Ervé

au bout du tweet

mars, 2021

Paris Xe

Le tissu associatif au ralenti depuis le début de la crise sanitaire, le nombre de jeunes précaires qui ne cessent de s’accroître, le manque de sanitaires propres et la mortalité qui frappe les personnes sans-domicile… Ervé dénonce la « situation catastrophique » dans laquelle lui et ses camarades de la rue doivent faire face depuis la crise sanitaire. Sur Twitter, l’homme est suivi par 12.500 personnes avec lesquelles il partage aussi ses états d’âmes.

« Tonton » de la rue, Ervé dénonce la situatio..

J’agis

Ervé est un « ancien » de la rue comme on dit dans le jargon. Sans domicile depuis 25 ans, cela fait une dizaine d’années qu’il s’est installé dans le 10ème arrondissement de Paris. Là-bas, Ervé y a ses connaissances et ses habitudes. Figure du quartier, cet homme passionné de caricature, de BD et de photographie aux plus de 12.500 followers sur Twitter ne veut pourtant pas raconter son histoire mais plutôt dénoncer les conditions de plus en plus précaires que subissent les gens de la rue… au point d’en mourir.

Un sac à dos sur les épaules, un autre porté en bandoulière, Ervé a traversé la capitale, à pieds, pour se rendre à l’hommage du collectif Les Morts de La Rue. 535 fleurs ont été dispersées le long du lac du parc des Buttes-Chaumont, situé dans le 19e arrondissement de Paris. Chacune d’entre elles porte un prénom, celui d’un homme, d’une femme ou d’un enfant décédé dans la rue ou à cause d’une vie sans-abri. Membre du conseil d’administration de l’association, Ervé a quitté la veille, « en catastrophe », le 10ème arrondissement, son quartier, pour le 14ème et soutenir « un ami qui ne va pas bien ». Ervé, il est comme ça. Il rend service. Celui qu’on appelle « tonton » ou « l’ancien » se préoccupe des autres. Il ne veut pas raconter son histoire mais alerter sur la situation actuelle. Le tissu associatif au ralenti depuis le début de la crise sanitaire, le nombre de jeunes précaires qui ne cessent de s’accroître, le manque de sanitaires propres et fonctionnelles dans son quartier ou encore la mortalité qui frappe les personnes sans-domicile.

 

« La rue, elle tue, point barre », lance-t-il en ouvrant une canette de Kro, boisson rafraîchissante en cette journée de printemps à l’inconscience déconcertante. Alors que des bénévoles du collectif des Morts de la Rue récitent les prénoms ou lisent les histoires de celles et ceux qui nous ont quitté en 2020, les badauds venus profiter du soleil dans le parc semblent déconnectés de l’actualité. « Cela fait longtemps que je ne suis pas venu ici », souffle Ervé. Il y a des années, il avait l’habitude d’y passer du temps avec les copains. Du fromage, du pain, un peu de vin. Image parfaite d’un pique-nique aujourd’hui disparu. « On était vingt. Ils sont tous morts. » À 49 ans, Ervé a conscience qu’il a atteint l’âge moyen de la mortalité des personnes de la rue. Il le sait, sa situation fait figure d’exception.

Des coups de gueule
face à 12.500 personnes

Pourtant, le parcours de cette figure du 10ème arrondissement a, tristement, tout de l’histoire classique d’une partie des personnes sans-domicile en France. Même s’il ne veut pas qu’on s’y attarde, Ervé distille quelques indices. Enfant de la Ddass, aujourd’hui Aide sociale à l’enfance, il raconte s’être « battu » pour tenter de s’en sortir. À 17 ans, il plonge dans la vie active, obtient même son BAFA (brevet d’aptitude aux fonctions d’animateur), souligne-t-il avant d’évoquer, « un petit accident » et une vie dans la rue qui dure depuis 25 ans

 

« J’ai le droit au RSA, j’en ai fait la demande à six reprises mais je ne l’obtiens pas », assure-t-il avant d’ajouter qu’une fois, il a bien pu bénéficier du « RSA activité pour 270 euros par mois ». Mais qu’est-ce qu’un homme à la rue peut-il bien faire d’une si petite somme ? Sans s’appesantir sur son cas, par pudeur peut-être, Ervé préfère dénoncer l’absence d’aide financière pour les jeunes entre 18 et 25 ans alors même que le gouvernement actuel ne lésine pas sur les aides attribuées aux entreprises. « La situation est vraiment alarmante », insiste encore celui qui partage les mêmes coups de gueule sur son compte Twitter, suivi par plus de 12.500 personnes.

« On me reproche souvent d’être agressif et vulgaire. Mais c’est la fatigue qui parle. », explique-t-il en précisant s’être inscrit sur ce réseau social en 2011 après en avoir entendu parler à la radio. Son pseudo, Croisepattes, il le doit à son chien qui, au moment de le choisir, a posé ses pattes sur les jambes de son maître. « À l’époque, j’étais très intéressé par la politique. Je me suis inscrit pour critiquer le gouvernement, parler du mal logement et du sans-abrisme. » Puis, Ervé s’est pris de passion pour ce réseau social qui donne la part belle aux « jeux de mots et aux boutades ». L’humour, c’est un peu la marque de fabrique de cet homme qui, au détour d’une phrase, peut vous sortir une formule qui vous fera vous esclaffer… quand bien même la situation qu’il décrit est terrible et injuste. Mais aujourd’hui, Ervé n’a plus le cœur à rire. En tout cas pas sur Twitter, devenu « anxiogène », voire « haineux ». Son profil lui sert à trouver des petits boulots et à partager ses états d’âme. « En ce moment, c’est difficile d’être drôle », souffle-t-il, confiant également, à plusieurs reprises, son mal-être depuis un an.

Une vie au « Ras du Sol »

Pendant le printemps 2020, Ervé devait partir à Nice pour retaper trois appartements. Mais à l’annonce du confinement, le projet est annulé et, par chance, Ervé passe finalement les mois d’enfermement chez des amis jusqu’à la fin du mois de mai. « Quand je suis rentré à Paris, il n’y avait que nous dans la rue. C’était Zombieland. » Profitant du calme, Ervé retrouve ses camardes de la rue pour « faire la chouille », se souvient-t-il. « Le réveil a été difficle », rigole-t-il ensuite avant d’ajouter, plus sombre : « Au bout de trois jours, j’étais déprimé. Je n’en peux plus de cette situation. Pour les personnes de la rue, elle est catastrophique. Il y a de plus en plus de SDF qui pètent des plombs, beaucoup qui consomment », rapporte celui qui, il fut un temps, se considérait comme « un clochard » abusant des substances et de l’alcool.

Ce qui lui a permis de remonter la pente ? La rencontre avec une femme, devenue la mère de ses enfants. « Elle travaillait dans le social et elle venait tout le temps me voir. Au début je l’envoyais chier mais un jour, je me suis demandé quelle était sa motivation. Alors un jour, on a discuté et je l’ai trouvée magnifique. Elle a proposé de m’héberger, pas chez elle, et puis on a eu deux filles, aujourd’hui âgées de neuf et six ans. » Ervé regrette de ne pas avoir pu acheter de cadeaux d’anniversaire à sa dernière, faute de petits boulots. « Pour elles, Papa il travaille loin. C’était la vérité à l’époque. » On comprend alors sa réticence quand il s’agit de parler aux médias. Ervé veut protéger ses enfants. « C’est pour cela que j’écris ma vie. Pour qu’elles comprennent, plus tard, pourquoi j’étais absent. » Sa vie « Au Ras du Sol », comme il l’écrit sur Twitter, prend forme dans un carnet qu’il garde toujours prêt de lui. « Quand tu vis dans la rue, tu cogites beaucoup. Écrire une chanson, un texte, une connerie empêche de ruminer. »

 

Sensible à l’art depuis l’enfance, Ervé apprécie particulièrement celui de la caricature, la BD et la photographie. Au collège, il découvre le travail de Robert Capa, se destine à la photographie de reportage et veut s’inscrire à un cursus spécialisé. « Mais j’étais dans un foyer où je venais de retrouver mon frère et ce cursus était dans une autre région de France. J’aurais dû le quitter. J’ai demandé l’avis d’un de mes éducateurs qui m’a conseillé de rester avec mon frère. C’est là où je pense qu’il aurait dû me pousser à y aller », regrette aujourd’hui Ervé qui renoue cependant depuis deux mois avec cette passion en compagnie de Rémi Jaouen.

Les deux hommes se sont rencontrés grâce à Twitter et travaillent ensemble sur une série à l’argentique. Plus qu’un simple modèle, Ervé prend part au processus de création, jusqu’au développement dans l’atelier du photographe. « Avec l’argentique, il y a une magie qui s’opère. J’avais déjà fait ça quand j’étais gamin dans les Pyrénnées. Il n’y avait pas de neige alors je me suis inscrit à l’atelier photo. C’est très artistique. Plus tard au lycée, je séchais l’histoire de l’art pour aller en cours de cinéma. Le prof m’avait adopté. On étudiait les scénarios, les plans… Cela me plaisait parce que c’était comme la BD ! », s’enthousiasme Ervé qui a déjà exposé ses œuvres lorsqu’il tenait le blog « Papy SDF ». Son personnage y donne son point de vue sur l’actualité : toujours juste, évidemment cynique.

Mourir de solitude

Sur l’un des clichés de Remi Jouen, on peut voir Ervé, assis par terre dans la cave que lui prête un habitant du 10e arrondissement. L’espace est étroit mais permet à l’homme d’y laisser ses affaires, parmi lesquelles ses deux guitares, son ordinateur et ses carnets. « Heureusement que j’ai cela car je me suis déjà fait voler mes sacs. Dans ces cas-là, on perd tout. Il faut tout recommencer à zéro. » Il y a encore quelques jours, Ervé pouvait dormir dans la cave mais aujourd’hui, il ne peut plus. L’homme ne s’en plaint pas. « Avec le temps, il me faut un duvet, un plaid et un bout de carton. » Quand il est invité sous un toit, Ervé insiste pour qu’on ne lui déplie pas le canapé. « Je suis obligé d’ouvrir la fenêtre car c’est trop calme pour moi. Je suis tellement habitué à dormir à l’arrache que lorsque je suis dans un lit normal, je ne suis pas serein. » Ervé le sait, « quand tu as vécu longtemps dans la rue, c’est un long chemin pour retrouver des habitudes dans un logement ».

 

Le problème selon lui : le manque d’accompagnement mais aussi les règlements des différentes structures qui offrent un hébergement. « Demain on me propose une place dans un centre mais j’ai pas d’autonomie. Je suis pas un enfant ! Je veux bien accepter les règles mais pas les règlements », explique-t-il avant d’ajouter que, selon lui, les gens de la rue meurent de solitude. « Pour combler l’ennui, il y a les addictions. La solitude, je la cultive parce que je ne veux pas être mal accompagné mais la solitude loin de mes enfants, des gens que j’aime, elle est très dure. »

Pourtant, quand on passe un peu de temps avec Ervé dans la rue où il est installé dans le 10ème arrondissement, près de Canal Saint-Martin, on se surprend à le voir entouré. « Je suis tout le temps au même endroit, c’est mon bureau », glisse-t-il avec malice. « Je mets en relation les gens du quartier qui ne se connaissent pas alors que souvent, ils habitent dans le même immeuble. » En vérifiant l’heure sur son téléphone à l’écran cassé, qu’une connaissance lui a prêté, Ervé nous fait comprendre qu’il a d’autres engagements. Après l’hommage des morts de la rue, dont il mettra, dit-il, « trois jours à s’en remettre », il a prévu d’aller jammer sur le bord du canal avec une certaine Hélène et qui voudra se joindre à eux. Une parenthèse musicale bienvenue pour cet homme « fracassé » mais ne cesse de dénoncer les incohérences du système. Une voix à suivre, à écouter.

Texte_ Arièle Bonte

Photos_ Marie Rouge

PARTAGER SUR_

PARTICIPE AUX SOLUTIONS

ET CONTRIBUE À CHANGER LEURS DESTINS

  • Trouve des solutions concrètes à ton échelle avec nous.
  • Noue un lien avec des personnes sans-abris, en leur écrivant.
  • Fais entendre la voix des inaudibles et des invisibles.
  • Suis les histoires et reçois un portrait par semaine.

Devenez co-actrice et co-acteur

Ervé A 1 RÊVE

1

Le rêve que vous pouvez réaliser

Devenez co-actrices et co-acteurs et apportez du bonheur

  • Un nouveau téléphone 📱

    Un nouveau téléphone portable : un smartphone c’est devenu incontournable pour trouver des petits boulots, dénoncer les mauvais traitements. Le mien a rendu l’âme et on m’en a prêté un mais il n’est pas optimal pour l’usage que j’en fais et dont j’ai besoin.

Vous pouvez proposer très simplement votre aide pour réaliser son rêve en communicant avec nous grâce au bouton participer.

Je donne mon avis

EN Découvrir plus
Les portraits Vous avez une histoire à raconter ?
Les dernières vidéos