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Est-ce bientôt la fin du mobilier anti-sans-abris à Paris ?

Le mobilier ant-SDF porte bien son nom. Une partie des membres du Conseil de Paris veut y mettre fin. Enfin ?

 

Samedi dernier, il est bientôt 9 heures. J’attends l’ouverture d’un cabinet médical où j’ai rendez-vous. Je m’adosse contre un piquet entre la route et le trottoir, profitant du calme et des rayons du soleil en cette froide matinée.

 

Devant moi, je remarque une étrange installation : quatre grosses boules de cristal noir installées devant la vitre d’un grand batiment. Sur les rebords des fenêtres, une large vitre a été installée, comme si on voulait empêcher quelqu’un de tomber. Sauf qu’on est au rez-de-chaussée et que les risques de chute sont inexistants.

 

Ce mobilier dit urbain est loin d’être exceptionnel. En ouvrant les yeux et en sachant où regarder, on ne peut plus y échapper : ces piquets, plots, faux cactus, barrières, sont installées devant des vitrines ou des copropriétés et n’ont aucune valeur esthétique mais bien une utilité aux yeux de celles et ceux qui les ont installés. Empêcher quiconque de s’approcher, de s’installer, de trouver un refuge le temps d’une journée, d’une averse ou d’une nuit. Ces repousses misères ont même un nom on ne peut plus clair : « anti-SDF ».

 

« Ces dispositifs anti-SDF sont apparus il y a une dizaine d’années dans le métro, quand les bancs ont été remplacés par des sièges individuels », expliquaient Arnaud Elfort et Guillaume Schaller, plasticiens et membres du collectif The Survival Group, au Parisien en 2009. Mais selon ceux qui collectent ces espaces sur une page web en vue de les dénoncer, « personne n’assume d’installer des piques contre les SDF. Les gens disent par exemple que c’est pour la décoration ».

 

DES POLITIQUES INSIDIEUSES QUE DÉNONCENT LES ASSOCIATIONS

 

Depuis plus de dix ans, le phénomène n’a pas vraiment été atténué. Après les bancs des quais du métro, les porches des immeubles ou les rues commerçantes, l’espace public a lui aussi accueilli son lot de mobiliers urbains anti-SDF. Les bancs ne sont plus que des sortes de chaises inconfortables, ou des planches inclinées. La logique reste la même : repousser les plus précaires et les plus fragiles, de la même manière que des personnes exilées ont été repoussées en dehors de la capitale lors de l’action menée place de la République à Paris, par l’association Utopia56.

 

« Souvent les municipalités font semblant de réaménager les bancs et engagent des travaux autour pour en éloigner les SDF. Mais ce sont des politiques insidieuses, qui ne disent pas leurs noms », analysait de son côté le géographe Philippe Gargov, fondateur d’un cabinet de conseil en prospective urbaine, pour Libération.
Ces méthodes exaspèrent tellement les associations que la Fondation Abbé-Pierre a lancé en décembre 2017 une campagne de sensibilisation via la plateforme Soyons Humains pour « dénoncer la façon inhumaine et indigne avec laquelle sont traitées dans notre pays, les personnes sans domicile fixe et plus généralement les grands précaires » et recenser sur une carte ce type de mobilier urbain. Depuis 2019, la fondation organise ses « Pics d’Or », afin de récompenser, de façon ironique, les pires installations. La dernière cérémonie s’est tenue en mars dernier et le palmarès peut être consulté ici. Attention aux yeux !

 

LE CONSEIL DE PARIS RÉAFFIRME SON ENGAGEMENT

 

Alors que la crise actuelle complique de plus en plus la vie des personnes sans-abri et SDF, le Conseil de Paris s’est réuni les 17 et 18 novembre dernier pour traiter de la question du mobilier anti-SDF et le vœu du groupe écologiste d’interdire tout simplement ce mobilier dans l’espace public parisien.

 

Après différents rappels des engagements déjà pris par le passé, le Conseil a émi le vœu que la Ville de Paris « poursuivre le travail d’identification des dispositifs anti-SDF présents sur l’espace public […] et veille à ce que les futurs mobiliers urbains soient conformes à la déclaration des droits des personnes sans-abris ». Par ailleurs, le Conseil a assuré qu’après « identification des enseignes et/ou co-propriétés qui ont installé ces dispositifs anti-SDF dans un espace privé, que des actions incitatives de la ville soient réalisées pour remplacer des aménagements anti-SDF sur l’espace privé donnant sur l’espace public. » Sur Twitter, Léa Filoche, adjointe à la Maire de Paris, Solidarités et Affaires Sociales, s’est félicitée de cet engagement.

 

Mais si la Ville de Paris est en mesure d’agir sur tous les bancs publics et autres dispositifs dont elle a la responsabilité, on se rend cependant compte qu’elle a moins de capacité d’agir auprès des structures privées.

 

Alors en attendant des mesures plus concrètes et des résultats probants, nous pouvons toujours nous inspirer d’initiatives telles que celles portées par la Fondation Abbé-Pierre, le Survival Group ou encore le collectif bruxellois Design for Everyone qui hacke le mobilier anti-SDF pour dénoncer cette « discrimination invisible », peut-on lire dans Usbek & Rica.

 

Je laisserai le mot de la fin à Mathias Henry, architecte, auteur d’un mémoire sur la croissance du mobilier urbain dissuasif, cité par Usbek & Rica : « On ne peut pas avoir une ville qui promeut le bien-être, les jardins partagés, la vie de quartier, les cases à livres, et qui dans le même temps empêche certains comportements de personnes qui sont souvent les plus vulnérables. »

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