Abdoulaye

le courage de se battre

juin, 2020

Paris XIIIe

Contraint de fuir la Guinée après avoir reçu des menaces de mort, Abdoulaye a vécu son exil avec une patience et une force impressionnantes. En France depuis six ans, et après avoir connu la grande précarité, ce quadragénaire a décroché un CDI dans une chaîne de restauration rapide haut de gamme grâce à l’accompagnement de l’association La Chorba à laquelle il reste très attaché. Ce qui le motive aujourd’hui ? L’avenir de ses trois fils restés avec leur mère au Sénégal.

Arrivé de Guinée en novembre 2014, Abdoulaye a v..

ÉCRIRE À Abdoulaye J’agis

Arrivé de Guinée en novembre 2014, Abdoulaye a vécu plusieurs années à la rue avant de pouvoir construire un véritable projet de vie. Sa chance ? Avoir croisé le chemin de l’association La Chorba qui l’a aidé dans son parcours d’insertion professionnelle.

Il arrive en retard et semble préoccupé. Tout en vous saluant et en s’excusant de vous avoir fait attendre, il tâte fébrilement les poches de son jean, inspecte le contenu de son sac à dos à plusieurs reprises… Sur son visage où il essaie de dessiner un faible sourire, on perçoit l’inquiétude. Au bout de quelques secondes, Abdoulaye lève la tête, dépité et constate : « Je crois que j’ai perdu mon téléphone portable. Il a glissé quand je courais dans les couloirs du métro. » Dans une époque où le smartphone est devenu un accessoire indispensable à nos vies, son stress lié à cette perte apparaît bien légitime. Sa première pensée va à ses enfants, à des milliers de kilomètres, qui « pourraient essayer de [l’] appeler ». Malgré cette mésaventure qui assombrit soudain sa journée, Abdoulaye reste stoïque. Des galères, il en a connu d’autres. Résigné, il s’installe à côté de vous, laisse doucement retomber l’adrénaline en commençant de raconter son histoire.

« Heureusement, je suis tombé sur un migrant comme moi qui m’a donné quelques conseils. Il m’a acheté un ticket de métro en précisant que c’était obligatoire pour se déplacer et il m’a dit où trouver à manger. »

Si Abdoulaye a donné rendez-vous dans les locaux de la Chorba, boulevard Poniatowski, dans le 12e arrondissement de Paris, c’est parce qu’il se sent un peu comme chez lui dans cette association. « J’ai trouvé là comme une famille. C’est important quand on a tout laissé derrière soi. » La Chorba a joué un rôle capital dans le parcours d’insertion d’Abdoulaye. Sans elle, ce demandeur d’asile n’aurait peut-être pas connu la trajectoire qui l’a conduit à passer de la rue à un emploi stable. En effet, depuis deux ans, il travaille chez Cojean. « J’ai des responsabilités. On me fait confiance. » Employé comme commis de cuisine, il est en charge de différentes tâches au sein du laboratoire de cette chaîne de restauration parisienne haut de gamme.

SE REMETTRE À TRAVAILLER A ÉTÉ SALVATEUR

Comme une quinzaine de personnes par an, Abdoulaye a bénéficié du dispositif « Premières heures » mis en place par la Chorba en partenariat avec la Mairie de Paris. Il permet à des personnes éloignées de l’emploi de reprendre progressivement pied dans la vie active. Pour Abdoulaye, se remettre à travailler a été salvateur. « A partir de ce moment, les choses ont commencé à changer. J’ai ressenti un grand soulagement. Ça fait plaisir de sentir utile, de voir qu’on commence à s’insérer dans la société. » S’il cherche parfois ses mots, le quadragénaire maîtrise très bien la langue française, notamment grâce à une formation dispensée également par la Chorba. « C’était important de bien comprendre le français. Dans mon travail, il faut suivre des fiches techniques très précises. Je ne peux pas me permettre de me tromper d’ingrédients dans une recette ! », insiste-t-il.

Que de chemin parcouru depuis qu’Abdoulaye a débarqué à la gare de Lyon avec pour tout bagage un petit sac à dos. Contraint de fuir son pays, la Guinée, après avoir été menacé de mort pour de sombres histoires de médisance et de règlements de comptes, il a entrepris un long périple à travers l’Afrique à compter du 3 août 2014. Arrivée en Italie le 20 octobre, puis cap sur la France. Que représente à l’époque ce pays pour cet Africain né de parents agriculteurs ? « La coupe du Monde de football de 1998 ! » s’enthousiasme-t-il avec un large sourire. A l’évocation de la victoire des Bleus et de la France “Black, Blanc, Beur“, les souvenirs remontent à la surface. Impossible pour lui à l’époque d’avoir accès à une télévision pour assister à la retransmission de la finale contre le Brésil. « Je me suis consolé en l’écoutant à la radio, sur RFI », raconte-t-il, les yeux pleins d’étoiles.

REFUGE DANS LES ESCALIERS D’UN IMMEUBLE

Quand il revient sur son parcours, Abdoulaye égrène les dates avec une précision d’historiographe. Comme s’il avait voulu graver chaque étape de son périple en lui à jamais. Point d’orgue de cette odyssée, l’arrivée à Paris le 2 novembre 2014. Il revient avec force détails sur ce jour où il a mis un pied pour la première fois en France, quasi trois mois jour pour jour après avoir quitté son pays natal. Le choc culturel, les conditions climatiques… À cette évocation, une sorte de vertige l’envahit. « Heureusement, je suis tombé sur un migrant comme moi qui m’a donné quelques conseils. Il m’a acheté un ticket de métro en précisant que c’était obligatoire pour se déplacer et il m’a dit où trouver à manger. »

Ses premiers pas le portent tout naturellement vers l’association France terre d’Asile comme le lui a conseillé l’homme. Mais les démarches administratives pour obtenir un titre de séjour se révèlent très longues. Pendant quatre ans, Abdoulaye dort dans la rue puis trouve refuge dans les escaliers d’un immeuble à Gennevilliers dans les Hauts-de-Seine. Il s’y fait le plus discret possible et parvient à se faire accepter des habitants. « Je partais avant 8h, et je rentrais le plus tard possible. »

Dans son parcours chaotique, Abdoulaye a pourtant la chance de croiser beaucoup de personnes bienveillantes : travailleur social, psychologue, bénévoles d’associations… Autant de mains tendues et de soutien qui l’aident à se maintenir à flots et à garder le cap. De 2015 à 2019, il est notamment suivi par une psychologue de l’association Parcours d’exil qui accompagne des exilés souffrant de psychotraumatismes. En parallèle, il prend des psychotropes pour apaiser ses nuits traversées de cauchemars. Mais depuis presque un an, il avoue avec fierté « ne plus prendre aucun médicament ».

DERRIÈRE LES FOURNEAUX DE LA CHORBA

Parmi les rencontres déterminantes, la Chorba a joué un rôle essentiel dans le parcours d’Abdoulaye. L’année 2018 marque un tournant. Le 2 janvier, le quadragénaire est embauché en contrat d’insertion par l’association qui est aussi « chantier d’insertion ». Sa première paie de 335 € constitue un premier pas vers la sortie de la précarité. Ses premières missions : la participation à la distribution quotidienne de repas chauds, à la Porte de la Villette. Depuis 1998, La Chorba récupère et collecte des denrées alimentaires pour les préparer et les distribuer aux personnes démunies. Puis, Abdoulaye passe derrière les fourneaux. « J’ai beaucoup aimé me sentir utile pour des gens qui, comme moi, en avaient besoin. » Tous les repas sont confectionnés au siège de l’association par l’équipe en insertion professionnelle dans un cadre convivial et solidaire.

Une bonne nouvelle arrive quelques mois plus tard. Abdoulaye passe un entretien d’embauche chez Cojean l’un des partenaires du dispositif Premières Heures. Concluant ! Il débute le 10 mai. D’abord dévoué à la préparation des sandwichs, le commis de cuisine prend progressivement de plus en plus de responsabilités dans la confection des plats jusqu’à superviser les plat chauds. Depuis, Abdoulaye a signé un CDI qui lui garantit une certaine stabilité. Le point problématique dans son parcours reste la recherche d’un logement. Actuellement, il vit en colocation, mais il confie à demi-mots que la cohabitation ne se passe pas très bien avec les autres locataires. Là aussi, Abdoulaye prend son mal en patience et sait qu’un jour il pourra poser ses bagages dans un chez-lui. Ce qu’il retient de son parcours ? La patience dont il faut faire preuve. Le courage aussi quand la tentation pourrait être facile de baisser les bras. « Il faut avancer étape par étape. Les choses arrivent, mais il faut savoir les attendre sans se décourager. »

Abdoulaye revient régulièrement à la Chorba donner un coup de main, en fonction de ses horaires de travail. Les salariés et les bénévoles de cette association représentent un peu cette famille de substitution qu’il s’est choisi. Il y trouve le soutien et la chaleur dont il avoue manquer parfois. Car il n’est pas facile quand on traverse ce qu’il a enduré de se créer un cercle amical, de s’insérer pleinement dans la société. Sa vie, c’est un peu “métro-boulot-dodo“, une formule qu’il ne connaît pas mais qu’il fait sienne, en dehors des moments partagés à la Chorba. Et puis la solitude n’est pas bonne conseillère. « Je préfère ne pas rester inoccupé. Cela m’évite de trop penser à ma famille, à mes enfants. Alors je donne de mon temps en aidant les autres. »

MON HÉRITAGE, CE SONT MES ENFANTS

Comme beaucoup d’exilés, Abdoulaye ressent puissamment le manque des siens et le déracinement. « Quand on est à la rue, c’est difficile de garder son énergie, de ne pas faire de bêtises. Ce qui m’a fait tenir, ce sont mes enfants. » Quand il évoque ses racines et son pays la Guinée, ce père qui parle de ses enfants avec tendresse est intarissable. Sa vie a pourtant été jalonnée de beaucoup de malheurs. Il a perdu sa première femme et ses enfants. Ses parents non plus n’ont pas survécu au virus Ebola. Abdoulaye a reconstruit une vie au Sénégal où il avait coutume de passer les mois d’hivernage (la saison des pluies) pour gagner un peu d’argent grâce à un petit commerce. Dans un village du sud du Sénégal, il a laissé une femme et trois garçons âgés de 16, 11 et 9 ans. Il leur envoie régulièrement de quoi subvenir à leurs dépenses. Il est parvenu à économiser pour aller les voir en 2019 et si la crise du coronavirus a mis entre parenthèses ses projets pour 2020, il a hâte de pouvoir retourner les voir l’année prochaine. Aujourd’hui, la crise sanitaire en rajoute à son l’inquiétude. « Mon héritage, ce sont mes enfants. Ce que je laisserai après mon passage sur terre. Je souhaite le meilleur pour eux. Ma plus grande fierté est qu’ils travaillent bien à l’école. Un jour, peut-être, nous serons réunis et nous vivrons comme une vraie famille. »

Texte_ Claudine Colozzi

Photos_ Emmanuel Haddad

Auteur·rice_ Emmanuel Haddad

Auteur·rice_ Claudine Colozzi

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