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Les bains-douches de Marseille attirent un public inattendu

En mars 2020, la crise sanitaire et les mesures du premier confinement ont poussé les associations et unités d’hébergement marseillaises à réduire drastiquement leurs services d’hygiène de base. Alertée, la mairie a décidé au cours de l’été de pallier temporairement à ce manque en mettant à disposition les douches d’un gymnase du 3e arrondissement. Une initiative salutaire, puisque près de 10.000 douches ont été prises depuis. Mais aussi un révélateur d’une précarité insoupçonnée par les services de la ville.

 

Il est encore tôt ce matin de juin. Au cœur du quartier Euroméditerranée, le quartier d’affaires de Marseille, quelques badauds s’engouffrent discrètement dans un gymnase. Aucun écriteau, aucun panneau ne laisse deviner qu’au gymnase Ruffi, le Samu Social Municipal accueille chaque jour une cinquantaine de personnes qui viennent profiter des trois douches de la salle de sport. Une file se forme à l’intérieur de l’établissement, majoritairement composée d’hommes. Difficultés ponctuelles, retraites misérables, chemin d’exil… chacun laisse son parcours singulier à l’extérieur, le temps d’un acte simple mais si nécessaire au quotidien.

Une crise qui a laissé des traces

Peter, la trentaine, attend derrière douze autres personnes. Ici, chaque usager a droit à vingt minutes d’intimité et d’utilisation d’eau chaude. Hyper-organisé, il profite de cette bonne heure d’attente pour recharger ses appareils électroniques : portable, batterie, cigarette électronique. Originaire de Slovaquie, le jeune homme vit en France depuis neuf ans. Après avoir déjà vécu deux années dans la rue à Paris, il avait pourtant pris les choses en main : « J’ai réussi à me faire une carte vitale, à trouver un domicile et à suivre trois formations en France : français, hôtellerie, restauration. » À force de persévérance, Peter avait fini par trouver son graal : un « petit job en restauration » dans la capitale. Mais le Covid-19 est passé par là.

 

Le restaurant a fermé et l’a remercié. Sans emploi, il n’a rapidement plus de quoi payer son loyer. Il ne se laisse pas abattre pour autant : « Je reste libre, rien ne m’arrête. J’ai pris mon sac à dos et je suis parti. Ça faisait longtemps que je voulais descendre dans le Sud ». Il a installé sa tente à deux pas des plages du Prado. « Je poste des photos de la vue que j’ai sur Facebook et plein d’amis sont abasourdis en mode « c’est quoi cet endroit de rêve ? » » Résilient, Peter a déposé des CVs chez Casino, Carrefour, et d’autres supermarchés et attend beaucoup de la réouverture des restaurants.

« La pauvreté a beaucoup augmenté avec la crise », relève Sylvie Hautcoeur, responsable du Samu Social Municipal, présente au gymnase ce jour-là. « Des travailleurs précaires, qui avaient des petits boulots, parfois sans vrais contrats, ont perdu tout moyen de subsistance et n’arrivent plus à payer leurs loyers. On a aussi des gens qui viennent prendre leur douche avant d’aller travailler. On voit des situations catastrophiques. »

 

En mars 2020, la crise et les conditions sanitaires propulsent dans l’extrême précarité de nombreuses personnes déjà au bord de la rupture. Parallèlement, la plupart des accueils de jour et des Unités d’Hébergement d’Urgence, qui fournissent habituellement des accès à des douches, réduisent drastiquement leurs jauges pour respecter les protocoles sanitaires. Les quelques 10.000 personnes vivant dans les rues de Marseille se retrouvent sans accès à l’hygiène. Car qui plus est, la ville est également mal lotie en toilettes publiques, compliquant encore cet accès minimal à l’hygiène pour les personnes sans-abris.

 

Avec vint-deux sanitaires publics, soit une toilette publique pour 39.241 habitantes et habitants, la cité phocéenne se trouve en effet tout en bas du classement national du nombre de toilettes publiques par habitants. Audrey Garino, adjointe au maire chargée des affaires sociales, se saisit du problème. En août 2020, elle met, en catastrophe, à disposition le gymnase. Dix mois plus tard, elle réalise l’importance de ce type de service : « On est dans une crise sanitaire très importante qui vient renforcer les besoins en matière d’hygiène. La ville ne dispose d’aucun bains-douches depuis plusieurs années et l’offre de douches était exclusivement associative », déclare-t-elle.

Mal-logement et isolement

Au gymnase, Francisco, 78 ans, est lui aussi venu profiter d’une douche. Selon lui, la situation commence à s’améliorer : « L’année dernière, on n’avait plus grand chose. Avec le déconfinement, les services des associations commencent à rouvrir chacun à leur tour, c’est bien », souffle-t-il, fatigué. Deux jeunes femmes en service civique, vêtues de bleu, lui fournissent savon, gant et serviette. Lui, ancien employé de la multinationale de prestation de services Sodexo, touche aujourd’hui une retraite qui ne lui permet pas de vivre décemment dans son logement du 8e arrondissement. Dans l’incapacité de se laver à domicile, il est devenu incollable sur les horaires d’ouverture des accueils de toutes les structures d’accueil et de solidarité de la métropole. Chaque jour, il la parcourt avec sa femme, pour pouvoir prendre une douche, se restaurer ou trouver quelques habits.

Francisco n’est pas un cas isolé. Selon la fondation Abbé-Pierre, 10 % de la population marseillaise aurait un logement potentiellement indigne. Un accès à l’eau compliqué ou en panne, des appartements sans douches monnayés par des marchands de sommeils ou simplement une facture impayée, nombreuses sont les possibilités de se retrouver du jour au lendemain sans accès à l’hygiène. Sylvie Hautcoeur, la responsable du Samu Social Municipal s’en est rendue compte, les personnes qu’elle a vu arriver au gymnase n’étaient pas celles qu’elle attendait : « On a découvert une précarité invisible, qu’on ne soupçonnait pas. » Même constat pour Audrey Garino, surprise : « On reçoit essentiellement un public sans abri mais également un public mal logé. Beaucoup de personnes vivent dans des logements où l’accès à l’hygiène est complexe. »

 

Peter, lui, est enfin passé à la douche. Il discute, un café à la main, avec Catherine Lafon, l’agente d’accueil du gymnase. Il connaît toutes les personnes employées ici : « Elles sont incroyables. Beaucoup viennent ici, prennent leur douche et repartent vite. Moi, j’aime bien boire un café et discuter avec. Prendre du temps pour les remercier de ce qu’elles font pour nous est le minimum » . Postée devant le vestiaire où elle distribue chaussures, vestes, T-shirts, Catherine Lafon confie : « Les gens viennent surtout chercher du lien, ils se sentent bien ici. On joue parfois les confidentes. »

Elle salue la dernière personne dans la queue. Mustapha vient du Maghreb, il dit avoir été blessé au bras par un policier en tentant d’aller au Pays-Bas. Aujourd’hui cette blessure l’handicape pour trouver un travail. Alors il gratte la guitare un peu partout dans Marseille, avec l’espoir qu’une association l’aide à se rendre aux Pays-Bas. « Je ne suis pas professionnel mais ça m’occupe et je gagne quelques pièces. » Mustapha est arabophone. Ce sont les agents de nettoyage qui s’improvisent parfois traducteurs pour aider leurs collègues.

Un service municipal

Catherine, comme l’autre agent d’accueil et les agents de nettoyage qui désinfectent les douches entre chaque passage, est employée par la mairie. Marseille est la seule ville de France à posséder un Samu Social municipal, dans un territoire où un tiers de la population vit sous le seuil de pauvreté. Cet outil, intégré aux services de la ville, se révèle ainsi plus que nécessaire : « Pour nous, c’est extrêmement utile, ça nous permet d’avoir une vision plus claire de l’évolution des profils et de certains quartiers. Les agents du Samu assurent un lien. Ils peuvent emmener des maraudes jusqu’aux douches les gens qui en ont besoin », se félicite Audrey Garino.

L’élue souhaite rendre au gymnase Ruffi son utilisation originelle ces prochaines semaines. Les douches déménageront dans d’autres lieux transitoires du même type, jusqu’à la création en 2023 d’un Pôle Hygiène Santé. Celui-ci proposera un service de bains douches pérenne, doublé d’un accompagnement social et médical, en lien avec des associations locales. L’un des enjeux sera aussi de réussir à accueillir des femmes. « Sur les 150 douches prises la semaine dernière, seules trois l’ont été par des femmes », regrette Catherine Lafon en feuilletant son carnet. Elle explique leur absence par la mixité qu’impose l’occupation d’un équipement adapté et non dédié. Ce projet ne fait pourtant pas l’unanimité auprès de l’opposition, notamment quant à sa localisation. La conseillère municipale Les Républicains Catherine Pila, bien que se disant favorable à l’idée, regrette par exemple un manque de concertation autour de l’implantation du Pôle au boulevard Foch dans le 4e arrondissement.
Pour Audrey Garino, les choses ont été faites dans les règles de l’art : « Quand on ouvre ce genre d’équipement, cela suscite forcément des craintes et la localisation est régulièrement remise en cause… Mais j’ai rencontré les comités d’intérêt de quartier, les riverains. » L’exemple du gymnase Ruffi, pourtant décidé dans l’urgence pendant la crise, pourra selon elle faire office d’argument rassurant pour le voisinage : « On a un retour d’expérience, cela fait dix mois que c’est ouvert, et il n’y a pas eu de problème au niveau de la sécurité. Il ne faut pas oublier que cela répond à un vrai besoin sur le territoire et qu’on hérite d’une ville sans politique sociale. »

 

 

Pour Peter en tout cas, l’expérience s’avère fédératrice de lien : « La prochaine que je viens, je vous ramène un petit cadeau. On est des amis maintenant », dit-il en s’adressant à Catherine Lafon. Avant de s’engouffrer vers la sortie du gymnase, il glisse : « Moi je ne suis pas si mal dans la rue, au moins je suis libre. Mais pouvoir être propre, ça fait quand même du bien. »

    Sophie Bourlet

    Timothée Vinchon

    Sophie Bourlet

    Timothée Vinchon

    Emmanuel Haddad

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