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Nuit de la solidarité : le métro, refuge du chaos

À l’occasion de la Nuit de la Solidarité, bénévoles RATP et agents du Recueil Social, le service social du réseau de transport francilien, sont partis à la rencontre des personnes sans-abris du métro, pour les recenser et leur proposer une assistance.

 

21h, station François-Mitterrand. D’un quai à l’autre, les bénévoles scrutent recoins, couloirs exigus, passerelles, à la recherche de quidams en peine. Dans les boyaux du métropolitain règne un silence pandémique, rompu de temps à autre par les annonces des haut-parleurs ou les pas furtifs d’usagers à la bourre. C’est Monique, agente du Recueil Social (le service RATP d’orientation et d’accompagnement social destiné aux personnes sans-abris du métro), qui mène le groupe et dirigera ce soir l’opération jusqu’à la station Madeleine.

 

La travailleuse sociale repère un homme isolé et se présente à lui, pliant ses genoux pour se positionner à sa hauteur. Pris de panique, le type extrait de sa veste des papiers d’identité hors d’âge et un ticket de métro chiffonné qu’il brandit en signe de paix. Comprenant enfin de quoi il retourne, il préfère décliner : « Allez plutôt vous occupez de mon petit frère. Il dort là-haut, à l’entrée de la station ». Monique renonce à poursuivre le dialogue avec cet homme qui s’éloigne en boitant. « Ces comportements sont courants », regrette-t-elle. « Les personnes sans-abris de longue date ont tendance à minimiser leurs problèmes, elles se sont résignées à la douleur, avec parfois la certitude que personne ne peut plus rien pour elles. »

Comme Monique, près de 70 bénévoles et agents du Recueil Social sont mobilisés ce soir à la rencontre des personnes qui dorment dans le métro parisien. Au-delà du recensement, cette 4ème édition de la Nuit de la solidarité est l’occasion pour la RATP de sensibiliser ses employées à la cause du sans-abrisme. Chauffeur de bus à Paris, Adnan honore cette année sa deuxième participation en tant que bénévole : « Derrière mon volant, je croise toute la journée des personnes sans-abris pour lesquelles je ne peux rien faire. La Nuit de la Solidarité, c’est une manière de se rattraper. » Franck est également un volontaire fidèle. Cet agent d’information et de prévention affairé aux bus noctilien tire beaucoup de ces maraudes souterraines « J’apprends des subtilités d’approche, de dialogue, qui m’aident ensuite dans le cadre de mes fonctions de nuit. »

Le métro, un refuge préféré aux hébergements d’urgence

Ce comptage annuel, rendu possible par un dispositif humain exceptionnel, est aussi d’une réelle utilité pour la RATP puisqu’il permet de localiser les personnes les plus vulnérables en une seule et même opération. « Les sans-abris qui ont besoin d’aide seront pris en charge dès demain par nos équipes professionnelles », précise Monique.

 

Fondé en 1994, le Recueil social est un service opérationnel 24h/24 et 7/7, qui propose aux personnes sans-abris une écoute, des collations, et une orientation vers des espaces d’accueil, grâce à l’appui de six bus et quatre minibus. « Nous disposons de 70 places au centre d’hébergement et d’assistance aux personnes sans-abris de Nanterre (CHAPSA), exclusivement réservé aux sans-abris du métro », continue la travailleuse sociale. « Nous travaillons en partenariat avec des accueils de jours, où nous pouvons emmener les sans-abris du métro qui ont besoin de se reposer, de prendre une douche, ou de renseignements concernant des démarches administratives. » Chaque année, la RATP consacre six millions d’euros à ce dispositif unique dans l’univers des transports.

L’équipe s’engage dans une rame de métro, en route pour la prochaine station. Sur le quai désert de la ligne 14, Gare de Lyon, un homme sans-abri bavarde avec lui-même. « J’ai été bloqué plusieurs mois en Tunisie pendant le premier confinement. Quand j’ai enfin réussi à rentrer, on m’a licencié », raconte cet ancien professeur de français qui habite le métro depuis bientôt un an. Visiblement affecté au plan psychique, l’homme s’égare en propos nébuleux et explique recevoir de la nourriture de « Dieu en personne », sans donner plus de détail sur ledit système d’approvisionnement. « C’est pas toujours évident de garder le fil du questionnaire avec des gens saouls, ou atteints de troubles psychiatriques », confie Adnan. « Il faut essayer de les écouter sans trop rentrer dans leur “jeu”, ni les brusquer avec nos questions. C’est tout un équilibre ! » ajoute Franck, souvent confronté à ce genre de schéma dans le bus noctilien.

Conséquences psychiques, et perte des sens spatio-temporels

Sitôt que les bénévoles abordent la question de l’hébergement, l’homme se met à ventiler tout un tas de gestes, en grandes brassées, comme quoi « non merci, les foyers et autres dispositifs d’urgence, sans (lui) » ! Monique n’est pas surprise outre-mesure : « On a beaucoup de personnes qui finissent dans le métro parce qu’elles ont connu des expériences traumatisantes en centre d’hébergement, où les agressions et les vols sont monnaie-courante. » Le vieil homme acceptera néanmoins de rencontrer demain matin les équipes du Recueil Social, selon lui « plus aimables que celles du Samu Social, qui se contentent de (les) jeter de foyers en foyers ! ».

Si les missions du Recueil Social demeurent intrinsèquement liées à l’urgence, elles s’inscrivent néanmoins dans une démarche au long court, à partir d’examens approfondis et personnalisés. C’est notamment ce qui lui vaut sa bonne réputation auprès des personnes sans-abris. « On prend le temps de les comprendre, on instaure un sentiment de confiance à force de café, de dialogues, pas à pas, même si ça doit prendre plusieurs mois. Ensuite, on diagnostique leurs besoins et on essaie de leur faire comprendre que rester sur les quais n’est pas une solution », explique Monique. « Il faut les sortir de là, et vite. Car rester dans le métro conduit à la perte des sens spatio-temporels. Les conséquences psychiques sont catastrophiques. » Selon le rapport de la Nuit de la Solidarité 2020, 7% des personnes sans-abris vivant dans le métro n’en sortent jamais. Frédéric, 70 ans, fait partie de ceux-là.

 

Recroquevillé à même le sol, le dos contre une aération chauffante, celui qui est surnommé Fred subsiste dans un état de décrépitude et de crasse avancé. L’homme squatte la station Gare de Lyon depuis six ans, et souffre d’une maladie des jambes qui le prive de mobilité, et le contraint à se déplacer en rampant sur les coudes. « On vient le chercher plusieurs fois par semaine pour l’amener prendre une douche dans un accueil de jour. Sans quoi, il ne peut ni se laver ni se restaurer », raconte Monique. « On m’a volé mon sac de couchage, il faut m’aider, parce que là je suis vraiment dans la merde », peine-t-il à articuler. Monique lui donne sa parole : l’équipe passera demain matin s’occuper de lui.

Moins de personnes sans-abris dans le métro que l’an passé

Le Recueil a bien tenté de sauver Frédéric de là, mais celui-ci s’y est toujours opposé. « Il ne veut pas quitter cette station parce qu’il a un membre de sa famille qui vit au-dessus, dans le quartier », révèle Monique. Comme cet homme, nombreuses sont ces personnes à élire domicile dans une station sans ne plus en bouger. « Cela peut être lié à la présence d’un proche, ou bien à une forte attache au quartier dans lequel elles ont longtemps vécu avant de se retrouver à la rue. Ça les réconforte de rester dans un coin qu’elles connaissent. » Pour d’autres, le métro est juste perçu comme un refuge pratique. « Il fait chaud, il y a de la lumière, de l’électricité, des agents RATP. C’est moins glauque qu’un squatte ou un parking », analyse Monique.

 

Brian, 44 ans, semble en effet trouver ici un certain « confort ». Assis près d’une borne électrique, l’homme lorgne Les Visiteurs 2 sur son téléphone. L’hiver, cet ancien manutentionnaire a pris l’habitude de se réfugier la nuit dans le métro pour se protéger du froid. Celui qui vit à la rue depuis huit ans a depuis longtemps oublié l’assistance des travailleurs sociaux, comme les demandes de mise à l’abri : « J’ai passé mes trois premières années dehors à appeler le 115 du matin au soir, et je n’ai jamais obtenu un nuit d’hébergement. Donc je me débrouille par moi-même, et c’est comme cela que ça marche le mieux. » Absorbé par son film, l’homme accepte sans conviction la proposition d’aide de Monique, qu’il n’écoute plus que d’une oreille. Salutations souscrites, les bénévoles reprennent leur maraude.

D’après le pré-comptage des employés RATP – une estimation effectuée chaque année en amont de la Nuit de la Solidarité -, les personnes vivant dans le métro en ne seraient plus que 150, contre 300 l’an dernier. Pour Monique, ce changement démographique est indéniablement lié à la crise sanitaire actuelle : « Il y a beaucoup moins de trafic dans le métro. Qui dit moins d’utilisateurs, dit moins de recettes à la clé pour les personnes sans-abris. Or, certaines squattaient uniquement ici à des fins pécuniaires. Jadis, c’était plutôt un bon spot pour faire la manche ! »

« Les compter, c’est aussi les faire exister »

Plus la soirée avance, moins l’équipe croise de personnes sur son parcours. Quelque chose de froid et de sinistre a envahit les gorges vides du métropolitain où, désormais, seules les voix des bénévoles résonnent.

 

Un homme abîmé surgit de nulle part. Tirant derrière lui sa patte-folle et un cabas, il traverse le hall en trotinnant. Samir, 48 ans, en fait quinze de plus. Apeuré, le souffle court, il explique courir ainsi chaque nuit jusqu’à s’effondrer d’épuisement sur le sol. C’est la seule manière qu’il ait trouvée pour s’endormir et conjurer les cauchemars. Le sans-abri soulève son pantalon et dévoile une cheville meurtrie, tachée d’ecchymoses violacées. « Un taxi m’a roulé sur le pied y’a deux ans. Mais quand je suis arrivé à l’hôpital, on m’a dit que ce n’était pas grave et je suis reparti avec une boite de doliprane. Voilà le résultat ! » Les bénévoles n’ont rien d’autre à ajouter que des yeux interloqués.

Hier, ce père de famille s’est fait détrousser dans son sommeil. « Ils m’ont volé mon manteau ! Il y avait sept euros, et un yaourt », gémit-il au bord des larmes, un hoquet dans la voix. Quatre ans qu’il est à la rue, et autant d’années qu’il n’a plus vu ses trois enfants. « Je ne sais plus où ils vivent, et de toute façon je n’oserais pas me manifester dans cet état. » Les bénévoles lui proposent de rester dans le coin jusqu’à demain, ainsi les équipes du Recueil pourront le trouver. Mais l’homme n’a pas le temps de dire oui qu’il reprend déjà sa route de son allure désaxée, frottant ses souliers usées contre le sol. « La rue, c’est vraiment pas de la tarte. Je vous le dis, moi ! », lance-t-il au loin, avant de disparaître dans un couloir.

 

Les bénévoles restent plantés là un moment, à s’échanger des regards contrits, ébranlés de tout leur long par le témoignage de cet inconnu. « Heureusement que je ne descends pas tous les jours sur le terrain », lâche enfin Monique. L’agente du Recueil Social se remet en marche, et exhorte ses camarades à la suivre. « On est réunis ce soir pour les aider. Les compter, c’est aussi les faire exister ».

    Edgar Sabatier

    Corentin Fohlen

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