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Un « Logement d’abord », la relâche ensuite

Instaurée lors du plan quinquennal de 2017, la politique du Logement d’abord propose aux personnes sans-abris des hébergements permanents. Fatimata, une mère de famille guinéenne, en a bénéficié, quatre ans après des années de rue et de centre d’hébergement.

 

Dans sa cuisine montpelliéraine, Fatimata* prépare l’attiéké, un plat ivoirien dont elle raffole. Les odeurs de poisson et de manioc embaument son grand T4. Avec ses enfants, la Guinéenne a connu la rue et les hébergements d’urgence, mais depuis novembre 2019, elle savoure une autonomie retrouvée. Avec trois chambres, deux balcons, et des WC séparés, la mère de famille n’en revient toujours pas : « C’est le changement que l’on attendait depuis quatre ans, avoir un endroit pour nous. »
Un changement rendu possible par la politique du Logement d’abord. Instauré lors du plan quinquennal de 2017, ce programme propose directement aux personnes sans-abris des hébergements permanents. Tandis que la méthode traditionnelle prône une progression par palier dans laquelle les personnes sans-abris sont contraintes de vivre dans des hébergements provisoires jusqu’à être jugées apte à gérer leur propre logement.

 

« Vous devez faire vos preuves pour tout, alors que des gens lambda on ne leur demande rien », explique Stéphanie Delbrel, chef du service Gestion Sociale du Logement à la métropole de Montpellier. « Pourtant, ce sont des familles qui ont parfois vécu l’enfer. »

 

« Un don de Dieu »

 

Fatimata est originaire de Conakry, capitale de la Guinée. En 2016, ses filles sont menacées de se faire exciser par sa belle-famille. « Mon mari n’était pas d’accord non plus, mais ils le font de force. C’est la coutume », s’attriste-t-elle. Pressée par la situation, la Guinéenne s’enfuit à Paris avec trois de ses enfants. Sans argent ou presque, ils dorment plusieurs jours dans une rue à proximité de la gare de Lyon.

 

Lorsque son fils, Amadou, tombe malade, la famille est conduite à l’hôpital Trousseau puis elle est orientée vers un centre d’accueil pour demandeurs d’asile (CADA). Une première bénédiction pour Fatimata. Mais elle est loin d’être suffisante. « On dormait à quatre dans une seule pièce. Tout le reste était commun. C’était sale, surtout les toilettes », se souvient la mère de famille. À l’automne 2019, la Conakryka est contactée par Les Restos du cœur. Un appartement est disponible pour elle et ses enfants, « un don de Dieu ».

 

Des tableaux, des rideaux et des photos

 

Situé à proximité du Lez, un fleuve d’Occitanie, l’appartement immaculé fait 83 mètres carrés. Le cadre est idéal pour les promenades en famille. Le soir, les jeux de société sont monnaie courante dans le salon, « sans entendre des cris, voire des coups de fusil venant du quartier ». La maman s’est approprié le lieu, accrochant de-ci, de-là des tableaux, des rideaux et des photos. « C’est un soulagement de se lever le matin, d’avoir sa douche, de manger, et tout ça sans être dérangée », témoigne Fatimata.

 

Sans ce dispositif gouvernemental, Fatimata n’aurait pas pu bénéficier d’un hébergement aussi rapidement. D’abord, parce qu’elle ne suivait pas depuis suffisamment longtemps un parcours de réinsertion. Ensuite, car les logements disponibles manquent. « Jamais nous n’avions obtenu des logements comme ça auparavant », explique Stéphanie Delbrel. Lors de la mise en route, la métropole a rencontré les bailleurs sociaux. « On a mis 8.500 euros d’accompagnement par logement, c’est énorme ! Mais on garantit que la personne va payer son loyer. C’est une garantie pour les bailleurs », précise-t-elle.

 

Du judo et du foot

 

Les participantes et les participants n’ont aucune obligation d’accompagnement social tant que leur loyer est payé et qu’il n’y a pas de trouble du voisinage. Fatimata est relativement indépendante. Son français est bon, à l’écrit comme à l’oral. Malgré tout, la mère de famille apprécie ses rencontres quinzomadaires avec Émilie, son assistante sociale. « Pour les personnes qui le souhaitent, on les accompagne dans leurs démarches administratives, chez le médecin, pour l’inscription à la crèche, ou même pour les courses de décoration du logement », explique cette dernière.
Les enfants, Aicha, Samira et Amadou, ont de leurs côtés enfin trouvé la stabilité. Leurs établissements scolaires sont à seulement cinq et dix minutes de transports en commun et elles et il s’intègrent socialement grâce à leurs activités respectives : Aicha et Samira au judo, Amadou au foot. Seule petite ombre au tableau : les problèmes de santé de Fatimata, suivie régulièrement pas un médecin. « Nous tentons de former un filet de protection autour de la personne pour progressivement lui permettre de sortir véritablement de la rue », explique-t-on du côté de l’association Aurore.

 

Un dispositif moins cher

 

Malgré tout, ce dispositif « coûte beaucoup moins cher que lorsque les gens sont à la rue », révèle l’association. Car s’il faut payer les assistantes et assistants sociaux et les logements, ce sont normalement les coûts des maraudes, des hospitalisations irrégulières, ou encore des chambres d’hébergement d’urgence qui reposent lourdement sur les épaules de l’État. « Les addictions, mais surtout les temps d’hospitalisation sont en moyenne réduits de moitié », constate-t-on à l’association Aurore.

 

En janvier 2020, Julien Denormandie, à l’époque ministre chargé de la ville et du logement, vantaient la réussite du programme et des 150.000 personnes « sorties de la rue » depuis 2017. Mais les associations, acteurs et actrices locales s’inquiètent. Le budget des Centres d’hébergement et de réinsertion sociale (CHRS), des établissements sociaux, a été diminué de 57 millions d’euros en 2018.

 

Un bail à son nom

 

« Ils nous ont expliqués que maintenant, il y a le Logement d’abord. J’imagine qu’il finance ça avec une grande enveloppe, mais le problème, c’est qu’en termes de places, on ne fait pas un dixième de ce que fait les CHRS », explique Stéphanie Delbrel. Dans le secteur, environ 1600 personnes n’ont pas d’abris, tandis que le Logement d’abord a un objectif de seulement 140 logements en deux ans. « Pour moi, on arrêtera de financer les CHRS quand on aura réussi à mettre tout le monde dans un logement », insiste-t-elle.

 

Si le Logement d’abord semble avoir encore du chemin à parcourir et besoin d’un engagement politique plus fort, à Montpellier, Fatimata est heureuse. Elle deviendra locataire de son logement le 18 novembre. Après un an, le bail glissera à son nom : « Je n’attends que ça. On va discuter, signer, et ce sera enfin mon appartement ».

    Isabelle Hautefeuille

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