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Depuis deux ans, il est sorti de la rue et fait une petite pause médiatique. Ancien-SDF star sur Twitter et désormais auteur, connu pour ses punchlines et son activisme dans la région parisienne, Christian Page est un drôle d’oiseau de jour, qui continue à se battre pour ses « frères et sœurs de la précarité ». Entre son petit 12 mètres carrés et les pavés parisiens, l’amoureux de la capitale maraude et twitte, en attendant de retrouver enfin « une vie normale ». Une formation en communication à passer, un job en association, un appartement et des factures à payer : l’optimiste ne demande rien d’autre et se dit heureux de la vie.

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Sur la terrasse au pied de Saint-Eustache, Paris 1er, on ne pouvait pas se tromper. Le sweat noir ACDC, les fines lunettes rectangulaires et le bandana tantôt noir, souvent rouge, on connaît la dégaine de Christian avant même de lui avoir parlé. C’est la même que celle sur la couverture de Belleville au cœur, son livre paru en novembre 2018 aux éditions Slatkine & Cie. La même attitude filoute que sur les images de BFM TV, I télé, les plateaux de « C à vous » et autres studios filmés de radio. Penché sur sa pinte de blonde, l’ancien SDF et toujours twitto star analyse sa tenue : « Ça c’est un truc quand tu vis dans la rue : tu as toujours les mêmes vêtements. Déjà parce que t’en achètes pas, évidemment, mais aussi parce que y’a un peu de fétichisme là-dedans, je crois. Ça doit être rassurant. »

Pull élimé ou non, Christian Page ne vit plus dehors. Après quatre ans à squatter le bitume de la capitale, le quadra a été relogé via Emmaüs le 6 août 2018. Depuis, lui que les médias dégustaient à toutes les sauces, a levé le pied. « Pendant deux ans, de 2016 à 2018, ça a été la folie furieuse. Dès que y’avait un sujet sur les sans-abris, c’était Christian par-ci, Christian par-là… J’ai même eu un portrait en Colombie et une interview sur CNN et une chaîne russe ! », arbore-t-il, plus hilare que ventard. « Mais au bout d’un moment ça m’a gonflé. Moi je suis sorti de la rue, sauf que j’étais devenu l’image du SDF, donc on continuait à me voir comme ça et à m’appeler en tant que tel. » Il réfléchit et pose : « Mais si tu continues à parler dans les médias alors que t’es plus SDF, tu deviens juste un personnage, une caricature de SDF. Je ne voulais surtout pas m‘enfermer dans cette case. » Désormais, si un journaliste le contacte, le volubile file le numéro d’un « vrai » sans-abri. « Pas de problème, j’en ai plein des frères et des sœurs de misère ! »

Une arme à 280 caractères

Quand on lui demande s’il est une star, Christian éclate de rire dans sa barbe mal taillée. Pourtant, depuis l’hiver 2016, un tweet l’a bien rendu célèbre : « Un matin à 7h, un gars de la mairie de Paris m’a démonté avec son jet d’eau alors que je dormais sur le canal Saint-Martin. Il faisait tellement froid, que je pouvais rien sécher de mes affaires, j’ai dû tout jeter. Et là j’ai fait une photo que j’ai balancé sur Twitter en disant : voilà comment on traite les SDF à Paris. Et le truc est monté à pas loin de 2 millions de vues. Un top tweet on dit ! Moi j’y connaissais rien à Twitter mais en tout cas, direct l’après-midi y’avait une équipe de la ville de Paris qui venait me déposer des affaires, un duvet tout neuf, et avec les excuses d’Anne Hidalgo ! » S’en suivront deux années où Christian montera régulièrement au créneau dans les médias français : lors des trêves hivernales ou encore lors du mouvement des gilets jaunes. Connu pour ses « punchlines » sans fard, sa sortie contre Benjamin Grivaux en novembre 2018 sur le plateau de “C à vous” fera le tour de la toile. « Je lui ai dit : “Bougez votre cul !” Autour de la table, ils étaient tous hilares. »

Passer de l’homme invisible à l’homme médiatique, ça n’a pas vraiment chamboulé Christian. En face de nous, le quarantenaire garde les pieds sur terre : « Au début, forcément ça me faisait quelque chose d’être médiatisé ! Mais c’est pas tellement d’avoir tel nombre de followers, c’est juste que quand t’es à la rue, et que t’écris “bonne nuit” et que soudain t’as plein de “bonne nuit Christian” et “courage” en retour, ça te fait du bien, c’est tout. Savoir que t’as 300 retweets et 1 500 likes sur un post, au bout d’un moment ça tu t’en fous. »

« Acheter tout ça, quand t’as pas un rond, c’est pas ta priorité. Mais moi, depuis le début du confinement et après, j’en distribue dès que je peux. »

Sur son compte Twitter (@Pagechris75), suivi par près de  30.000 followers, on peut toujours lire : « #SDF 2.0 nomade vivant d’humour et d’eau fraîche… » Même relogé, Christian continue à dégainer ses 280 caractères comme il l’a toujours fait : pour pointer du doigt, lancer des appels aux dons ou relayer des initiatives pour les personnes sans-abris. Il cite de tête les projets qu’il aime soutenir et accompagner : l’appli Homeless Plus montée par son amie Aïda Demdoum ou encore les Pics d’Or de la Fondation Abbé Pierre. « Ce que je veux maintenant, c’est passer une formation diplômante en communication à la rentrée de septembre. Je veux continuer à faire ce que je fais pour les associations, mais si je peux être payé pour, ça serait quand même mieux ! », plaisante-t-il. 

Branché réseaux, Christian n’oublie sûrement pas le plus important : le terrain. « En plus de tout ça, je fais des maraudes tous les jours, c’est mon quotidien. Attends, je vais te montrer… » Le corps usé se courbe sur un sac à dos sans âge, il en sort masques, gants et gel hydroalcoolique, de quoi dépanner à tout instant celles et ceux qui en ont besoin. « Acheter tout ça, quand t’as pas un rond, c’est pas ta priorité. Mais moi, depuis le début du confinement et après, j’en distribue dès que je peux. »

Le Covid-19 a t-il encore empiré la situation de la rue ? Christian, toujours fin pédagogue, analyse : « Les SDF ont davantage été impactés par les conséquences du coronavirus que par le coronavirus lui-même. » Avec tous les quartiers qu’il arpente, le maraudeur assure ne connaître aucun sans-abris qui serait tombé malade du coronavirus. « Après, on peut peut-être espérer qu’on aura un jour des chiffres là-dessus, mais moi je pense qu’ils ont été moins touchés pour une simple raison : la distanciation sociale, dans la rue, c’est la base. Personne ne s’approche pour te serrer la main ou t’embrasser, donc t’as moins de propagation…» Mais si le virus a moins circulé, il a eu des conséquences notables tout au long des mois : fermeture de certaines associations, difficultés à se nourrir ou se laver gratuitement, diminution des recettes liées à la manche… « Les gens ne s’approchent plus. C’est la galère. C’est même devenu une cause d’embrouilles entre SDF…»

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colère et résignation

Avant tout ça, Christian avait un métier, une femme, un enfant et des factures à payer. L’ancien sommelier d’un restaurant de luxe se remémore le mauvais conte et balaye, entre deux gorgées houblonnées : « Ma femme m’a quitté, je me suis tapé une dépression, j’ai perdu mon emploi, et 700 euros de loyer, quand t’as 500 euros de RSA, bah c’est pas possible… donc dette de loyer. Et j’ai eu beau aller voir une assistante sociale pour faire une médiation, c’était trop tard, la procédure d’expulsion était enclenchée. »

CONDUITE EXEMPLAIRE

Mi-avril 2015 : Christian est à la rue avec deux sacs. L’expulsion s’est déroulée sans cris, dans sa tête les émotions se bousculent : « Tu as beau t’être préparé parce que tu connais la date depuis des semaines, tu crois pas vraiment à ce qui t’arrive ce jour-là… Il y a de l’incompréhension, un peu de colère et en même temps de la résignation, car de toute façon tu n’as pas vraiment le choix… »

Les premiers jours sont durs. Christian navigue entre les potes et les méandres des services sociaux, histoire de vite remonter la pente. « À l’époque, je croyais au système pour m’en sortir. Je me disais qu’ils pouvaient pas laisser les gens à la rue comme ça sans solution… » Il rit, comme toujours : « Ouais, j’étais un peu utopiste ! » Puis, au fil des semaines, l’habitude de la rue remplace l’incompréhensible. « Malheureusement, le temps passant, ça devient plus facile : tu connais les meilleurs plans pour aller manger dans les assos, là où prendre une douche… » Le premier hiver arrivant, Christian comprendra une autre règle :  « Comme tout le monde, j’ai tenté le 115 au début. Mais ça mène à rien. Tu dors quelques heures dans des dortoirs poubelles, si t’y arrives, et hop t’es mis dehors à 7h… Il vaut mieux dormir dehors quoi. »

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à peine cabossé

Sa voix grave un peu traînante a la chaleur du soleil de juillet. À 47 ans, bientôt 48, Christian fait partie de ceux que l’adversité semble avoir à peine cabossé. De lui-même il souffle au détour d’une phrase : « Je suis bien avec moi-même. Je sais pas, j’ai un bon karma : tout va bien avec mes amis et ma copine, je pense que les gens m’aiment bien, je suis heureux ! » Les passages durs, l’homme ne s’appesantit pas dessus, il préfère raconter les bonheurs de l’enfance. Ses premières années, il les passe entre la Haute-Savoie et la Suisse : le gamin des montagnes aurait rêvé de devenir prof de sport, si un javelot ne lui avait pas sérieusement amoché le pied à 13 ans.

« Je faisais du ski et du tennis, mais à des niveaux nationaux hein ! Tous les hivers, je partais m’entraîner avec le club. J’avais même un régime hyper strict. L’indice de masse graisseuse, j’ai appris ce que c’était à 10 ans, tu imagines ! »

Adulte, la bonne bouffe et le pinard, c’est pourtant le truc de Christian. Toujours passionné par le vin – « par la culture du vin surtout ! » -, il ne souhaite pour rien au monde retrouver les horaires de la restauration, mais aime offrir une bonne bouteille à ses hôtes quand il peut se le permettre. « Sinon, en temps normal, je ne bois plus que de la bière moi. T’imagines, si je buvais du vin tous les jours ? Ça me coûterait trop cher ! »  Quant aux fourneaux et aux heures à cuisiner de bons petits plats, c’est finalement ce qui lui manque le plus, dans son petit studio de la Porte de Clichy. « Tu vois, retrouver une vie normale ça serait ça aussi. Pouvoir enfin cuisiner à nouveau, pour moi et des invités. Là, j’ai à peine un frigo et un micro-onde, donc c’est plutôt salades ou boîtes réchauffées… »

une vie normale

Des amis, Christian en a des tonnes. Des soupes populaires aux petits déjeuners avec les journalistes, le sociable tisse sans cesse des liens et glisse : « Anne-Sophie Lapix et Babette de “C dans l’air” ce sont mes amies, “Par Jupiter” sur France Inter ce sont mes amis aussi, Guillaume Meurice… ». Christian donne de son temps et de sa voix, et reçoit beaucoup en retour.

« Il y a un dicton qui dit que dans la rue si tu fais du bien autour de toi, il ne peut que t’arriver des choses bien. » Son smartphone posé sur la table en fer forgé ? « Un cadeau. » Et à Noël dernier, des copines lui ont offert « un super ordi portable ». Depuis, il écrit son deuxième livre, la suite de Belleville au cœur : « le premier se terminait au moment où j’étais relogé, maintenant je veux raconter toutes les problématiques pour retrouver une vie normale. » Christian explique qu’il y a une règle tacite qu’on se murmure dans le milieu : il faudrait autant de temps pour sortir de la rue que de temps qu’on y a passé. « Donc moi ça voudrait dire qu’il me faudrait 4 ans pour y arriver… En même temps tu sais, quand tu t’es coupé de tout pendant des années, c’est tellement dur de se réinsérer… » 

Les galères administratives, c’est le passage obligé pour toutes celles et tous ceux qui tentent de s’extraire de la rue. Christian considère qu’il a de la chance, car il est accompagné par « une super assistante sociale », mais refait tout de même le fil des longs derniers mois, ubuesques, à courir d’institution en institution, à devoir se justifier de tout, trouver un document disparu depuis bien longtemps… « Il te manque toujours un truc. Sauf qu’à la rue, très souvent, tes papiers tu les perds ou on te les vole, en plus tu n’as pas d’adresse, juste une domiciliation administrative et tu dois sans cesse expliquer pourquoi tu n’as pas de preuves de ce que tu avances. Justifier que tu as vécu dehors, ça ne marche pas. Tu n’as pas de certificat pour ça. » Devant les difficultés sans fin, nombreux seraient ceux qui enverraient tout balader.

S’il n’y avait qu’un adjectif pour parler de Christian, ce serait sûrement l’optimisme. Dans les rayons estivaux, il pose devant lui la suite de sa vie, comme on déroule une main chanceuse au poker : une formation en communication, un travail en asso, un appartement. « Je sais que je vais y arriver ! » Et le deuxième livre qu’il écrit en parallèle, il le clôturera sur ce retour à la vie normale. Il s’amuse : « J’ai hâte d‘écrire cette fin, mais du coup je ne peux pas puisque je ne l’ai pas encore vécue ! » Ce qui est sûr pour le communiquant : lorsque l’heure de la promotion du livre viendra, il saura rappeler les journalistes de son entourage. Sourire : « C’est comme ça que ça marche ! »

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