NOUS SUIVRE SUR_

PARTAGER SUR_

La rue, catalyseur de troubles dépressifs chez les femmes sans-abris

Pourquoi les femmes sans-abris sont-elles plus sujettes aux troubles dépressifs et anxieux que leurs homologues masculins ? Psychiatres et travailleuses sociales nous expliquent.

 

Isolement, agressions, addictions… Le quotidien de la rue revêt une telle violence morale qu’il peut, dans certains cas, engendrer des troubles psychiatriques ou psychiques chez les personnes sans-abris, ou exacerber des pathologies pré-existantes. Selon une étude de l’Inserm, un tiers des personnes SDF seraient atteintes de maladies mentales. Si les hommes et les femmes peuvent contracter les mêmes troubles, il se dégage néanmoins deux grandes tendances propres à chaque genre.

 

Chez les hommes, par exemple, il est plus souvent question de troubles de la personnalité dits dyssociaux ou antisociaux qui se traduisent par un manque d’empathie, l’irrespect des lois, une véhémence à l’égard de la société. Les femmes sans-abris quant à elles, sont davantage touchées par des troubles dits « réactionnels », du genre dépressif ou anxieux.

 

À l’Espace Femmes de l’Agora de Emmaüs, un accueil de jour destiné aux personnes vulnérables, les travailleurs et travailleuses sociales sont chaque jour confrontées à la délicate gestion des troubles psychiatriques des visiteuses. « On reçoit des femmes que la rue a rendu folles, souffrant d’hallucinations, d’une vision de la réalité altérée », témoigne Alexandra Georget, éducatrice spécialisée. « La plupart d’entre elles sont atteintes de psychoses ou de phobies, notamment à l’égard des hommes pour celles qui ont subi des sévices sexuels sur une longue période de leur vie. »

Les femmes, plus exposées aux troubles dépressifs

Selon une étude publiée en 2018 dans la revue Neuropsychiatric disease and treatment, les femmes sont plus exposées aux violences physiques et sexuelles que leurs homologues masculins. Par conséquent, elles souffrent davantage de syndromes dépressifs et de stress post-traumatique, ainsi que d’un état de santé dégradé. En outre, la probabilité d’un passage à l’acte suicidaire est plus importante (51.2% contre 41.8% chez les hommes). Les troubles anxieux chez les femmes sont d’autant plus accrus par leur isolement permanent à la rue.

 

D’après une étude menée par la Dr Aurélie Tinland, psychiatre à Marseille, auprès des femmes en CHRS, sur l’agglomération de Marseille, un séjour à la rue, même très court, peut générer de lourds impacts : « On a découvert un fossé entre les femmes passées par la rue et celles qui ont toujours vécu en foyer. Les premières avaient toutes une santé très diminuée, souffraient souvent de troubles psychosomatiques. » Il s’agit là de maladie physiques occasionnées ou aggravées par des facteurs psychiques.

 

Sur l’année 2020, l’association pour la santé des femmes (ADSF) a rencontré plus de 2000 femmes sans-abris. Selon Nadège Passereau, déléguée générale de l’association, le confinement a considérablement affecté les femmes les plus vulnérables : « Avec l’absence de trafic piéton, elles ont dû s’isoler encore plus que d’ordinaire pour mieux se cacher et fuir la violence, quitte à parfois se réfugier dans des endroits extrêmement reculés, et de ne plus en sortir ». De quoi exacerber les pathologies psychiatriques : « Certaines femmes ont développé de graves psychoses, ou des phobies liées au virus par crainte de le contracter et de ne pas pouvoir se faire soigner ».

Vivre dans la renonciation

Autre phobie récurrente chez les femmes sans-abris, celle à l’égard des centres d’hébergement d’urgence mixte, où la population masculine est largement dominante. « Malheureusement c’est un fait : les CHRS mixtes sont souvent gangrenés par la violence, le harcèlement sexuel, les problèmes d’addictions », regrette Nadège Passerot, rappelant au passage que « beaucoup de femmes sans-abris n’ont même pas conscience des graves troubles psychiatriques qui les atteignent ». En cause ? « Elles n’ont pas le temps de s’attarder sur leur santé. Pour elles, l’urgence est de trouver un endroit où se cacher pour fuir la violence de la rue. La faim, le froid, et la santé passent bien après. »

 

« La grande majorité des femmes sans-abris vit dans la renonciation », abonde le Dr Alain Mercuel, en charge des équipes mobiles psychiatrie précarité sur Paris. « Elles ne demandent plus rien à personne, et peuvent rester parfois des mois, voire des années, réfugiées dans leur coin sans le moindre contact extérieur. Elles s’enfoncent dès lors dans un état dépressif profond, et il faut parfois beaucoup de temps pour renouer la confiance avec elles et les convaincre de s’ouvrir à une consultation. »

La non-mixité pour se soigner

Cette démarche est nécessaire, tant les femmes à la rue, « et notamment celles qui souffrent de troubles mentaux », explique Nadège Passerot, « ont besoin de sérénité ». Mais aussi, et peut-être surtout, « de se retrouver uniquement entre femmes pour pouvoir reprendre confiance en elles et entamer leur reconstruction. »

 

Selon la déléguée générale de l’ADSF, il ne s’agit pas de discréditer les espaces mixtes, qui ont toute leur importance, mais de développer davantage la non-mixité. S’il existe déjà sur Paris des dispositifs d’accueil exclusivement réservés aux femmes, ceux-là restent minoritaires. Parmi eux, le centre d’hébergement et de réinsertion sociale Les Universelles, géré par l’association FIT, Une Femme un Toit. Il reçoit les femmes « les plus vulnérables de la société ». Toutes ont pour point commun d’avoir entre 18 et 25 ans, et d’avoir été victimes de violences sexistes ou sexuelles. Là-bas, en parallèle de l’important travail psychologique et thérapeutique mené par les éducatrices sociales, l’association met également un point d’honneur à vulgariser la culture, à travers des sorties culturelles, des marches civiques ou encore des slams.

 

Soigner par le divertissement, c’est l’alternative également privilégiée à l’Espace Femmes de l’Agora, où une trentaine de femmes sont accueillies chaque jour. « On ne peut pas guérir totalement ces femmes des atrocités qu’elles ont vécues. Mais on peut leur occuper l’esprit avec des activités, les divertir, les pousser à se confier », explique Alexandra Georget. À ce titre, des cours de yoga, de méditation, et des groupes de parole en présence d’une psychologue bénévole sont organisés chaque semaine dans cet accueil de jour. « Mené sur le long terme, ce genre d’accompagnement pluridisciplinaire peut diminuer l’ampleur des troubles chez certaines d’entre elles, et les ramener à la réalité. » Le premier pas avant les premières démarches administratives, ticket d’entrée indispensable pour sortir de la rue.

    Edgar Sabatier

PARTAGER SUR_


Je donne mon avis

FIT, une femme un toit

À Paris, l’association FIT Une femme un toit accueille les jeunes femmes victimes de violences conjugales dans un espace non-mixte, le CHRS Les Universelles. Une halte « primordiale » à leur reconstruction.

Je participe
EN Découvrir plus
Les dernières vidéos