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PHILIPPE

Automne 2018

PHILIPPE

DRÔLE DE STAR À COEUR OUVERT

Automne 2018
Philippe a de plus en plus de mal à marcher. Tout le monde le connaît dans le 15e, rue du commerce. Il a son coin à lui, ses habitudes, dans la rue depuis tant d’années.

Quand Sans A_ l’a rencontré, il a immédiatement parlé d’un fauteuil roulant électrique…

Mais en creusant un peu, en discutant avec lui encore et encore, ce qu’il voulait vraiment c’était… Un peu d’amour, d’amitié, de discussion et de temps partagé.

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Brian, 

de la rue à la startup nation 

Comment passer de sans-abri à créateur d’entreprise ? Grâce à une capacité de résilience monstrueuse, un bagout hors du commun et une aptitude à la métamorphose colossale. Les superlatifs ne manquent pas pour qualifier Brian. Pourtant, quelques années en arrière, loin de Paris et du microcosme des start-ups, l’adolescent aurait pu ne jamais quitter la rue….

A 23 ans, Brian a déjà connu la rue a deux reprises. Une famille instable, un père bipolaire, le décès de ses amis, une rupture amoureuse… Il a déjà tout perdu. Il aurait pu se perdre. Mais sa capacité hors du commun à rebondir l’a mené sur le chemin dans l’entrepreneuriat. Aujourd’hui, il monte sa start-up à la Station F, le plus grand campus de start-up du monde. Un conseil à lui donner Xavier Niel ?

Casquette, baskets, fossettes. Le regard vif, le geste assuré, Brian pourrait passer pour n’importe quel petit minet fraîchement diplômé d’une business school. Sur son sweat à message, comme on en trouve tant dans les boutiques branchées de la Rive Droite, « Quartier » a remplacé « Cartier »,  la marque de luxe. Un clin d’oeil à ses origines, dont il ne reste aujourd’hui pas grande chose, à part un léger accent lorsqu’il évoque cette période. Mais, à 24 ans, l’entrepreneur a troqué le langage de banlieue pour celui de la « start-up nation ». Il est « CEO de LinesDude » et « pitche » son idée en 10 secondes chrono: « Le premier service en France qui te paie pour attendre dans les files d’attente.» Une idée maligne qui, il l’espère, le mènera à la réussite. Car pour l’entrepreneur, c’est écrit : il sera millionnaire avant 30 ans.

 

Pourtant, derrière son sourire et ses ambitions, se cache un passé déchirant, qui aurait pu le laisser sur le carreau. Un père bipolaire violent, qui manque de tuer son beau-père, le décès de ses amis les plus chers, une relation dans laquelle il s’investit à fond et dont il ne lui restera rien… Comme une série de laquelle on ne décroche pas, la vie de Brian se raconte en épisodes. On y reste accroché(e), haletant(e), jusqu’à la dernière seconde.

« Ma vie s’est arrêtée en avril »

2012. Brian a 16 ans. L’école ? Pas son truc. Avec sa « bonne tête de babtou » – comprenez de petit blanc – il passe son adolescence dans la « voyoucratie ». Malin, alerte, il se fait repérer par les mecs du quartier qui lui « montrent la voie ». Vente de drogues, cambriolage… L’adolescent manque de repères familiaux et exerce ses qualités là où on lui reconnaît un talent. De ces larcins, il n’en est pas très fier, mais « c’était une autre époque ». Mais entre ses « amis » du quartier et sa copine Manon, qu’il adore, l’adolescent s’est forgé un quotidien, des repères, une vie.

Puis, un jour, tout bascule. « Ma vie s’est arrêtée en avril ». En une semaine, il perd trois de ses proches, et ses repères. « C’était mes trois amis, des frères de coeur. J’avais du respect pour eux.» Des sortes de « grands frères » dont il avait « chopé la mentalité ».  « Ils sont morts en même temps, dans un accident de voiture. Ils avaient 16, 17 et 21 ans. » L’adolescent est sous le choc. Il ne sait pas encore qu’il s’agit du premier épisode d’une longue série de galères…

« Ton père va tuer

tout le monde »

Quelques jours après l’accident, il rentre chez lui. Sa mère est à terre, « fracassée ». Son père, bipolaire, a l’habitude de « souvent péter les plombs sur tout le monde ». Mais cette fois-ci, la gravité de la situation est inédite. Les pompiers et la police s’en mêlent. Après cette épisode, la femme choquée se renferme sur elle-même. « Elle vivait recluse, miskine ! Elle avait peur ». Brian trouve refuge chez Ange, un ami. « C’est grâce à eux si je n’ai tué personne ». Pendant quelques temps, l’adolescent respire, coupé de sa famille.

Quelques mois plus tard, Brian reçoit un appel : « Ton père va tuer tout le monde ». L’homme vient d’apprendre que sa mère a un nouveau compagnon. Armé d’un fusil, il est déterminé à tuer le nouveau. En un quart de seconde, la mère et le beau-père prennent leur décision : ils quittent la région avec Brian et ses frères et soeurs. « J’ai tout perdu. Mon milieu, mes amis… Je n’ai même pas eu le temps de prendre mes affaires. Et une séparation de non-choix avec ma copine Manon… C’est comme si on m’avait fait une liposuccion du cerveau. »

Game of zone

Lorsqu’il arrive dans le sud, dans le petit village de Le Brusc, à côté de Six-Fours-Les-Plages dans le Var, Brian va mal. Très mal. Du jour au lendemain, il est passé d’enfant à adulte. « On m’a volé mon adolescence ». Son seul point de chute et repère : la caravane de sa mère et son beau-père, où s’entassent le couple et les gamins. « On était serré sa mère ! » D’autant que sa relation avec son beau-père est conflictuelle. « Je me battais avec lui ». Il a bien tenté d’appeler un ami à Toulon. Mais la réponse est lapidaire : « c’est mort, je ne peux rien faire pour toi ». « Je n’avais plus personne », se souvient-il. La santé psychique du garçon est en péril. La perte de ses amis, de son milieu, de sa copine, s’en est trop : « Je sentais des trucs couler de mon cerveau », tente-il d’expliquer. Profondément choqué, Brian bascule et se retrouve à la rue. « C’est ma première période sans abri. »

Commence la descente aux enfers. Tôt le matin, Brian ouvre sa première bière et fume son premier joint. « Je suis devenu alcoolique, drogué. Je m’éclatais le crâne toute la journée. J’ai erré sans cerveau ». Pendant deux ans, il zone. « J’ai fait le sud entier en marchant », se souvient-il en se tapant les mollets. Puis un jour, c’est le déclic. Pour la énième fois, il est sans le sou et crève la clope. Alors qu’il essuie son énième refus, il n’en peut plus. Pour la première fois de sa vie, il prie ses amis morts. Au même moment, au loin, il aperçoit un jeune homme « mystérieux ». 

« J’apprenais de nouvelles façons de penser. Je n’avais jamais tilté qu’il y en avait plusieurs avant ça ! On avait du respect pour moi. On me connaissait. J’ai lâché du lest et j’ai appris à m’ouvrir. »

« J’avais la petite voix intérieur qui me disait “demande-lui”. Il n’avait pas de cigarette, mais il en a acheté au bar d’en face. Et il m’a donné presque la moitié du paquet. Et après, le mec, plutôt que de continuer sa route, il est reparti d’où il venait. J’avais les clopes dans les mains, j’ai buggé ! J’ai fait une prière, je l’ai choisi lui, il m’achète un paquet et en plus il repart. A ce moment là je me dis  “toi, t’es un envoyé de Dieu !” ». Il y voit un signe que ses amis décédés, même absents, veille sur lui. Sa décision est prise : il retourne chez son ami Ange, à Lyon. « J’avais un toit, une couette, un coussin. J’ai pu retrouver des affaires que j’avais laissées là-bas. J’avais 18 ans. »

Camping paradise

« Ma vraie vie a commencé à 18 ans ». Les trois années qui suivront seront salvatrices. Eliane, la mère de son ami Ange, le prend sous son aile. « Elle bossait dans un camping en Savoie. Elle m’a fait embaucher. » Brian est logé sur place. De 8h à 22h tous les jours, il est sur le pont. Au côté de sa « mère de coeur », il découvre la valeur du travail, de l’argent. « J’apprenais de nouvelles façons de penser. Je n’avais jamais tilté qu’il y en avait plusieurs avant ça ! On avait du respect pour moi. On me connaissait. J’ai lâché du lest et j’ai appris à m’ouvrir. » Ce garçon travailleur et sérieux s’attire l’amitié de tout le monde, même du maire. « Monsieur Husson, appelez-le de ma part. Il se souvient très bien de moi ! » Avec l’argent gagné, Brian voyage. « Je me suis dit merde, il faut que j’apprenne l’anglais ! » Il n’oublie pas sa famille, paye des vacances à sa mère. « Elle était fière ! »

De ces années, il garde un souvenir béni où tout s’enchaîne, enfin. Brian retrouve même Manon, sa petite amie de l’époque, dont il n’avait plus eu de nouvelles depuis son départ précipité pour le Sud. « Elle a repris contact. Moi j’hésitais… le passé ». Mais l’amour prend le dessus. Brian quitte alors son job au camping – « j’avais fait le tour » – et s’installe non loin, où Manon suit des études d’infirmière. Il enchaîne les petits boulots pour mettre de côté en attendant que Manon ait son diplôme. Il a des contacts en Suisse dans le secteur médical et il est sûr de pouvoir la faire embaucher. « C’était 3000€ pour elle, garantis, à la sortie des études ». Pour lui, à ce moment-là, « sa vie est faite ». Le plan s’est en effet déroulé comme prévu. Manon passé son diplôme, s’installe en Suisse, est embauchée par les contacts de Brian et gagne 3000€ par mois.

Sans Brian, qu’elle quitte « du jour au lendemain, sans explication ».  

« Est-ce que le temps c’est de l’argent ? »

Entre rage et tristesse, Brian entre dans une période sombre. Il déménage loin de Manon et enchaîne les boulots : « intérimaire dans les égouts, veilleur de nuit dans un hôtel le week-end, maître de chantier la semaine ». Il finit par retapper la totalité des 62 chambre de l’hôtel pour lequel il bosse. Actif, mais sans ligne directrice, il se dit qu’il faut qu’il fasse « quelque chose » de lui-même. Un jour, « dans la file d’attente du Carrefour City d’Aix-Les-Bains », la chanson Sablier du rappeur Lacrim sur les oreilles – « Est-ce que le temps c’est de l’argent ? » – Brian a une idée : et si on pouvait monétiser le temps passer à faire la queue ? Il se renseigne. « Ca se faisait déjà aux Etats-Unis. » Pendant un an, il réfléchit à son idée. « Je n’y connaissais rien mais je me suis renseigné ». Un autour d’un apéro chez son ami Erind, il prend sa décision : monter à la capitale pour créer sa boîte. Le covoiturage est payé le soir même pour un trajet le lendemain matin. « Heureusement que j’avais un peu bu, parce que, devant les amis je faisais le malin, mais en vrai, j’avais peur. »

Deuxième round

 

10h30. Place d’Italie. « On est en 2017. J’ai 22 ans, c’est ma première fois à Paris. J’étais pas bien. J’étais perdu. » Brian, sac à dos et trottinette au bras, n’a que son idée pour bagage. Mais pas un euro en poche. « J’ai tenté les foyers. “Vous n’avez pas assez de papiers, Monsieur”, on me disait. Je tente le refuge, on me dit “vous avez trop de papiers, Monsieur. J’avais juste ma carte d’identité ! J’appelle le 115, on me dit que je suis en trop bonne santé ! » La situation est ubuesque. Pour la deuxième fois de sa vie, Brian se retrouve à la rue.   

« J’avais besoin d’apprendre, il avait besoin de quelqu’un pour l’aider sur à faire des travaux dans la coloc’. On s’est complémenté (sic). Je n’ai plus payé de loyer. »
Désoeuvré, il se filme avec son portable. « Je me filmais pour me faire connaître et faire connaître mon projet. A Répu, une fois, des gens m’ont reconnu. On a voulu m’héberger mais j’avais trop honte. J’aurais préféré mourir que de demander l’aumône. » Les jours passent, et la situation ne s’améliore pas. « Ça a duré un mois, mais, au bout d’une semaine, j’étais complètement perdu. » De loin, sa famille l’encourage. Sa mère et son frère l’appellent régulièrement. « Sans eux, je pense que j’aurais abandonné. »

Anissa liked it

Avachi sur un banc aux Halles, ses rêves de grandeur et son business paraissent loin. Ses espoirs aussi. C’est un commentaire, laissé sous un post Facebook, qui va changer sa vie. Il y prend la défense d’une jeune femme. « Elle se faisait défoncer sur l’un de ses posts ». Reconnaissante, Anissa poursuit la conversation en privé. Brian explique sa situation. Elle l’oriente vers la HackerHouse d’Ivry. Cette énorme collocation accueille des entrepreneurs. Pile-poile ce qu’il faut à Brian. “La maison était ouf ! Avec douze entrepreneurs. J’ai payé un mois de loyer, avec la possibilité d’y rester trois. Et il me restait 20 balles en poche.

Mais Stéphane Bounmy, propriétaire des lieux, le prend vite sous son aile. « J’avais besoin d’apprendre, il avait besoin de quelqu’un pour l’aider sur à faire des travaux dans la coloc’. On s’est complémenté (sic). Je n’ai plus payé de loyer. » Malin, Brian propose aux colocataires de s’occuper des repas. « Je leur disais pas, mais en fait je prenais une marge sur l’argent qu’ils me donnaient quand je faisais les courses », sourit-il, malicieux. Un larcin qui permet au jeune homme de « manger gratuit ».

« Station F,

j’étais pas chaud »

L’un des colocs, Ivan, va jouer un rôle déterminant dans la suite de son histoire. Comme Eliane quelques années plus tôt, l’entrepreneur va prendre Brian sous son aile et jouer les Pygmalion. « Pendant un an, tous les soirs, il m’a coaché et donné des cours d’élocution. Il faut dire que vraiment, quand je suis arrivé, je parlais “quartier”, avec des mots pas français. Parfois on ne me comprenait même pas. Ca ressemblait à rien ! » Alors, comme dans My Fair Lady où Audrey Hepburn va corriger son accent, Brian répète, son « stylo entre les dents ». Mais dans cette maison, il apprend bien plus qu’à articuler. « Je parlais des heures avec les occupants. Ce que c’était qu’une marque, les réseaux sociaux, comment développer un business… C’était ouffissime ! » A force de parler de son projet, ses colocataires le poussent à mettre ses idées en action. « Moi, Station F, je connaissais pas. J’étais pas chaud. J’avais pas vraiment confiance en moi. Et puis, je me disais, c’est pour des gens… Ils ont fait des études. » 

Octobre 2018. « Ca fait huit mois que je suis à Paname. Je me sens prêt. » Depuis février, Brian se prépare corps et âme à passer l’oral du “Fighters Program”, un programme d’incubation de la Station F destinés à ceux « qui ne sont pas partis avec les mêmes chances ». Après un an passé à Paris, le jeune entrepreneur a confiance en lui. Il sait parler, présenter. « Je suis un tchatcheur, je savais que j’allais les tuer. » Il passe l’épreuve et fait parti des 3% sélectionnés. « Je les ai assassinés. » Depuis, il a complètement repris confiance. « A la Station F, je suis pas dégueulasse, je peux parler aux chefs d’entreprise ».

« Je veux bien

le 06 de Xavier Niel »

 

De ses expériences dans la rue, il aurait pu garder le pire. C’est pourtant le meilleur qui reste : une capacité de résilience monstrueuse, un recul et un apaisement hors du commun. « Je te jure, je reproche rien à personne. Mes parents, ça a été de bons parents, ils ont fait ce qu’ils ont pu. Ils ont fait en sorte d’assurer le logement, la nourriture. » Et son père ? « Tout homme peut péter un plomb. »

De quoi rêve-t-il aujourd’hui ? « J’ai besoin de rien », répond sobrement le jeune homme. Une copine peut être ? « Je privilégie le travail. Je vis, je bois, je mange Station F ». Il finit tout de même par se ressaisir « Enfin si, à la limite je veux bien le 06 de Xavier Niel. Parce qu’il a une super mentalité. C’est le haut du panier et je veux pouvoir penser comme lui. » A bon entendeur Monsieur Niel ?