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L’isolement, ou le self-défense des sans-abris

INTERVIEW— Certaines personnes sans-abris isolées subissent la solitude de plein fouet. Le docteur Alain Mercuel, psychiatre au centre hospitalier Sainte-Anne (14e arrondissement de Paris), l’a découvert en allant à leur rencontre. Il encourage les citoyennes et les citoyens dans une démarche de « l’aller-vers ».

 

Les personnes sans-abris connaissent des parcours de vie très variés. Loin d’être toutes désocialisées, elles sont régulièrement confrontées à des moments de solitude extrêmes, qui les affectent plus ou moins. Alain Mercuel, psychiatre au Centre hospitalier Sainte-Anne (14e) dirige une équipe mobile « Psychiatrie — Précarité » dont la mission est d’aller vers les personnes en exclusion, en grande précarité et présentant une souffrance psychique.

 

Pour quelles raisons une partie des personnes sans-abris sont-elles touchées par la solitude ?

 

Les raisons sont multiples. Elles peuvent être internes ou externes à ces personnes. D’abord, elles sont rejetées et stigmatisées par la société, parce qu’on peut voir, physiquement, qu’elles sont à la rue. Par exemple du fait de leur saleté ou de l’odeur qu’elles dégagent. Ensuite, il peut aussi y avoir des facteurs internes, notamment chez celles et ceux qui souffrent de dépression ou encore de psychoses. C’est-à-dire que ces personnes vont avoir très peur d’entrer en contact avec des individus extérieurs, qui se présentent à leurs yeux comme menaçants. La solitude peut être également liée au vécu. Quand on s’est fait agresser plusieurs fois, on souffre et on perd confiance. C’est vraiment une manière de penser qui accompagne beaucoup des sans-abris : ne plus faire confiance à personne. Dans ce cadre, c’est forcément difficile d’entretenir des relations longues et durables. Enfin, si on oublie tout ce qui est pathologique, certaines personnes se retrouvent seules parce qu’elles n’ont pas l’énergie d’aller chercher une relation. C’est pour cela que les associations précisent qu’il faut aller vers elles et eux. Et bien sûr, il y a l’indifférence des passants. Au fait que l’on détourne le regard lorsque l’on croise une personne sans-abri.

 

Les personnes qui vivent dans la rue ont-elles encore un entourage ?

 

Il ne faut pas faire de généralité. Les histoires des personnes à la rue sont casuistiques. Lorsque nous allons à leur rencontre, nous nous efforçons de retracer leur histoire. Nous sommes tous et toutes nées au moins d’une mère et d’un père. Où sont-ils ? Quelques fois, il y a au moins un réseau institutionnel. Nous essayons dans le même temps de comprendre ce qui les a poussées à la rue. C’est peut-être parce qu’elles ont été éjectées pour des raisons de violence, ou parce qu’elles ont taillé la route, sont parties d’elles-même. A priori, les gens ne sont pas seuls, mais on ne peut le savoir qu’à postériori, lorsque l’on s’est intéressé à leur parcours.

 

Quel est l’impact de la solitude sur les personnes sans-abris ?

 

Si la solitude est choisie, on la vit mieux. La solitude est parfois un avantage pour se protéger, que ce soit des agressions sexuelles, ou d’un simple vol. La première tactique lorsque quelqu’un approche peut être de se défendre physiquement. Si ce n’est pas possible, il faut trouver d’autres solutions. Par exemple, ne pas prendre de douche. Quelquefois, sentir mauvais est un choix, pour se protéger. En revanche, si la solitude est subie, elle devient le lit de la dépression. À force d’être repoussées, d’être recluses, les personnes sans-abris développent de l’anxiété. Et progressivement, on verra apparaître des maladies psychosomatiques, c’est-à-dire qu’elles résultent d’origine émotionnelle et qui se caractérisent souvent par des problèmes cutanés ou de l’asthme. Comme n’importe qui, il y a des gens qui perdent leurs cheveux à cause du stress.

 

La sortie de la rue concorde-t-elle avec la fin de la solitude ?

 

Les méthodes de sorties de la rue sont très diverses. Certains pensent qu’il faut y aller palier par palier, marche par marche. Tout d’abord, on va dans un abri de jour, puis on est hébergé la nuit, ensuite dans un logement collectif, et pour finir, on obtient un logement individuel. Ce processus peut prendre un certain temps. D’autres pensent qu’il faut avoir son logement directement. C’est ce que l’on appelle un chez-soi d’abord. D’autre encore prônent le working first, autrement dit entrer dans le milieu professionnel tout en étant encore à la rue. Je ne pense pas qu’il y ait une solution qui marche mieux qu’une autre. Ce qu’il faut, c’est s’adapter. Toute la difficulté est de savoir quel va être le first de chacune de ces personnes. Trouver pour la personne le fil d’Ariane qui va lui permettre de sortir du labyrinthe. Mais le point commun entre tous ces dispositifs est la sortie de la solitude. Quel que soit le first, il y a une sortie de solitude grâce à un tissu social, au travers tout particulièrement des associations.

 

Comment établir le premier contact avec une personne de la rue qui semble, à première vue, être seule ?

 

 

Certaines personnes disent qu’elles préfèrent attendre qu’on leur manifeste un besoin. Mais il faut être dans une démarche pro-active. Tous les moyens sont bons pour créer des liens de confiance. Par le biais du corps par exemple. Souvent, les gens à la rue ont une souffrance corporelle. Douleur dentaire, douleur osseuse, douleur au pied… Si une personne souffre à son pied, on va s’approcher et lui proposer d’essayer d’atténuer la douleur. C’est ce qu’on appelle la médiation du lien. Mais il y a d’autres multiples exemples. On peut par exemple, accompagner cette personne dans les démarches administratives telles que l’aider à faire sa carte d’identité ou à refaire sa carte vitale. Ce sont généralement des personnes qui ont beaucoup souffert et cet accompagnement va leur permettre de refaire confiance et de sortir de la solitude.

 

Comment faire si la personne ne manifeste pas l’envie d’être aidée ?

 

Bien sûr, il ne faut pas non plus forcer la personne si elle ne veut pas. Mais on essaye de repasser, de dire bonjour, de montrer que l’on peut être une personne ressource. Il ne faut pas être non plus trop intrusif. Dans l’idée, la question idéale serait : quelle serait la plus petite chose que je puisse faire qui ne vous fasse pas peur ? Ce sera peut-être une simple cigarette au départ, et ensuite, on monte d’un tout petit cran. Un peu comme dans les vieilles montres qui tournent par petites cliques. On appelle ça une montre à complication. Sauf que là, on essaie de simplifier les choses en prenant notre temps.

    Isabelle Hautefeuille

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