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Abandonné quelques semaines après sa naissance, Alain Paul a d’abord été recueilli par une famille nourricière avec son frère aîné avant d’enchaîner les foyers. Débrouillard, il parvient à se construire un foyer confortable avec une femme, trois enfants et un boulot respectable. Mais l’envie de fuite est plus forte et le mènera à la rue. Devenu une figure du quartier Convention dans le 15ème arrondissement de Paris, Alain Paul se ballade toujours avec ses tubes de gouache et sa guitare.

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Alain Paul n’est pas là. À côté du Franprix à la sortie du métro Convention dans le 15ème arrondissement de Paris, où il a l’habitude de s’asseoir pour faire la manche, pas de trace de son sac, de sa petite guitare ni de ses toiles qu’il aime montrer aux passantes et passants. De « l’abstrait psychédélique avec beaucoup de couleurs », comme il dit. Un jeune homme au regard vide dissimulé par un plaid recouvre l’asphalte sur son emplacement. Pas de moyen de le joindre non-plus, Alain Paul a oublié son téléphone à un dîner associatif donné chaque mardi par l’église du quartier aux sans-abris.

Un peu comme une apparition, il débarque finalement dans un petit troquet. Carrure d’athlète, boucles d’oreilles de pirate, regard bleu vif, sourire aux lèvres, l’homme détonne et lance d’entrée de jeu « ne m’appelez pas monsieur, je suis Alain Paul, vous allez bientôt comprendre. » Avec beaucoup de soin, il retire quelques couches de vêtements comme l’on retire une pelure d’oignon et salue le taulier. « Tu as vu ce pull tout neuf ? On me l’a offert. D’ailleurs, c’est simple presque tout ce que j’ai sur moi m’a été donné. La solidarité, la charité et la générosité existent toujours heureusement, sans ça, je ne serais plus rien. » Il souffle sur ses mains abîmées avant de les poser sur la tasse brûlante pleine de café au lait. Très vite, il parle de ses problèmes avec la Caisse d’allocations familiales (CAF), dont il attend toujours des nouvelles pour toucher le revenu de solidarité active (RSA). Avec Pôle Emploi, il a lâché l’affaire depuis longtemps… « Chaque matin, lorsque j’ouvre les yeux, je commence par faire un signe de croix et je me pose cette question : que va-t-il m’arriver aujourd’hui ? Si la chance est à mes côtés, je gagnerais un peu d’argent, j’aurais le droit à quelques sourires et je ferais de bonnes rencontres. Je n’ai pas besoin de plus », explique-t-il en lançant un petit clin d’œil. Son regard est malicieux, il ressemble à celui d’un môme de huit ans qui attend de connaître sa punition après avoir fait une bêtise.

des bêtises de gamin

La jeunesse, c’est d’ailleurs une posture que l’on choisit, estime Alain Paul. « Et pourtant je suis loin d’être un adolescent. Je suis né le 26 avril 1964 et dès le départ, c’est le bordel. D’après ce qu’on m’a raconté je suis né dans la camionnette de mes parents à Cancale en Bretagne, la capitale des huîtres. Pour une raison que j’ignore, ils ont pris la route dès que j’ai mis le nez dehors et m’ont déclaré à Melun, en Seine-et-Marne. » Alain Paul est abandonné quelques semaines plus tard avec son frère aîné. Lorsqu’il évoque son enfance, pas le moindre mot sur un quelconque manque d’amour. Geneviève et Jacob Mercier, propriétaires d’une ferme dans l’Oise « à quelques pas d’une fosse à purin », accueillent rapidement le petit et son frère. « Un couple très généreux. À leurs côtés, j’ai pu grandir entouré d’un tas d’animaux et de champs. Jacob m’a appris à conduire un tracteur à l’âge de sept ans. Je crois qu’il était vert et jaune, une marque américaine. »

Alain Paul n’a pas dix ans quand son grand frère l’initie à l’alcool et à la cigarette. Dans ce coin reculé d’Île-de-France, les deux gamins font leurs premiers cambriolages. « Un jour je l’ai suivi dans un château abandonné. On n’a rien volé, mais on a bu quelques bonnes bouteilles dans la cave. C’était ma première cuite ! » L’aîné se fait prendre. Il est envoyé en maison de correction. Alain Paul, plus malin échappe aux sanctions. Malheureusement, la famille nourricière ne tarde pas à prendre sa retraite. La ferme est vendue. Le gamin de dix ans est envoyé dans un foyer à quelques kilomètres de là. « Il y a quelques années, on m’a dit que mon frère était mort, mais je n’en ai jamais vraiment eu la confirmation. Ça m’a brisé le coeur parce qu’on était de vrais frères. La dernière fois que je l’ai vu, je devais avoir treize ou quatorze ans. Mais bon, c’est les aléas de la vie comme on dit. »

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BESOIN D’ETRE LIBRE

Après avoir essuyé la buée de la vitre, Alain Paul s’amuse à observer les passantes et les passants qui tentent de se frayer un chemin en trottinette, à vélo ou à pieds, équipés de solides chaussures de montagne, d’écharpes épaisses et de bonnets. Alors que rien ne présageait ce geste, il se lève et ne tient plus en place. « Depuis que j’ai  fait du placard, je ne supporte plus de me trouver dans un environnement clos trop longtemps », confie-t-il en se roulant une cigarette. Pour cette raison, il évite d’aller dans le métro, même s’il nuance un peu son propos en reconnaissant que c’est bien souvent le seul endroit où il peut se réchauffer un peu. La veille de notre rencontre, les personnes sans-abris de l’arrêt Convention ont été délogées des quais. En ce premier jour de la grève contre la réforme des retraites, la station est fermée, protégée par un lourd grillage. « Ils veulent qu’on crève tous ?! », s’indigne-t-il. Affronter le froid n’est jamais évident, surtout pour une personne à la rue. Alain Paul dit qu’il ne le ressent plus contrairement aux plus jeunes, qu’il s’y est habitué. Mais a-t-il vraiment eu le choix ?

À la terrasse du café, des ouvriers, commerçants, même un informaticien viennent à sa rencontre. « Il peut vraiment être charmant quand il veut », glisse l’un d’entre-eux. « Mais parfois, c’est un vrai filou. Il vient de me taxer des clopes et quand je lui dit non au bout de la dixième parce que j’en ai plus ; il me dit bah tu vois la devanture du bureau de tabac là-bas, tu peux en acheter d’autres. » De son côté, Alain Paul se demande s’il pourra bientôt prendre une bière.  « J’en ai toujours dans mon sac, mais ce n’est pas pour cela que je suis saoul. L’alcool c’est un plaisir, il faut boire avec modération. D’ailleurs, je ne prends jamais la marque la moins chère, je tape dans le luxe, enfin du semi-luxe. Je sais ce qui est bon, ce qui ne va pas me détruire le foie. »

À l’adolescence, Alain Paul change souvent de foyers. Le dernier est situé rue de l’Église à Paris, déjà dans le 15ème arrondissement. « J’adore ce coin de la capitale, c’est magnifique. La nuit, on est ébloui par les lumières de la Tour-Eiffel. C’est une vraie carte postale. » Dans le foyer de jeunes travailleurs, la vie n’est pas simple. Trop jeune, trop indiscipliné, les recruteurs le recalent systématiquement. La DASS finit par prendre la situation en main et l’envoie passer l’été dans un gîte rural en Aveyron.

CHRISTINE,
L’AMOUR DE SA VIE

« Un matin, je pars faire des courses avec un ami et dans la descente on rencontre des filles. Elles nous invitent à un bal qui a lieu le lendemain. Le jour J, c’était le 2 août, on s’empresse de mettre nos plus beaux vêtements, on se coiffe et on fonce au village », se souvient-il. Christine, qui fête ses dix-huit ans ce soir-là, s’entiche d’Alain Paul et lui offre une bière. Le disc-jockey lance le tube « Hôtel California », qu’il a depuis appris à jouer à la guitare. « Je dansais le slow avec elle. Puis à un moment, j’ai voulu tourner la tête pour changer de côté. Elle a cru que je voulais l’embrasser. Nos lèvres se sont dangereusement frôlées et le palpitant s’est emballé. On a fini par s’embrasser à pleine bouche. C’était si fort que j’ai cru qu’on allait s’étouffer. »

Le lendemain, Alain Paul offre un harmonica à la jolie rousse aux yeux marrons. « Elle avait un visage harmonieux avec un petit nez retroussé que j’adorais et un très beau corps. » Pendant près d’un mois, la jeune amoureuse et le jeune amoureux font chacun quatre kilomètres à pieds pour se voir. « Nos deux villages étaient assez éloignés l’un de l’autre. Chaque jour on faisait la moitié du chemin », raconte-t-il. Une fois rentré à Paris, Alain Paul décroche un petit boulot de vendeur d’électroménager à Radio Convention. « Quelques jours après mon retour à Paris, j’ai téléphoné  à Christine. Je ne lui ai pas dit que j’étais dans la cabine juste en bas de chez elle. Tout de suite, elle m’a dit qu’elle ne pensait pas que je la recontacterai », dit-il en se marrant.« Je lui ai alors donné rendez-vous à la sortie du RER Boissy-Saint-Léger. Évidemment, elle est passée devant moi sans me voir, je l’ai approchée par-derrière pour la surprendre  !  Elle m’a sauté dans les bras. »

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DU PILI PILI A L’ECSTASY

Après un an passé dans l’armée de l’air, Alain Paul se marie. Il a 20 ans. Mickaël naît quelques mois plus tard, il pèse 4,6 kg à la naissance. « En tant qu’enfant de la DASS, je voulais absolument fonder une famille. Quatre ans plus tard, on a eu des jumeaux : Kevin et Grégory. » Manutentionnaire, cariste, plaqueur, maçon, carreleur, plombier, électricien, Alain Paul enchaîne les boulots. Il officie un temps au restaurant panoramique de la Tour Montparnasse comme chef . « J’ai toujours aimé la cuisine. Pour réussir un bon plat, il faut faire attention aux assaisonnements. Personnellement, j’aime que les plats soient bien relevés sinon, ils n’ont aucun intérêt gustatif. » Pili pili, tabasco, piment thaï… L’impressionniste de rue connaît son sujet. « Au restaurant, une carte doit mêler plusieurs influences, même si la gastronomie française traditionnelle est celle que j’affectionne le plus », explique-t-il.

« Je n’étais pas violent mais je titubais et lui faisait honte. Peut-être parce que j’étais orphelin, elle me donnait trop de conseils, elle me couvait, moi j’étouffais, j’ai pris mes distances et j’ai demandé le divorce. L’erreur de ma vie. »

Tout s’effondre quand il se met à fréquenter les Teknivals. « J’ai commencé à boire plus que de raison et à prendre de la drogue », se souvient-il.. Ecstasy, cocaïne, tout y passe. Christine, qui préfère la variété française, n’apprécie pas vraiment les nouvelles fréquentations de son compagnon. « Elle me disait : « tu rentres toujours bourré, je ne peux pas inviter des amis à la maison parce que je ne sais pas dans quel état tu vas rentrer » », se souvient-il. « Je n’étais pas violent mais je titubais et lui faisais honte. Peut-être parce que j’étais orphelin, elle me donnait trop de conseils, elle me couvait, moi j’étouffais, j’ai pris mes distances et j’ai demandé le divorce. L’erreur de ma vie. » Alain Paul prend sa sono, ses vêtements, sa voiture et claque la porte du domicile familial. Il achète une caravane pour cinquante euros à un type dans le besoin. Et s’installe dans un camping à Neuilly-sur-Marne.

LA RICHESSE DE COEUR

La suite de l’histoire est confuse. Après sa fuite, Christine vient le voir régulièrement avec les jumeaux. Lassée de cette situation, elle finit par rompre le lien. Alain Paul fuit en Bretagne. Nomade, bohémien, anti-conformiste, artiste, il aime se définir comme un « gitan ». Sur sa route, il rencontre Nadine, une femme sans-abri qu’il héberge neuf ans. Une décennie est passée depuis son départ. Presque par hasard, il se retrouve finalement seul à Paris et sans le sou. Il plante sa tente au parc Montsouris avant de s’installer définitivement dans le 15ème arrondissement. À cinquante-cinq ans, Alain Paul dit avoir beaucoup réfléchi à son parcours. « J’ai trop pleuré, je refuse de m’apitoyer sur mon sort aujourd’hui. Si j’en suis là, c’est de ma faute. De toute façon, le plus grand prédateur de l’homme, c’est l’être humain. On se détruit tout seul. On fait du mal et après on se plaint des conneries qu’on a faites, c’est infernal ! ». L’espoir de renouer un jour le contact avec son ex-femme qu’il dit toujours aimer et ses enfants lui permet de tenir. À côté de ça, il fait des efforts pour réduire l’alcool et la cigarette. « Avant, j’étais à 90 clopes par jour. Maintenant, j’en fume 10, 15. Et j’ai repris le sport, alors ça compense. »

Depuis qu’il est à la rue, il voit que le regard sur lui a changé. Il arrive que certaines personnes pouffent en le voyant assis par terre avec son caddie. « Eux ne connaissent pas la richesse de cœur. Le plus important, c’est de respecter les sans-abris. Il faut toujours dire bonjour avec un sourire, c’est du respect. Il ne faut pas avoir peur de blesser les gens et détourner le regard. Avec la santé, le sourire c’est la plus grande des richesses. » Alain Paul regrette l’agressivité de certains compagnons de rue, « je les vois, ils ne savent vraiment pas faire la manche et encore moins créer des liens ». Lui dit toujours bonjour avec un grand sourire. « Bien souvent, des personnes passent devant moi, puis font demi-tour pour me donner un petit quelque chose », explique-t-il. Avenant, sociable, joueur, il s’est créé un vrai groupe d’amis dans le quartier qui n’hésitent pas à l’héberger de temps en temps. La nuit passée, il était chez l’un d’entre-eux qui vit à quelques mètres de la station de métro. La porte était fracturée. « Cette après-midi, je vais essayer de trouver des planches pour lui construire quelque chose qui ferme vraiment », dit-il.

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Dans le café, Alain Paul ouvre alors un grand carton à dessins qu’il avait bloqué dans un empilement de sacs. Du rouge, du bleu, du jaune, des feuilles séchées, du sable, il récupère tout ce qu’il peut dans les parcs et met au point ses propres mélanges. « Cela fait plusieurs années que je peins. C’est devenu un besoin. Et quand je suis lancé, il ne faut pas me déranger, c’est une inspiration profonde qui vient de très loin. » Comme la musique, la peinture, la cuisine… l’art est un refuge. La semaine dernière, il a réussi à vendre trois toiles à dix euros à un touriste. Un jeune homme d’une vingtaine d’années lui a aussi acheté des gouaches et du papier Canson. Un cadeau d’anniversaire avant l’heure.

© Romane Ganneval Ganter / Photographies de Chloé Sharrock

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