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L’hôtel Avenir Montmartre, un asile de paix pour les sans-abris

À Paris, l’hôtel Avenir Montmartre a mis sa quarantaine de chambres à disposition d’Emmaüs Solidaire pour une durée d’un an. Depuis la mi-novembre, près de 90 hommes isolés y sont hébergés et accompagnés par le personnel de l’association.

C’est Farid*, l’un des bénéficiaires du CHU, qui, de lui-même, se propose de nous servir le café. Dans le réfectoire, au rez-de-chaussée de l’hôtel, des hommes fatigués se succèdent sur les banquettes rouges bordeaux pour lorgner la télévision et consommer une boisson chaude. C’est bientôt l’heure du déjeuner. L’entente est cordiale, plutôt silencieuse, entre ces colocataires qui s’essaient à la convivialité sans trop de conviction. Le confort des lieux soulage en surface, mais ne semble rien pouvoir contre les affres des hommes les plus meurtris.

« Certains sont traumatisés par un parcours migratoire épouvantable, d’autres par les violences qu’ils ont encaissées des années durant à la rue », constate Bruno Morel, directeur général d’Emmaüs Solidarité. « Notre but est de les aider à se reconstruire et à avancer pour qu’ils puissent un jour retrouver leur indépendance. »

En Île-de-France, les centres d’hébergement d’urgence ont atteint saturation. Pour autant, le 115 croule toujours sous les appels à l’aide. Sur le terrain, c’est le branle-bas de combat. Les associations et acteurs solidaires peinent à fournir, sont à pied d’œuvre pour trouver des lieux d’accueil aux personnes sans-abris, menacés par l’arrivée brutale de l’hiver. Dans ce contexte d’urgence sociale inédite, l’offre de l’Hôtel Avenir Montmartre ne pouvait pas mieux tomber pour Emmaüs Solidarité. « En à peine dix jours, nous avons mis à l’abri 83 hommes isolés, en offrant à chacun d’eux un lit, une douche, de la nourriture et un accompagnement social », raconte Bruno Morel.

Hôtel de repos

Au deuxième étage de l’hôtel, Farid partage aujourd’hui sa chambre avec un autre homme, rencontré cette année dans un CHU Emmaüs du 18ème arrondissement. Du mieux qu’il se rappelle, Saïd n’a jamais aussi bien dormi que dans ce lit une place, ici à Montmartre. « Le lit et la douche perso, c’est vraiment top », admet l’Égyptien de 44 ans. Après dix années passées à la rue, Farid peut enfin, grâce à cet accueil, entamer sa convalescence et renouer avec le sommeil profond. Dehors, le manque de repos et les agressions perpétuelles l’avaient « quasiment rendu fou ». Vols, bagarres, cris, et bouteilles cassées ponctuaient son quotidien. Jour et nuit, le même rythme infernal.

« Depuis que je suis en centre, mes problèmes de tension ont presque disparu. Je ne risque plus de m’évanouir dans la rue à n’importe quel moment. Ici, je peux dormir tranquille, manger un petit bout, regarder la télé », confesse cet homme qui n’avait plus l’habitude d’un tel luxe.

« Le véritable enjeu sera la décrue de tous ces dispositifs intercalaires » rappelle Bruno Morel. Car d’ici un an, l’Hôtel Avenir Montmartre redeviendra la crèche à touristes qu’il a toujours été, et Farid, comme les autres bénéficiaires, devra plier bagage. « Les acteurs sociaux doivent maintenant se mobiliser avec l’administration française pour trouver une solution de sortie à tous ces gens », s’inquiète Bruno Morel. « Le plus grand des échecs, pour un travailleur social, est de voir un bénéficiaire quitter le CHU pour repartir à la rue. »

Calvaire administratif

« C’est terrible à dire, mais nous savons dores et déjà que certains bénéficiaires ne seront jamais sortis d’affaires à l’issue de cette année d’hébergement », regrette Pauline Rosé, travailleuse sociale pour Emmaüs. Dans la chambre 106, réaménagée en bureau, elle accompagne avec ses collègues les bénéficiaires de l’hôtel dans leurs démarches sociales, professionnelles et médicales.

Qu’importe le contexte, Pauline fait le choix de travailler avec le sourire. Si elle ne l’avait pas, qui l’aurait ? Elle doit porter l’espoir à ses interlocuteurs sans trop leur en donner. Un exercice d’équilibriste qui va du soutien à la mise en garde. Car Pauline connaît bien son métier, et mesure ses limites. « Il est de plus en plus rare de voir aboutir un dossier », déplore la travailleuse sociale. Quand un simple renouvellement de séjour peut prendre plusieurs mois, obtenir des papiers pour la première fois devient l’épreuve de toute une vie. « Typiquement, on a un homme qui est sur le territoire français depuis 18 ans et qui n’arrive toujours pas avoir ses papiers » regrette-t-elle.

L’État réclame à ces gens de produire dix années de documents pour prouver leur présence sur le territoire. En comptant les originaux et les copies, cela représente plusieurs cartons de paperasse, et encore… Même une fois toutes ces preuves réunies, les chances d’aboutir restent minces. Aux démarches administratives sans fin et sans garantie, s’ajoute le mépris non feint de certains fonctionnaires à l’égard des personnes démunies. « On est très mal reçu en préfecture. Et c’est encore pire lorsque nos bénéficiaires vont aux rendez-vous sans un accompagnant social. C’est des dossiers qui volent, pas de bonjour ni au revoir », dénonce celle qui n’est même plus choquée par ce genre de revers.

Dans l’indifférence

Pour Mehdi*, jeune homme marocain installé dans la chambre 203 avec Alain, l’attente est devenue interminable. Supprimé lors du premier confinement, son dernier rendez-vous à la préfecture n’a jamais été reconduit. Depuis avril, il lui est impossible de trouver un nouveau créneau en ligne. « Je me suis déjà levé à 3 heures du matin pour essayer de décrocher un rendez-vous à un bénéficiaire », témoigne Pauline, la mine désabusée. « Les hommes logés ici le font aussi, ils se mettent des réveils au milieu de la nuit pour tenter le coup. Mais là encore, c’est sans garantie. »

Sans papier, Mehdi ne peut accéder aux soins. Or, il en aurait doublement besoin. Pour sa cheville, fracturée il y a six ans lors d’une bagarre et pour laquelle il n’a bénéficié d’aucune opération, et son foie. « Quand je suis arrivé à l’hôpital, les médecins m’ont dit que mon foie était foutu. Mes plaquettes étaient trop basses, j’étais donc inopérable », explique Mehdi en massant sa cheville meurtrie et violacée.

Depuis ce jour, il a renoncé à soigner son articulation brisée et attend toujours la greffe d’un foie qui ne viendra peut-être jamais. Il admet, un peu gêné, recourir parfois à l’alcool pour tromper ses chagrins, quand sa femme et son fils lui manquent. Restés au Maroc, Mehdi ne les a plus revus depuis huit ans. Dans son état, il le sait, boire est contraire à l’avis médical. « Quel avis médical ? », ironise tristement Alain*, l’un des doyens de l’hôtel. Car après tout, c’est vrai, il n’en reçoit aucun.

Du jour au lendemain

À 71 ans, cet ancien musicien professionnel, demeure sans domicile fixe depuis un an et demi. Tout est parti d’une faute d’inattention administrative. Quelques bulletins de salaire manquant, rien de méchant. Mais lorsque sa retraite a été divisée en quatre, Alain s’est retrouvé asphyxié par les charges.

Deux mois de retard de paiement ont suffi à convaincre son propriétaire de l’expulser. « Le propriétaire, les flics : c’est tout un comité qui a fait le déplacement pour m’éjecter. Ils m’ont foutu dehors avec mes fringues, sur le trottoir. Comme un brigand ! On aurait dit le GIGN, quoi ! », plaisante celui qui a conservé le moral et son standing vestimentaire.

Cette précarité « passagère », Alain préfère la cacher à son entourage par crainte de les affoler inutilement, et peut-être aussi, de les décevoir. « Ils ne comprendraient pas, surtout ma fille ». C’est pourquoi, quand le joueur de violoncelle a raflé 7000 euros au tiercé en septembre dernier, il les a aussitôt transmis à sa fille pour lui permettre de poursuivre ses études et subvenir à ses besoins. Comme si de rien était.

« Ma fille, c’est tout ce qui m’importe. Moi, je peux rester dormir dans le métro quelques mois, bouffer de la soupe midi et soir, j’en mourrai pas. Ma vie est derrière moi, tandis que la sienne est devant elle. » Alain a bon espoir de retrouver son indépendance une fois que les travailleuses et travailleurs sociaux l’auront aidé à remettre de l’ordre dans son « bazar administratif ». S’il est persuadé de réussir à s’en sortir, il est également convaincu d’une chose : « Ça peut arriver à tout le monde ! Et avec la crise sanitaire, ça ne va pas aller en s’arrangeant. Mon histoire ne sera bientôt plus un cas isolé. »

« Ça fait des années qu’on le dit. Il faut que le gouvernement arrête cette politique de stop and go. Il faut une réflexion de fond, sur le long terme », martèle Bruno Morel. « On ne gère pas la précarité au thermomètre ou sous la pression des médias. Il faut la gérer toute l’année. »

Pour Alain, Mehdi, Fahrid, et les autres, acteurs passifs de cette précarité, il leur faudra s’armer de patience et continuer à se nourrir d’espoir pour ne pas sombrer. Mais Alain, fidèle à ses principes, garde foi en l’avenir. « Ça va le faire, on tient le coup ! Les choses vont rentrer dans l’ordre, comme dans les films. Et on va s’en sortir, pas vrai ? » adresse-t-il d’une œillade complice à Mehdi qui, lui aussi, semble vouloir y croire.

*Les prénoms ont été changés

    Edgar Sabatier

    Louis Witter

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À Nantes, des entreprises mettent leurs locaux à disposition des personnes sans-abris la nuit et le week-end. C’est l’idée de l’association Les Bureaux du cœur, qui gère le lien entre monde professionnel et associatif.

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