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La rue, une fabrique à prostitution ?

Une femme seule, SDF, ou venant d’arriver en France après un parcours migratoire chaotique et sans solution d’hébergement à toutes ses chances de tomber dans un réseau de prostitution du fait de sa vulnérabilité. Comment protéger ces femmes ? Quelle est la responsabilité de la France ? Réponses.

 

« Je t’avais dit dix-huit jours. Pas dix-neuf. À partir de demain, tu payes. » L’ultimatum est tombé comme une menace, un piège se refermant sur une Élina Dumont, alors la vingtaine et sans abri, hébergée dans un hôtel par un « gentil monsieur » rencontré dans le quartier Jacques Bonsergent à Paris. « On se parlait tous les jours. Je lui ai dit que je ne savais pas où dormir et il m’a invitée dans son hôtel », se souvient la comédienne, également chargée de mission pour la région Île-de-France. « L’épicier du coin m’a dit de “faire gaffe”. Mais je lui ai répondu que ça allait, que l’homme était gentil et c’est vrai que j’étais bien dans cet hôtel, j’étais tranquille, je dormais à l’abri. » Mais un jour, le discours change. La sympathie aussi. Élina Dumont doit participer au business de l’hôtel. « Et là, est-ce mon intelligence ou mon instinct de survie mais j’ai repensé à l’épicier, et j’ai réalisé qu’on m’avait tendu un piège : j’étais tombée dans un hôtel de prostitution. J’ai répondu “à ce soir” et je suis jamais revenue », raconte encore la cinquantenaire, avant d’ajouter, las : « Aujourd’hui, ces hôtels existent toujours. »

 

Comme Élina Dumont, des femmes en situation de grande précarité, fragiles, seules et sans toit, sont exposées aux nombreuses violences de la rue. Parmi elles, il y a celles de tomber dans la prostitution par ces pièges tendues par des proxénètes déguisés en « gentils messieurs ». Véronique Boulinguez, sage-femme de la PMI Hors-les-murs de la Ville de Paris, raconte elle aussi avoir été témoin de ce type d’histoires, dont le mode opératoire n’a pas tant changé depuis la jeunesse d’Élina Dumont. « On voit beaucoup de jeunes mamans, des femmes enceintes primo-arrivantes (une personne exilée qui arrive pour la première fois, en France, ndlr.) qui trainent dans les gares. Il y a toujours un gentil monsieur qui passe par là et qui les hébergent. Mais au bout de quelques jours, l’hébergement n’est plus gratuit », raconte celle qui, au quotidien, va sur le terrain à la rencontre de ces publics en situation de grande précarité.

 

Un système au plus fort depuis la crise

 

Mêmes observations chez La Cimade, association qui offre un accompagnement administratif et juridique à des personnes étrangères dans le cadre de permanence et non de maraudes. « Certains réseaux ou personnes mal intentionnées vont proposer de l’aide » à ces femmes en difficulté, vivant dans la rue, des squats ou bidonvilles, et « elles vont se retrouver sur le trottoir pour rembourser », explique Violaine Husson, responsable à La Cimade.

 

Depuis le début de la crise sanitaire, ce système de « logement contre violences sexuelles est au plus fort », rapporte la responsable. « Certes, il y a eu des places d’hébergement, mais beaucoup n’ont pas pu en bénéficier par manque de compréhension du fait qu’elles ne parlent pas la langue. Les rares femmes hébergées l’étaient dans des hôtels miteux où elles ne pouvaient pas cuisiner et toutes ont été mises dehors en juillet. entraînant une rebelote pour le système de prostitution. »

 

Un logement grâce au visa

 

Pour protéger ces femmes, La Cimade plaide pour l’ouverture des voies légales entre les frontières. « Si l’Europe était moins une forteresse, on y arriverait avec des visas. Les femmes ne seraient alors pas amenées à vivre toutes ces violences sur le parcours migratoire », explique Violaine Husson. « Qui dit visa dit titre de séjour et donc, la possibilité d’avoir un hébergement et un logement et d’être à la fois moins précaire et vulnérable ». L’association demande aussi à l’État « d’injecter plus d’argent » et aux villes de s’impliquer davantage dans une politique d’accueil. D’autant plus que la France est signataires de la convention d’Istanbul et de Genève. La première est un traité qui engage les États signataires à lutter pour l’élimination des violences faites aux femmes. Le second traité vise à assurer la protection de personnes exilées notamment en raison de conflits armés. Comme le rappelle Le Média Social, la Convention de Genève prévoit que « le statut de réfugié est délivré à toute personne étrangère craignant de subir des persécutions dans son pays d’origine ». « Il est scandaleux que, à ce titre, la France ne soit pas en mesure de proposer un hébergement à des gens qui en ont besoin », s’indigne Violaine Husson. De son côté, Élina Dumont plaide dans son rapport de mission pour la Région Île-de-France, remis en 2020, la création de centres d’hébergement exclusivement dédiés aux femmes.

 

Lutter contre la traite des êtres humains

 

La situation de ces femmes victimes de violences sexuelles est d’autant plus grave qu’il s’agit aussi d’une question de santé publique. Comme l’observe la sage-femme Véronique Boulinguez, de nombreuses femmes, primo-arrivantes, contractent à leur arrivée en France des maladies et infections sexuellement transmissibles.

 

« Il y a aussi tous les trauma et les psychotrauma, à la suite de ces violences, qui ne sont pas pris en charge », ajoute Violaine Husson. « C’est pour cela qu’il y a un besoin de développer l’aller vers les personnes dans les campements, les bidonvilles ou encore les squats. Il ne faut pas les laisser pour compte. Bien entendu, il faut aussi lutter contre la traite des êtres humains sous toutes ses différentes formes, dont l’exploitation sexuelle. Mais pour cela, il convient de permettre aux acteurs et actrices de terrain d’avoir les moyens financiers et humains pour pouvoir lutter contre cette traite. »

 

La responsable de La Cimade rappelle aussi que la traite des êtres humains est un business qui rapportent plus que celui de la contrefaçon. « Mais quand on voit le peu de procès qu’il y a en France à ce sujet… tout le monde se renvoie la balle », déplore-t-elle.

 

Pire même, au-delà de l’indifférence générale dédiée à leurs sorts, certaines femmes victimes d’exploitation sexuelle ont moins de chance de s’en sortir que d’autres. Ainsi, dénonce Violaine Husson, « l’État français n’a pas la volonté de protéger tout le monde. Il y a certains groupes sociaux, comme les Kosovares ou les Ukrainiennes qui peuvent bénéficier du statut de réfugié si elles prouvent qu’elles ont été victimes d’exploitation sexuelle. Les Nigériennes doivent quant à elle, depuis l’année 2020, prouver qu’elles se sont extraites du réseau dans lequel elles sont tombées pour pouvoir espérer obtenir le statut de réfugié. »

 

Vanessa Simoni, membre de l’association Les amis du bus des femmes, expliquait lors d’une conférence donnée le 18 juin 2019 à la Cour nationale du droit d’asile (CNDA) que cette restriction, opérée par le Conseil d’État au regard des Nigériennes, s’explique par le fait que les réseaux les orientent dans le processus de demande d’asile, facilitant ainsi leurs activités criminelles, rapporte le site d’actualité spécialisé en droit, Dalloz.

 

« Cette position présente l’inconvénient d’exclure les bonnes volontés du droit d’asile, ces femmes vulnérables et perdues qui pourraient compter sur le bénéfice de l’asile pour se libérer de l’emprise physique des proxénètes qui l’exploitent », remarque ainsi l’auteur de l’article avant de rapporter l’histoire d’une jeune femme Nigérienne, obligée d’accepter une vie très précaire, d’être SDF, afin de pouvoir prouver sa bonne foi.

 

Pour Violaine Husson, Nigériennes ou pas : « Tant que l’on n’a pas une politique d’accueil et de protection, les conséquences sont catastrophiques pour toutes ces femmes. » La rue, la prostitution forcée et la précarité les attendent au tournant.

    Arièle Bonte

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