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Sans-abris et travail : un poids dans la main

IDÉE REÇUE — Les contrats de travail ne sont généralement pas adaptés aux personnes sans-abris. Le besoin d’immédiateté, l’impossibilité d’être présentable, et le manque de capacités physiques ou intellectuelles, transforment souvent le chemin de l’emploi en parcours du combattant.

 

Orléans. Comme chaque matin, Ana, 34 ans, s’installe rue de la République, l’artère commerçante de la ville. « Tu peux revenir plus tard, s’il te plait ? Je dois travailler là », lance-t-elle gentiment, assise en tailleur contre le mur en crépi, une coupelle remplie de quelques pièces devant elle. La jeune femme, impassible, adresse un sourire par-ci, un mot gentil par-là aux passantes et aux passants qui acceptent de croiser son regard.

 

Elle fait la manche entre trois et quatre heures, le temps de récupérer une trentaine d’euros. Ensuite, elle file rejoindre son compagnon et ses amis pour profiter de son temps libre. Une journée assez banale, pas si différente de celle d’une citoyenne lambda.

 

Depuis qu’elle s’est retrouvée à la rue l’année passée, la trentenaire vit au jour le jour. « Le problème du travail, c’est qu’il faut attendre la fin du mois pour toucher notre salaire. Mais on en a besoin bien avant », explique la trentenaire en rangeant ses affaires.

 

Une temporalité spécifique

 

« Pour les personnes sans-abris, le travail au sens classique du terme n’est pas une priorité, il faut d’abord survivre. On n’a pas la possibilité de se projeter dans le futur, », analyse Thibaut Besozzi, docteur en sociologie. Les contrats de travail classiques ne sont pas adaptés pour les personnes sans-domicile car le salaire n’est versé qu’à la fin du mois, alors qu’elles doivent se nourrir le jour-même. Difficile également lorsqu’on l’on vit dans la rue, de se présenter avec une allure convenable au travail.

 

À Paris, Ahmed, cinquantenaire petit et carré aux cheveux très noir, est désemparé : « Les douches publiques du 15e sont en travaux ». Pas de douche, pas d’intérim, et donc pas de revenu. Ni une, ni deux, il prend la direction de la mairie pour demander où sont les douches les plus proches. Problème : « Il est trop tôt, elle n’est pas encore ouverte ». En attendant, il arrête les passantes et les passants et leurs demande quelques pièces pour l’aider.

 

Depuis qu’il vit dans la rue, Ahmed doit s’adapter aux horaires des associations et des lieux publiques, « une vraie galère ». Les tâches quotidiennes comme se laver, s’habiller, manger ou simplement dormir lui prennent beaucoup plus de temps.
Quelques initiatives ont choisi de faire l’inverse en s’adaptant aux personnes sans-abris. Le programme Tapaj mis en place depuis 2013 à Bordeaux, propose des contrats de travail de quelques heures, payées à la journée. Les personnes visées ont moins de 25 ans et consomment pour la plupart des substances psychoactives.

 

Le dispositif est innovant et semble fonctionner. Selon le rapport de l’université de Bordeaux, 45% des jeunes ont pu trouver une sortie positive à l’issue du programme, c’est-à-dire en formation qualifiante, en travail à temps plein ou partiel. À la suite du succès du programme bordelais, la structure est devenue nationale en 2017. Il est aujourd’hui présent dans une vingtaine de villes françaises.

Incapacité physique

 

« Tu vois le mur ? Il est noirci en hauteur. Parce que je jonglais ici, avec du feu », se souvient John. L’Écossais a fait le tour de l’Europe en tant qu’artiste de rue ou « troubadour », selon ses propres mots. Il récoltait plusieurs dizaines d’euros par jour grâce à cette activité, un travail pour lui, une forme de mendicité pour d’autres. « J’étais bien connu dans la rue, mais j’ai dû arrêter à cause de mon hernie discale », déplore le septuagénaire en se touchant le cou.

 

« D’une part, cela empêche concrètement, corporellement, d’exercer certaines activités professionnelles, en fonction des pathologies », explique Thibaut Besozzi, docteur en sociologie. « D’autre part, cela occasion des rendez-vous médicaux réguliers et indispensables qui déterminent l’emploi du temps hebdomadaire, mensuel, etc. »

 

John a élu résidence rue de la République à Orléans. La nuit, il s’installe sous le préau de la Banque Postale, et le jour, il migre en face du tabac. Deux « spots » espacés de seulement cinquante mètres car il peine de plus en plus à se déplacer. À son âge, il n’est pas question pour cet ancien palefrenier de chercher un emploi. Victime d’un accident, il a été obligé de changer de métier, mais n’a jamais suivi d’autres formations.

 

À l’image de John, beaucoup de personnes sans-abris n’ont pas toujours les capacités nécessaires pour trouver un emploi. « Plus de 50% d’entre elles n’ont pas le bac », constate Thibaut Besozzi, docteur en sociologie.

 

Incompétence

 

Face à ce constat, certaines associations proposent du travail sans qualifications particulières. Carton Plein, situé rue des Poissonniers, dans le 18e arrondissement de Paris, embauche des personnes sans-abris, sans aucun prérequis. « Nous les formons sur place aux tâches qu’ils vont réaliser », explique Laure Turchet, coordinatrice du Dispositif Premières Heures (DPH). Dans le petit atelier, Gaël descotche des cartons avant qu’ils ne soient remis en état, puis vendus dans la boutique attenante.

 

Chaque jour, le quadragénaire peut choisir le poste qu’il souhaite occuper. Son préféré : la vente. « J’ai fait les marché pendant trente ans de ma vie », se souvient-il, « alors répondre au téléphone et guider les client, c’est mon truc ».

 

Avant d’être embauché à Carton plein, Gaël vivait dans une tente au bois de Vincennes. L’association Emmaüs est venue à sa rencontre, l’a logé en Centre d’Hébergement d’Urgence (CHU) puis en Centre d’Hébergement et de Réinsertion Social (CHRS) et l’a finalement aidé à trouver cet emploi.

 

À 6 heures par semaine, Gaël ne gagne que 245 euros par mois. Son objectif n’est pas de rouler sur l’or, mais plutôt de reprendre une vie normale, « de sortir de la misère », assure le valoriste. « J’adore ce travail et il me permet de bouger », ajoute-t-il, décrivant fièrement un emploi qui le reconnecte avec les enjeux du monde contemporain tel que l’environnement.

 

Laure Turchet constate que cette activité plaît aux employés: « En 6 mois, on eu trois décrochages, à peine 10%. La plupart des personnes ont envie de travailler ». À croire que lorsqu’on leur en donne les moyens, les personnes sans-abris n’hésitent pas à mettre la main à la pâte.

    Isabelle Hautefeuille

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