m’a fait du bien, j’ai mis à profit les années que j’avais devant moi pour m’éduquer, ce n’est pas que j’étais ignare, mais je ne connaissais pas assez. »

 

Il a aussi l’occasion de faire des stages d’informatique : « Cela m’a sauvé car j’arrive mieux à exprimer mes mots. » Il faut dire qu’il affectionne tout particulièrement le monde des ordinateurs : « C’est mon kif », comme il dit. « Plus jeune, j’ai connu les premiers, les Amstrad. Avec des cassettes. Ça ramait drôlement ! » Aujourd’hui, l’écrivain aimerait d’ailleurs s’acheter une nouvelle machine. En particulier pour « étoffer » le récit de son histoire.

« Ça y est ! J’ai fait mon état des lieux. Si ça t’intéresse, je te laisse ça et je te dis au revoir. Tu m’auras marqué pendant ces trois ans », lance le bientôt ex-Grenoblois en partant.

Pas besoin de papier ou de crayon pour Fred qui écrit directement au clavier. « Je suis pas une speakerine, mais je vais assez vite. » Pour le style, aucune question à se poser : « J’écris comme je cause. » Un programme en soi. Avec son phrasé digne d’un dialogue de Michel Audiard, Fred « bringue sa verbale » comme personne. « J’adore ça, chouchou », plaisante ce jongleur de mots tout en montrant quelques photos sur son téléphone, dont l’écran est « couché comme un rayon de soleil ». Description poétique pour signifier qu’il a fait les frais d’une saute d’humeur.

PAS UN « MAUVAIS BOUGRE »

« Au lieu de casser des gens, je casse mon matériel. » Une poubelle tordue à proximité a aussi eu droit dernièrement à un bon coup de colère. Avec des conséquences : « Faut que je fasse gaffe, j’ai le pied cassé », indique Fred en remontant sur son banc. Cette tendance à l’autodestruction, avec l’alcool notamment, ce dernier la reconnaît volontiers. Quelques cannettes de bière pleines en prévision sont toujours au pied de son matelas. Et encore, c’était pire avant son incarcération. « Boire boire, c’est tout ce que je faisais », confie l’auteur dans son livre. « Pensez que je buvais presque onze litres de blanc sans compter ce que les collègues me donnaient quand on se voyait. »

 

Et même si « la société te démolit sévère », l’homme n’est pas « mauvais bougre » et déborde de gentillesse. « Si je peux aider mon prochain, je le fais avec grand plaisir. Ce que j’ai vécu, je l’ai vécu. C’est moi et pas les autres. Et c’est pas parce que tu vis dehors que tu dois être un connard. ». Impossible de compter le nombre de cigarettes offertes à celles et ceux qui l’accostent toutes les dix minutes sur le banc où il est assis. « Je donne toujours même si je misère. Sans rien attendre en retour. C’est ça le beau de ma putain de vie de merde. » Un soir, il a récupéré « monstre de nourriture » : 300 barquettes de lasagne ou autre « graillave ». « Qu’est-ce que tu voulais que je fasse de tout ça ? J’ai tout distribué à des associations. » Même générosité avec des couvertures de survie.

FATIGUÉ DE DORMIR DEHORS

Sa popularité au sein du voisinage n’étonne personne. « Tout le monde me connaît ici à force. » Il hèle ceux qui passent : « Hey, excusez-moi ! Vous auriez pas cinquante euros ? » Un étudiant qui quitte le quartier vient le voir avec une chaise et un didjeridoo : « Ça y est ! J’ai fait mon état des lieux. Si ça t’intéresse, je te laisse ça et je te dis au revoir. Tu m’auras marqué pendant ces trois ans », lance le bientôt ex-Grenoblois en partant. Fred le salue avant d’ajouter : « C’est un pianiste. Je l’entendais jouer pendant le confinement. » La chaise ne restera pas bien longtemps en possession de Fred : il l’offre quelques minutes plus tard à un couple d’amis. Pour le didjeridoo, Fred a sa petite idée : « Je connais quelqu’un à qui ça va faire plaisir. »

 

Le courant ne passe pas toujours bien avec tout le monde : « Un certain nombre de personnes vont être sympathiques. Mais d’autres se demandent “pourquoi il est là ce connard ?” Après toutes ces années de rue, je sais rapidement à qui j’ai affaire. » Dans ce cas, Fred sait se montrer moins gentil : « Tu me prends pour un con, je te prends pour un con. » Ce qu’il semble s’être passé ce matin et l’a mis « en mode « fâche » » : un rendez-vous avec une association qui lui avait parlé d’un logement. Faute de pouvoir aller en centre d’hébergement avec Nanouk et Kradok, et fatigué de dormir dehors, il y croyait. Tout ne s’est pas passé comme prévu… « La rue, c’est un peu comme une sphère qui tourne. Tu sais pas quand ça va s’arrêter. »

Texte_ Florian Espalieu

Photos_ Sophie Rodriguez

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Nathalie

17 Mai 2021

très joli

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