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À 60 ans, Alexandru se sent enfin à sa place sur le bitume parisien. Après les chantiers en Roumanie son âme y a trouvé la paix. Sa plume, l’inspiration et le temps de l’introspection, loin de sa Roumanie natale.

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« Ici, j’ai beau être un intrus, j’ai trouvé la paix de l’âme. » Seul. Sur son bout de trottoir parisien. Alexandru y a planté sa tente, il y a 5 ans. Mais ça, personne ne le sait. Ou presque. La honte. Le refus d’importuner. « Je n’ai pas dit à mes enfants que j’étais à la rue », explique Alexandru, « il n’y en a qu’un qui sait car il est venu à Paris avec une fille. Il revenait du Danemark et il s’est dit qu’il allait passer me voir. Il me croyait à l’hôpital. Je lui ai dit : tu me trouveras sur le boulevard des Italiens. Il a eu les larmes aux yeux : comment ça Papa tu habites ici ? Allons fiston, on est amis toi et moi, ne le dis à personne, j’ai honte mais je me sens à ma place ici. »

la classe à dallas

Dans la rue, son chic détonne, interpelle. Les mains se tendent. Comme celle de Badia, la policière, sa première fée parisienne. « Ça faisait trois semaines que j’étais à Paris pour me faire soigner, je dormais gare St-Lazare ». C’était en octobre 2014. Plus un sous en poche. Une policière l’aborde : « Je te vois tous les jours en costume, comment ça se fait que tu sois à la rue ? » C’est vrai que les costumes, c’est sa came. Son blaze. Alexandru explique : « Je ne peux pas faire autrement, je ne supporte pas l’odeur pestilentielle et les autres sans-abris puent. » Badia le prend sous son elle, sort un billet de 10 euros  et lui dit : « Je viens ici tous les matins et je vais t’aider. » C’est elle qui lui a indiqué la bouche d’aération chauffante, boulevard des Italiens, sur laquelle il a planté sa tente. C’était il y a 5 ans. 

Pour être toujours tiré à quatre épingles, Alexandru connaît les bons tuyaux. « J’achète mes costumes aux marchés aux puces de Montmartre ou de Porte-de-Clignancourt. Mais je ne les porte pas tout de suite. » Il les lave lui-même, à la main. Question de principe. « J’achète un litre de vinaigre blanc pour soixante centimes et je verse le litre de vinaigre dessus pour désinfecter. »

Son secret ? « J’ai obtenu la clé d’un lavabo de service où je peux laver mes affaires », chuchote le sexagénaire. Alexandru tient à rendre la pareille. « Je fais le ménage, surtout le week-end, je balaie les escaliers avec plaisir et je nettoie les toilettes, c’est ma contribution et ça m’occupe. » Sa chance ne s’arrête pas là. « Lors du chantier de la banque d’en face, les personnes en charge de la sécurité, Melek et Ali, m’ont laissé accéder à leur local pour repasser mes chemises », raconte Alexandru.

Une tente posée sur une bouche d’aération chauffante, une cordelette tirée entre un poteau électrique et un arbre, ses fameux costumes, quelques fleurs fraîchement plantées : voici son petit paradis, sa « cabane de Richelieu-Drouot ». Alexandru joue avec les mots. Se réfère à l’écrivain roumain Ion Creanga. À sa célèbre « cabane du bonheur ». Car au-delà de sa classe naturelle et en bon dandy, la littérature, c’est son dada.

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sa poesie comme éxutoire

Alexandru est tombé dans la poésie comme Obélix dans la potion magique. Lorsqu’il était petit. Définitivement et irrémédiablement. Son premier poème, il l’écrit à treize ans, à Buzău, en Roumanie, sous l’impulsion de son père et mentor. Il attrape ses petites lunettes, les dépose sur le bout de son nez et le lit à haute voix. « Vie dure et amère. » Il s’interrompt. Les larmes montent. « Veuillez m’excuser, c’est la seule poésie à laquelle je ne puis résister. Aujourd’hui encore, elle me fait pleurer. Elle est dédiée à mon tați, mon papounet ». Alexandru reprend, sa grosse bague bling-bling scintillante sur son doigt calleux :

« Vie dure et amère, libère-moi de ton emprise,
La croix en guise de fardeau se laisse porter jusqu’au bout, décidée, Disait Papa.

La pensée je la veux claire, le cœur lumineux,
Que les faits portent ta voix,
Les mots s’envolent à la vitesse du son.

Je suis lucide disait Papa,
Dans la pauvreté je suis né et je repars ainsi que je suis venu.
En héritage, c’est la maison que je laisse à mes enfants.

L’emprunt je le hais,
Que la dette ne m’attache point la tête
Qu’elle ne m’enchaîne point au labeur.

Si besoin je déplacerai des montagnes,
Convaincu, disait Papa,
Que Dieu le gardait malade pour gagner son pain dignement.
Les enfants sont à l’école,
Le métier c’est un bracelet d’or.

J’entends un écho, à pas de loup, une faux aiguisée.
La mort ne m’effraie point.
Elle devait venir un jour.
Je suis lucide disait Papa.
Le mariage c’est des larmes et du deuil,
Je le sens avec ma femme et mes enfants.
Beaucoup d’épouses oublient leur mort une fois dans la tombe.
L’époux rejette l’autre, attristé disait mon papa. »

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L’émotion l’envahit. « J’écris pour moi, je n’ai jamais cherché à être publié ». Ce qui l’inspire, ce sont les moments de la vie quotidienne. Alexandru écrit tous les mois trois à cinq poésies dans un journal turc. Il empoche entre 150 et 200 euros. « C’est le journal de Denis, le garçon turc à qui j’ai donné des cours de soutien en mathématique à Ankara ». À l’époque, il étudiait à l’Université Bilkent. Parler de lui, de ses écrits, ce n’est pas son truc. Il allume une clope. « Je suis assez muet et réservé. »

Il préfère laisser la place aux autres, nous citer Gheorghe Istrate, l’écrivain roumain qui a préfacé son livre en 2012 : « Un Rom infatigable parcourt le pays en long et en travers depuis des années. Grand, fin, habillé avec élégance, extrêmement poli voire tendre et d’une générosité aimable, le poète se présente avec simplicité : “Je suis Sandu le tsigane”. On le rencontre dans le bus, le minibus, dans une vieille voiture, une charrette ou à pied. Il traîne toujours derrière lui, sur son dos une mallette gigantesque pleine de livres, de chaussures usées, de vêtements de rechange mais aussi beaucoup de pommes et de fleurs (…) ». La création de Sandu, c’est une rapsodie tsigane intuitive. Sa poésie c’est une sorte d’autopsie lyrique de sa vie (….) C’est une sorte de Garcia Lora de chez nous (…). »

la psychologie du sage

Disséquer l’âme, ça le fait vibrer. Tenir aussi. « Si c’était à refaire, j’aurais étudié la psychologie », dit-il. « Ça aide à vivre ». Enfant, Alexandru se souvient d’un voisin surnommé « Ion le fou ». « Son cerveau avait disjoncté à cause d’une collègue qui en avait épousé un autre. Tout le monde s’était alors mis à l’appelait ainsi, “Ion le fou”. Moi je l’appelais toujours monsieur le professeur ». Cette facilité à perdre pied l’a depuis profondément marqué.

Le souvenir de sa seconde épouse remonte à la surface. « J’ai divorcé en 2009 car elle avait une maladie psychique ». Sa maladie avançait. Elle s’est convertie à l’adventisme, attendait que Jésus vienne la prendre sous son aile. « Je n’en pouvais plus, elle voulait me convaincre de les rejoindre mais ce n’était pas pour moi ». Un an après, le couple divorce. Alexandru est remué. Ces cinq années à la rue le chamboulent aussi. « Je remercie Dieu de ne pas être devenu fou. » Il cherche toujours quelque chose à faire pour ne pas sombrer, ne pas perdre la raison. « C’est aussi pour ça que j’ai confectionné mon petit jardin de fleurs ». Pour s’occuper. Et ce n’est pas tout. Alexandru balaye, lave, achète du chlore pour désinfecter les lieux, nourrit les pigeons. « J’aime les pigeons. J’en ai élevé quinze et je leur donne des noms. Ils portent les noms de mes enfants et de mes petits-enfants. » Les oiseaux répondent, Alexandru se sent pousser des ailes. « J’ai le sentiment d’être un dresseur de cirque ». Des petites souris lui rendent visite depuis les canalisations, pour son plus grand bonheur. « Je leur parle comme je vous parle à vous. Je leur laisse à manger sur ma petite table, là où j’écris. » Il se sent moins seul.

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un tsigane en croisade

La vie d’Alexandru n’a pas été un long fleuve tranquille. Loin de là. Le rejet, l’injustice, il l’a subi. De plein fouet. À cause de sa peau pigmentée. La première fois, c’était en 2006. Le poète feuilletait les petites annonces du journal local. Il tombe sur ces mots : « nous n’engageons pas de tsiganes ». Le choc. L’incompréhension. « C’était la première fois que je regrettais d’être tsigane. » Ses origines, le poète les érige en étendard à l’image de son pseudonyme littéraire, « Sandu le tsigane ». Il décide d’écrire sur le sujet, comprend les réticences de certains, joue sur les clichés.

« Je suis nomade, je m’adapte partout », annonce fièrement Alexandru. C’est sa façon à lui de refuser un hébergement. Il repense à l’avocate, Isabelle, qui lui a proposé une chambre. C’était après que la police l’ait traité de terroriste et ai jeté ses affaires à la poubelle. Nouveau choc. « Je vous remercie du fond du cœur mais je ne peux pas rester. » J’avais trop honte. Alors j’ai trouvé une excuse pour partir. »

Parmi la quinzaine de livres rédigés, Alexandru en a écrit cinq sur l’éducation des enfants chez les Tsiganes. Son cheval de bataille. « Vous savez, les écrits restent et peut-être qu’un jour quelqu’un de mon ethnie va se réveiller et prendre conscience qu’il faut envoyer un enfant à l’école ». Il n’est pas tendre avec ses semblables. « Je vois tant de Tsiganes ici qui dérangent les gens, quémandent, volent. Ils poussent leurs enfants à découper les poches des passants avec des cutters. » Eux aussi le rejettent. « Je ne compte plus le nombre de tentes que les Tsiganes m’ont coupé. Ils ont un cutter ou une lame, ils passent par ici et me lacèrent la tente. Je ne sais pas pourquoi ils font ça, peut-être parce qu’ils sont envieux ? Ici on me connait et on me donne beaucoup plus qu’à eux. De toute façon je laisse ma tente ouverte comme vous pouvez le voir. On m’a déjà volé sept téléphones, mon portefeuille, ils m’ont lacéré des pantalons. » Pour résumer, Alexandru se dit « tsigane voleur d’idées, pas pickpocket ».

À une table triste,
en paix avec soi-même

Garder la foi, faire preuve de gratitude. Alexandru s’y attèle. « J’ai eu une chance énorme, je crois que Dieu a été bon avec moi. » Le poète pense à ses enfants. « Ils se sont réalisés, ils ont un travail, je n’attends plus rien de la vie ». Ou peut-être publier son recueil de poésie en Roumanie. Mais ça, c’était avant. Avant la mort de sa fille Diana. Un cancer foudroyant début 2020. Lorsqu’il apprend sa maladie, il entame des allers-retours entre Paris et Francfort pour lui apporter des médicaments et amener ses petits-enfants à l’école. Aujourd’hui, il est de retour sur son bout de trottoir parisien. Et s’attèle à son autobiographie : « À une table triste, en paix avec soi-même ».

© Nastasia Tepenaeg / Photographies de Chloé Sharrock

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