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Il en est convaincu : on peut se sortir de la rue et  se refaire une vie grâce à une main tendue. À 58 ans, après avoir enchaîné les galères, Christian a choisi d’aider à son tour les personnes en difficulté. Le Nantais qui garde, gravée au cœur, sa première rencontre avec le Pape en 2014, s’est trouvé une mission : aider « les plus pauvres » que lui. Il aspire aussi à plus de solidarité et d’entraide dans cette « jungle » de la précarité.

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Quand on lui a demandé où l’on pouvait se retrouver pour notre rendez-vous, Christian n’a pas hésité longtemps. Direction le Duo, un café, rue Scribe, l’une des principales artères commerçantes du centre-ville de Nantes. Visiblement l’homme y a ses habitudes comme en témoigne le tutoiement du patron. C’est là qu’il vient en effet déjeuner quand il a pu glaner un ou deux tickets restaurant en faisant la manche. A peine débarrassé de sa lourde parka, il commande un café, son 7e de la journée. Devant nos yeux un peu étonnés, il lâche la première confidence. « Pendant vingt ans, j’en ai bu quarante par jour. Mais depuis quelque temps, j’ai essayé de réduire car les excitants n’ont pas dû arranger mon état. »

Christian souffre de troubles psychiques depuis des décennies. Une maladie mentale pour laquelle il est soigné, mais qui ne lui laisse pourtant que peu de tranquillité comme l’attestent son phrasé ralenti et les cernes profonds autour de ses yeux. « J’entends des voix en continu. Le traitement les diminue, mais ne les fait pas disparaître complètement. J’ai appris à vivre avec. » Si l’échappatoire a longtemps été l’alcool, Christian préfère aujourd’hui se réfugier dans la prière. « Cela m’aide à chasser ces voix méchantes qui disent du mal du Christ. Je suis harcelé toute la journée par l’autre con de Satan. Il y en a plus d’un qui aurait déjà craqué et serait passé à l’acte. Prier m’apaise. »

ON NE SORT PAS DE LA MISÈRE TOUT SEUL

Après des années de galère et de rue, Christian vit désormais dans un appartement situé près du Jardin des Plantes de Nantes. Même s’il perçoit l’Allocation Adulte Handicapé (AAH), il continue de faire appel régulièrement à la générosité des passants. A Nantes, beaucoup de personnes connaissent ce grand homme un peu voûté. Comme cette dame qui rentre dans le café après l’avoir aperçu et en ressort aussi vite en le découvrant occupé. « Pas de problème ! On se verra demain », lance-t-elle avec un sourire bienveillant, en tournant les talons. « On ne sort pas de la misère tout seul. Il faut savoir accepter la main qu’on vous tend. »

La première main a sans doute été celle de cette maman d’accueil qui l’a recueilli avec ses frères et sœurs. Placé par la DDASS à l’âge de 4 mois et demi en raison d’un père légionnaire, violent et alcoolique, le jeune Christian mène une scolarité normale jusqu’en troisième. « Je suis parti en apprentissage à St Nazaire pour passer un CAP de mécanique. » Mais là, les choses ont commencé à vriller. « Après avoir volé de l’argent à ma mère d’accueil, j’ai été placé en foyer. Je crois qu’à l’époque je ne comprenais pas la gravité de mon acte. Même si j’ai tout remboursé, je le regrette encore aujourd’hui. »

ALCOOL
ET HALLUCINATIONS

Si les premiers troubles psychiques ont déjà fait leur apparition depuis l’enfance, sous la forme de visions nocturnes ou de ressentis de phénomènes paranormaux, ils n’impactent pas encore la vie de Christian. Celui-ci exerce différents métiers à Saint-Nazaire puis à Paris et en région parisienne : gardien aux Chantiers de l’Atlantique (constructeur naval), ambulancier, agent de sécurité, manutentionnaire… « Malheureusement, la maladie a gagné du terrain. Elle me causait de grandes souffrances. »Pendant une quinzaine d’années, jusqu’au milieu des années 1990, il alterne des petits boulots et les séjours en hôpital de jour en psychiatrie.

« J’ai vite compris que le Seigneur avait un plan pour moi. J’essaye de comprendre ma mission, mon rôle. Chaque être humain a une utilité, une importance, une valeur. »

Le diagnostic tombe : schizophrénie. Parallèlement, il sombre petit à petit dans l’alcool. « Déjà quand j’étais apprenti mécanicien à Saint-Nazaire, je transportais les bouteilles de rosé et de bière pour les collègues. » Alcoolisme et hallucinations font mauvais ménage : Christian perd de plus en plus pied. En 1996, il décide de rentrer à Nantes, et passe deux ans à la rue. « L’hospitalisation a toujours été pour moi une porte de sortie car j’aurais sans doute mal fini. »

Durant toutes ces années, Christian reçoit le soutien de différentes associations, ce qui l’aide à ne pas complètement sombrer. « Le 1er janvier 2002 – c’est facile de m’en souvenir c’était le passage à l’Euro, j’ai décidé d’arrêter de boire. J’ai commencé alors à voir le bout du tunnel. Le Seigneur m’a aidé. » Il demande aussi d’être placé sous curatelle. En 2003, il emménage dans un appartement. Le début d’un renouveau. Sa foi grandit et prend de plus en plus de place dans sa vie. Il faut le voir déambuler dans la cathédrale Saint Pierre et Saint Paul de Nantes où il tient à nous emmener un peu plus tard dans l’après-midi. La maison de Dieu a été son refuge. « Ici, je me sens en sécurité.

BÉNI PAR LE PAPE

Après avoir tant reçu, Christian s’est demandé comment il pouvait à son tour se rendre utile. « J’ai vite compris que le Seigneur avait un plan pour moi. J’essaye de comprendre ma mission, mon rôle. Chaque être humain a une utilité, une importance, une valeur. » En 2014, avec l’association nantaise Lazare, Christian participe à un premier pèlerinage des gens de rue à Rome. Son souhait le plus cher ? Rencontrer le Saint-Père. Il se lève très tôt pour être parmi les premiers fidèles rassemblés sur la place Saint-Pierre. Durant la célébration, le pape s’approche du Nantais placé au premier rang. « Je lui ai dit : on est tous derrière toi pour la paix, on a confiance en toi. Il m’a écouté et m’a béni ainsi qu’un chapelet que j’avais acheté pour une dame de Nantes qui me l’avait demandé. Je peux vous assurer que j’ai fait une heureuse ! »

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Deux ans plus tard, le 11 novembre 2016, Christian fait de nouveau partie d’un pèlerinage au Vatican à l’occasion du Jubilé des sans-abri. 4 500 pèlerins, personnes en situation d’exclusion et bénévoles sont venus de vingt-deux pays d’Europe à l’invitation du souverain pontife pour le rassemblement Fratello. Dans l’immense salle Paul VI, le Nantais n’en mène pas large car on lui a demandé de prendre la parole devant le Pape. Droit, digne, un peu tremblant, il s’accroche à la feuille de papier sur laquelle il a rédigé son allocution. « Avant mon discours, un évêque s’est approché de moi et m’a dit : Vous êtes notre espérance. »

Sur une vidéo visible sur Youtube, on peut le voir s’avancer sur l’estrade, une belle écharpe bleu ciel nouée autour du cou et ajuster ses lunettes avant de se lancer. « Vous avez été une bouée pour moi en 2014 », évoque-t-il, le souffle coupé par l’émotion. « Cela m’a donné une grande force spirituelle pour surmonter mes difficultés (…) J’ai trouvé la paix du Christ pour continuer mon combat (…) J’en suis sûr : Dieu, ce n’est pas de l’arnaque c’est du sincère. » Juste après, alors que le Pape lui donne une accolade fraternelle et lui pose la main sur le front en geste de bénédiction, Christian s’effondre en larmes. « Ces larmes m’ont fait du bien. C’est ma souffrance qui s’exprimait. Cela m’a soulagé de laisser s’exprimer tout cela. »

un pauvre riche

Auprès du Pape, Christian s’est engagé à prier pour ceux qui souffrent plus que lui. « Ma souffrance n’est rien à côté de celle des autres. » Mais aussi à se lancer dans le bénévolat pour eux. C’est pourquoi depuis juin 2019, il est membre du Conseil d’Administration de l’association Lazare. « C’est une grande responsabilité, mais je vais tout faire pour aider d’autres personnes à s’en sortir comme Lazare m’a aidé. » Celui qui se considère comme un  « pauvre riche » veut à son tour apporter son soutien à ceux qui galèrent. Depuis une dizaine d’années, Christian s’investit aussi dans le Groupe d’entraide mutuelle (GEM) de Nantes, qui rassemble des personnes souffrant de troubles de santé psychique et voulant reconstruire leur vie.

« Avant j’étais refermé sur mes souffrances. C’est le GEM qui m’a permis de m’ouvrir aux autres. » Il a été adhérent, administrateur, vice-président et même président de cette association. « Pour sortir de l’assistanat, j’ai décidé d’assister les autres. Cela me redonne une place dans la société, une dignité que j’avais perdu en ne travaillant plus depuis longtemps. » Il participe aussi à Au clair de la rue, la chorale nantaise des sans-abris qui rendent un dernier hommage chanté aux personnes qui meurent dans la rue.

Il continue à faire la manche quelques heures entre ses différentes activités. « Ça apporte un petit complément quand on n’a pas beaucoup de ressources. » Le grand combat de Christian, c’est la paix. Il aimerait plus de solidarité entre sans-abris. Il se souvient de l’insécurité qu’il a subie quand il était à la rue. « Il faut se réconcilier, arrêter la violence entre personnes de la rue. Se faire du mal, dénigrer certaines personnes n’apportent rien de constructif. » Il y a aussi un message à faire passer à l’ensemble de la société : « Il ne faut pas avoir peur des personnes qui sont à la rue. Ce sont des êtres humains comme les autres, la précarité en plus. »

Même s’il est toujours poursuivi par les voix qui l’assaillent et ne le laissent pas tranquille, Christian tient bon. « Je suis en permanence entre deux mondes, le monde réel et un monde irréel traversé de visions. Je m’accroche. »Si on l’interroge sur la vie qu’il aurait aimé vivre si le cours des choses en avait décidé autrement, il soupire. Puis évoque Françoise, une jeune fille dont il était amoureux adolescent et qu’il n’a pas oublié plus de quarante ans plus tard. « Même si cela n’a pas toujours été facile et que le Seigneur ne me fait pas toujours de cadeaux, je n’ai jamais douté. »


© Claudine Colozzi / Photographies de Jérémie Lusseau

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