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Précarité menstruelle : les règles et dilemmes de la rue

Dans cet article, nous parlons de « femmes » par soucis de simplicité mais n’oublions pas que toutes les femmes n’ont pas leurs règles et que d’autres personnes qui ne s’identifient pas comme femmes (telles que les hommes trans ou personnes non-binaires) peuvent aussi avoir leurs règles et être victimes de précarité menstruelle.

 

1,7 million de femmes sont touchées par la précarité menstruelle. C’est-à-dire qu’elles n’ont pas les moyens de s’acheter des protections hygiéniques et des médicaments pour soulager leurs douleurs. Parmi ces femmes, celles qui vivent dans la rue souffrent particulièrement de ce fléau, aux conséquences physiques comme psychologiques.

 

Chaque mois c’est la même chose. Deux jours avant ses règles, Mélanie commence à ressentir de fortes douleurs dans son ventre. Il se gonfle, la plie en deux, l’empêche de marcher. « J’ai des crampes très dures, c’est comme si on me sciait tout le bas ventre », explique-t-elle. En plus des crampes, Mélanie souffre de nausées qui peuvent se poursuivre pendant quatre à six heures. Même quand elle a le ventre vide. Mélanie souffre d’endométriose, une maladie gynécologique qui touche une femme sur dix et peut entraîner d’intenses douleurs.

 

Depuis février dernier, les douleurs de Mélanie ont empiré et elles peinent à trouver de quoi les soulager. Car cette ancienne commerciale âgée de 43 ans est à la rue. Avec le retour du froid, elle confie par téléphone à quel point les basses températures décuplent ses douleurs. Aujourd’hui, elle a de la chance, souffle-t-elle. Elle est au chaud, dans une chambre d’hôtel payée par l’association Réchauffons nos SDF, fondée par la lanceuse d’alerte Sarah Frikh. Cela tombe bien. Ses règles sont arrivées ce matin. Mélanie va pouvoir se reposer.

 

Le tabou des règles

 

Comme Mélanie, de nombreuses femmes font face à la précarité menstruelle. C’est-à-dire qu’elles n’ont pas les moyens d’acheter des protections hygiéniques pendant leurs règles mais aussi, qu’elles ne peuvent pas se fournir en médicaments pour soulager leurs douleurs, ou se rendre dans un cabinet médical.

 

« La précarité menstruelle est un sujet important parce qu’il fait écho au tabou qui entoure les menstruations », analyse Laura Pajot, responsable de la communication de l’association Règles Élémentaires, qui organise des collectes de protections hygiéniques pour les plus démunies. L’objectif de l’association est ainsi double : « lutter contre la précarité menstruelle et briser le tabou des règles » car, selon Laura Pajot, les deux sont liés. « Plein de gens ne savent pas ce qu’est la précarité menstruelle. Or, chaque femme a le droit de pouvoir se protéger dignement pendant ses règles. » Selon l’association, 2 millions de femmes seraient par ailleurs touchées par cette forme de précarité.

 

Choisir entre un paquet de pâtes ou de serviettes

 

Toutes les associations avec lesquelles nous avons échangé sur le sujet le confirme : le public touché par la précarité menstruelle est vaste et la demande est croissante.

 

Règles Élémentaires a par exemple distribué 4 millions de produits en cinq ans d’existence. Le Camion Douche, basé à Toulouse, voit aussi sa demande de kits d’hygiène et de kits de protections hygiéniques augmenter de la part de femmes « très précaires, qui vivent dans la rue, sont mal logées ou n’ont tout simplement pas les moyens de s’acheter des serviettes ou un savon », détaille Héloïse Brière, cofondatrice de l’association.

 

Féminité Sans Abri a de son côté comptabilisé une augmentation de 40% de la demande de trousses de toilettes, rapporte Isabelle Colin, présidente de l’association. « Notre demande explose auprès de personnes âgées qui se retrouvent dans des situations monstrueuses comme auprès d’étudiantes qui manquent trois à quatre jours de cours par semaine parce qu’elles doivent choisir entre acheter un paquet de pâtes ou de serviettes ! », alerte Isabelle Colin.

 

D’une mycose à une salpingite

 

Alors pour s’en sortir, le système D prime. Mélanie doit par exemple compter sur la générosité des gens, à qui elle demande un ou deux dolipranes, histoire de la dépanner. La sans-abri fréquente aussi les églises, qu’elle préfère aux foyers, où la violence est très présente.

 

D’autres femmes prennent ce qu’elles ont sous la main pour se protéger. « Un vieux t-shirt, du papier journal ou toilettes… avec tous les problèmes d’infections gynécologiques que cela peut entraîner », détaille Isabelle Colin. « Car lorsqu’il y a infection, il n’y a pas forcément de médecin pour prescrire le médicament qui va soulager immédiatement la douleur. Une mycose non-traitée peut devenir très désagréable, se transformer en salpingite et cela peut devenir extrêmement dangereux. »

 

Le site Les Nouvelles News rapporte une étude du Fonds des nations unies pour la population dans laquelle « une corrélation a été observée entre mauvaise gestion des règles et augmentation du risque d’infections, comme les mycoses ou les cystites ». « Les femmes à la rue sont ménopausées beaucoup plus tôt que les autres. D’abord peut-être parce que qu’il y a une sorte de déni par rapport à leur féminité. Elles se protègent des violences de la rue. Mais aussi parce que la malnutrition entraîne des problèmes hormonaux », explique Isabelle Colin, avant de souligner que les problèmes de santé ne sont pas que d’ordre physique, mais aussi psychologiques.

 

Rester propre pour rester visible

 

Car l’accès à l’hygiène est une nécessité pour tout être humain. Les femmes qui ne peuvent pas se protéger pendant leurs règles se trouvent alors d’autant plus isolées et invisibles qu’elles ne le sont déjà. « Cela nous est arrivé d’accueillir des femmes qui n’avaient pas eu accès à une douche pendant plusieurs mois », rapporte Héloïse Brière, cofondatrice du Camion Douche.

 

« Être propre fait partie d’un besoin vital pour rester en bonne santé mais aussi pour avoir confiance en soi, aller vers les autres et se sentir inclus dans notre société. On ne se rend pas compte quand on n’a pas accès à l’hygiène, que l’on n’a ni vêtements propres, ni protections hygiéniques ou savon, qu’il est alors très difficile d’aller vers les autres et donc, d’exister au yeux de la société. » Isabelle Colin, de Féminité Sans Abri, abonde : « Quand on est invisible, c’est comme si on n’existait plus. On devient transparent et cela peut entraîner des problèmes psychologiques. »

 

Pour accompagner les femmes sur le plan physique et psychologique, l’association Agir pour la santé des femmes a mis en place des maraudes composées de plusieurs professionnels de la santé, comme des infirmières, sage-femme mais aussi des psychologues. L’idée n’étant pas forcément de soigner les femmes dans l’instant mais d’établir un premier contact et un diagnostic afin de leur apporter, ensuite, l’aide professionnelle dont elles auraient besoin.

 

Les serviettes hygiéniques, un produit en or

 

Alors comment contribuer à lutter contre la précarité menstruelle et aider ces femmes ? « Donnez des protections hygiéniques ! », invite Laura Burjot de Règles Élémentaires.

 

Toutes les associations spécialisées vont le diront : pour les femmes à la rue, on bannit le don de tampons et on privilégie les serviettes jetables. « Offrir des tampons à une femme à la rue est une abération », martèle Isabelle Colin, « elles n’ont pas forcément la notion que ce produit se retire souvent, toutes les deux ou trois heures et, surtout, elles n’ont pas facilement accès à un endroit où elles pourront se laver les mains ».

 

La présidente de Féminité Sans Abri ajoute que si vous croisez une femme à la rue, vous pouvez vous présenter à elle et lui proposer une serviette hygiénique sans forcément attendre qu’elle vous le demande. « Vous verrez que ces produits sont reçus comme de l’or ! », s’exclame celle qui voit d’un bon œil la mise à disposition de serviettes hygiéniques dans certains points clés.

 

Le gouvernement a lancé l’expérimentation de la gratuité des protections hygiéniques dans plusieurs lieux collectifs, rapportait 20 minutes en février dernier. Dans un entretien accordé au média Brut, vendredi 4 décembre, le président de la République Emmanuel Macron a également promis une « réponse très concrète » à la problématique de la précarité menstruelle « au premier semestre de l’année prochaine ».

    Arièle Bonte

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Règles élémentaires

L’association Règles Élémentaire a été créée avec un objectif : en finir avec le fléau et le tabou de la précarité menstruelle.

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