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Une journée avec un sans-abri

En 2014, Karim est expulsé de son logement. 6 ans plus tard, il vit toujours dans la rue. Son quotidien s’écoule lentement, seulement rythmé par les repas à la mission évangélique, les potes et les siestes.

 

6h00. Paris. Été 2020. Le quartier de la Grange-aux-Belles s’anime doucement. Au cœur de la cité éponyme, Karim ouvre péniblement les yeux, réveillé par Cédric qui s’agite sur le matelas double. Autour, les premiers cols blancs se pressent vers le métro. Le quadragénaire replace sa casquette délavée sur sa calvitie naissante, avant d’enfiler ses baskets posées sur le bitume.

 

Karim est un ancien dionysien. Il habitait un studio pour lequel aucun contrat de bail n’avait été signé avec son propriétaire. Leur relation était basée sur un accord à l’amiable. Le loyer était payé chaque mois. Mais il y a 6 ans, son propriétaire décide de l’expulser pour loger une famille. Karim recherche in extremis un nouveau logement, mais n’a ni assez d’argent pour payer la caution, ni de garant pour le soutenir. Aucun bailleur n’accepte son dossier. Il se retrouve à la rue.

 

La grille de fer rouge

 

Au fil des soirées sur l’asphalte, il rencontre Cédric. Celui-ci lui propose de squatter son emplacement, entre les murs de briques d’un immeuble de la cité du 20e arrondissement et la grille de fer rouge attenante. Pas de portillon. Pour en sortir, il faut sauter au-dessus, en évitant de s’empaler sur les picots défensifs. « Ce serait dommage de devenir stérile », s’amuse Karim en mimant la situation. Chaque matin, avant de quitter l’emplacement, les deux camarades rangent les cartons, les couettes et les oreillers dans un coin : « L’objectif n’est pas de se mettre les résidents à dos, on essaie de se faire discrets. »

 

7h30. Après un tour aux toilettes publiques, les deux compagnons prennent le chemin de la place Sainte-Marthe, située à 600 mètres à pied. Ils déambulent dans ces rues qui jouxtent le quartier de Belleville jusqu’à atteindre la petite place ombragée par les arbres. Les façades, peintes de couleurs chatoyantes, se succèdent les unes aux autres. Une fresque par-ci, une plante par-là. Ce lieu, parce qu’il abrite la mission évangélique et l’association Entraide et Partage, est devenu le repère des vagabonds du 20e.

 

Les compères s’installent sur un des bancs. Ils écartent d’un geste les fleurs blanches tombées des arbres alentours. Leurs amis arrivent au compte-goutte. Un trentenaire avec une queue-de-cheval et une petite bedaine les rejoint. « Franck, c’est un peu différent, il a une demi-clé », précise Cédric. Les habitués de Sainte-Marthe parlent de demi-clé en opposition avec les « clés », c’est-à-dire les logements permanents et les « sans-clés », ceux qui dorment à la rue. Depuis la crise du Covid-19, le gaillard est logé dans un foyer avec plusieurs autres résidents. Cédric a tenté d’appeler le 115 à cette période, sans résultat. Aucun logement n’est disponible. Karim, lui, réussit à être logé pendant plusieurs mois à côté de la porte Dorée, dans le 12e. Les ventres gargouillent. Le petit groupe attend le petit-déjeuner avec impatience.

 

Un gant de toilette et de l’eau

 

9h30. La queue devant la mission évangélique est longue. Arrivé à l’entrée, Karim demande un café, un jus d’orange et un croissant. Le petit homme s’écarte pour le manger sur un banc avec les autres familiers. Depuis le début de la crise de la Covid-19, les repas sont à emporter et la salle à manger est déserte. « Nous n’avons plus le droit de faire rentrer les gens », atteste un bénévole. Après le petit-déjeuner, l’heure est venu de se laver. Lorsqu’il est motivé, Karim va aux bains-douches d’Oberkampf, dans le 11e arrondissement, de préférence tôt le matin. Aujourd’hui, il se contente du parc à proximité de la place pour se débarbouiller. Un gant de toilette et de l’eau de la fontaine feront l’affaire.

 

L’ensemble de sa garde-robe tient dans un petit sac plastique blanc qu’il trimballe partout avec lui. Variable selon les saisons et selon les arrivages. « Ils nous donnent des vêtements à la mission, mais on peut aussi leur rendre ceux qu’on ne porte pas. Après, entre nous, on se refile beaucoup de choses », explique Karim en pointant du doigt sa casquette délavée, un cadeau de Cédric. De son ancienne vie, le quadragénaire n’a conservé qu’une pochette Armani qu’il porte en bandoulière toute la journée. Il y entrepose son argent et ses papiers.

 

Une sieste sur un banc

 

11h00. « Eh le Stéphanois, tu n’as pas quelque chose à fumer ? » Depuis qu’il a hérité d’un tee-shirt vert sapin à la mission, Karim est devenu, dans l’imaginaire collectif de la place Sainte-Marthe, le supporter de l’équipe de Saint-Etienne. « C’est n’imp, je suis pour l’OM », dément-il. Tandis que le soleil monte dans le ciel, Karim se baladent avec ses amis, à la recherche d’un joint. Entre deux bouffées de cigarettes, ils se désaltèrent avec une gorgée une bière. La quatrième de la journée pour le supporter marseillais : « Le matin, quand je me réveille, je tremble. Alors je cherche une bière pour me calmer. »

 

13h00. Il fait chaud. Un pic de chaleur intense touche le pays. Près de 37° C cet après-midi sur la place Sainte-Marthe. Karim fait une sieste sur un banc dans le parc à côté. La chaleur, la bière et la fumette l’assomment. Il somnole.

 

La lecture pour s’évader

 

Après plusieurs heures, le « Stéphanois » revient sur la place. Cédric et ses amis sont assis sur les marches d’une rue adjacente. Ils apostrophent les passants en quête d’une pièce ou d’une cigarette. Dans le gobelet en plastique : quelques centimes et deux carambars fondus. « Il me semble que l’on s’est moqué de nous », s’apitoie Cédric, un brin moqueur. Le serveur du bar du coin leur donne un carton et un marqueur. Leur nouvel objectif : trouver la phrase pour mobiliser. Karim les abandonne à leur réflexion. Il ne fait jamais la manche, ça le rend mal à l’aise. Tant pis s’il n’arrive pas à finir le mois.

 

15h30. À la sardine, Karim commande un verre d’eau et un café. Le serveur refuse la pièce de deux euros qu’il pose sur la table. Il se dirige vers la devanture verte-grise de l’ébénisterie : « Je ne m’assois jamais en terrasse, même si je paie. Je ne m’y sens pas à ma place. » Installé sur un bord de trottoir, il sort de son sac un recueil de poèmes trouvé dans une boîte à lire. « Il n’en restait plus qu’un », explique-t-il en montrant L’aube Ismaël de Mohammed Dib. En tournant les pages, l’amateur de livres semble déçu : « C’est bof, il n’y a que des psaumes. » En temps normal, la lecture lui permet de passer le temps, « de s’évader » de la place Sainte-Marthe.

 

Un steak-pâtes

 

Lorsqu’il avait encore un logement, Karim travaillait en intérim en tant que serveur dans un restaurant d’entreprise, préparateur de commandes, ou encore livreur. « Je sortais du lit, je prenais mon petit-déjeuner et je passais dans la douche qui était dans la pièce d’à côté. En 30 minutes, j’étais prêt pour aller au taf », se souvient l’ancien intérimaire. Depuis qu’il habite dans la rue, c’est devenu compliqué. Se nourrir, se laver, ou même s’habiller lui prend plus de temps. Entre ses repas à la mission, ses douches à Oberkampf et ses lessives à Emmaüs, il se déplace de plusieurs centaines de mètres par jour seulement pour ses besoins primaires. Tout cela en prenant compte les horaires d’ouvertures des associations et des lieux publics.

 

Pour certain, l’organisation de la journée est un casse-tête. Débrouillard de nature, Karim ne se plaint pas : « Sur Paris ce n’est pas trop compliqué parce qu’on nous donne un livret avec toutes les associations et les horaires ». Il insiste cependant : « À cause de ces contraintes, c’est compliqué voire impossible de trouver un emploi en parallèle ». Au fil de l’après-midi, la place s’anime. Les terrasses des bars accueillent leurs clientèles tandis que les personnes sans-abris s’attardent sur les bancs.

 

17h30. La file d’attente s’est reformée à la sortie de la mission évangélique. Certains sont impatients. La mission ne sert pas le midi. Certains n’ont rien mangé depuis le petit-déjeuner. « Il arrive que des habitants du quartier donnent de la nourriture, mais si tu veux manger le midi, il vaut mieux avoir de l’argent », précise Karim, qui a tendance à sauter cette étape, par manque de moyen. Le repas du soir est servi : une soupe de légumes, un steak et des pâtes. Un yaourt et un fruit en dessert. La mission est un des rares endroits de Paris à servir des repas chauds. Karim n’aime pas les desserts. Généralement, il se contente du plat, « pour ne pas faire de gâchis. »

 

Une bouteille de Schweppes Agrum et de la vodka

 

La digestion passée, la soirée peut commencer. Les boissons fortes sont de sortie. Karim s’est préparé un flash avec une bouteille de Schweppes Agrum et un peu de vodka. Le taux d’alcool a encore monté d’un cran. Franck et Cédric font de grands gestes, parlent fort et se poussent à tour de rôle. Rapidement, les paroles laissent la place à des cris : « Je pourrais te planter ! » hurle Franck à Cédric, agacé par son comportement. À côté d’eux, un de leurs acolytes s’énerve contre un passant parce qu’il l’a regardé de travers. « Quelquefois, tu pètes les plombs », tente de justifier Karim, décrivant leur situation commune. Nombre d’entre eux tournent en rond depuis des années sur la place Sainte-Marthe. Jusqu’ici, ils n’ont pas trouvé la porte de sortie.

 

Aux terrasses, les Parisiens font la fête. Ils ne se tournent jamais vers les habitués de la mission, sauf lorsqu’il y a du grabuge. Les deux mondes se confrontent, mais ne se mélangent pas. Ils profitent de leur soirée chacun de leurs côtés. Karim éprouve cette marginalisation au quotidien, de jour comme de nuit : « Hier, on est resté ici jusqu’à 4 h du mat’. On a fait la fermeture du bar, mais sur le banc. »

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