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Femmes SDF : quand avorter rime avec compliqué

Le manque d’informations couplé aux conditions de vie très précaires rendent les démarches d’interruption volontaire de grossesse plus compliquées pour les femmes sans domicile.

 

« La première fois que j’ai avorté, je ne savais pas que j’étais enceinte. » Aujourd’hui sortie de la rue, Élina Dumont, comédienne, chroniqueuse dans l’émission Les Grandes Gueules sur RMC, chargée de mission pour la Région Île-de-France, illustre ses engagements contre le sans-abrisme par son expérience de la rue. Sans domicile pendant une quinzaine d’années, elle a vécu de plein fouet les problématiques de la rue, et connaît dans sa chair celles qui touchent plus spécifiquement les femmes. Quand nous l’avions rencontrée pour lui tirer le portrait, elle avait conseillé aux femmes sans domicile d’adopter un moyen de contraception. La comédienne avait appuyé son propos en glissant au passage avoir elle-même eu recourt à deux avortements. « Je n’ai pas avorté par hasard, j’ai été violée. Jamais par un sans-abri, je tiens à le dire », souligne-t-elle aujourd’hui.

 

La première fois donc, Élina Dumont ne sait pas qu’elle est enceinte. Lorsqu’elle l’apprend, le délai pour effectuer une interruption volontaire de grossesse (depuis 2001, il est fixé à 12 semaines de grossesse, soit 14 semaines d’aménorrhée) est dépassé. « Le médecin me dit qu’il va falloir aller en Angleterre. Mais je suis SDF ! Comment je peux faire ? », lui répond la comédienne, alors âgée de 21 ans. Au planning familial, on lui assure qu’elle ne peut pas « avorter comme ça ». Mais une assistante sociale lui vient en aide et lui glisse : « Madame Dumont, ne vous inquiétez pas, on va mentir », rapporte la comédienne. « Elle a écrit que, pour des raisons médicales, il fallait absolument interrompre la grossesse. »

 

Élina Dumont ne souhaitait pas mettre au monde un enfant. « Ça aurait fait un malheureux. » Si elle a pu le faire, c’est grâce à un coup de chance, à une âme charitable. À l’époque, la jeune sans-abri n’était « pas éduquée », regrette-t-elle. « En France, on peut avorter gratuitement mais le problème est qu’il y a une rétention des informations. C’est pour cela que je lutte autant contre le sans-abrisme : tout existe mais personne ne le sait. »

 

Un accès à l’IVG de plus en plus réduit

 

Dans l’édition 2020 de son « Observatoire de l’accès aux droits et aux soins », Médecins du Monde pose le même constat : « le cadre réglementaire en matière de santé sexuelle et reproductive est encore méconnu, transgressé ou encore inappliqué par les structures institutionnelles et privées. » L’ONG médicale observe depuis une quinzaine d’années, un accès à l’IVG de plus en plus réduit pour toutes les femmes, alors même que ce dernier est, en théorie, « accessible, en ville comme à l’hôpital, aux femmes avec ou sans couverture maladie et remboursable à 100% depuis 2016 ».

 

Les femmes en situation de très grande précarité se trouvent donc particulièrement vulnérables face à certains hôpitaux qui, alerte encore Médecins du Monde, « ont comme consigne de recouvrer les frais, quitte à faire pression sur la patiente ». Quand il ne s’agit pas tout simplement pour elle de se retrouver dans le cabinet d’un ou d’une médecin invoquant la clause de conscience. Cette dernière leur permet de refuser de pratiquer l’acte en question en toute légalité. Parfois, c’est aussi tout simplement la loi encadrant l’IVG qui empêche ces femmes de mettre fin à leur grossesse non désirée.

 

Des avortements qui se jouent à l’heure près

 

Véronique Boulinguez, sage-femme du service de protection maternelle infantile (PMI) de la Ville de Paris raconte cette fois où une jeune femme Rom est venue la voir en consultation. « Lorsque le test s’est révélé positif, j’ai tout de suite vu à sa tête qu’elle n’était pas du tout heureuse de cette grossesse. Je lui ai parlé de l’IVG et elle m’a répondu qu’elle devait d’abord consulter son mari. Elle est partie et lorsqu’elle est revenue, elle m’a dit qu’elle voulait poursuivre sa grossesse. » Face à ce changement d’avis, Véronique Boulinguez tient à s’assurer que la femme a pris sa décision. « C’est toujours une question que je pose une ou deux fois, pour être sûre d’avoir bien été comprise », précise la sage-femme. « J’explique toujours que dans notre pays, la loi autorise les IVG, et je donne mon numéro de téléphone si la patiente change d’avis. » Cela a été le cas pour cette jeune femme d’origine Rom.

 

« Elle est revenue me voir huit jours plus tard pour demander un avortement. Je n’avais pas encore d’échographie mais je savais qu’on était hors délais. On a tout fait pour l’orienter. L’accompagnement a été assez dense, il a fallu obtenir le rendez-vous médical, s’assurer qu’elle s’y rende. Mais dans ce cas, le médecin a refusé de pratiquer l’IVG. » Un avortement peut être pratiqué, même s’il est hors délai au regard de la loi, dans le cas où il est démontré, chez la femme, une détresse psychologique et sociale. « Cet argument n’a pas été entendu », soupire la sage-femme, qui regrette de ne pas avoir identifié la grossesse plus tôt. « On aurait été dans les délais. »

 

Véronique Boulinguez souligne alors l’importance, pour ces femmes, d’être accompagnées dans leur démarche. « Je repense à une autre jeune femme Rom, déjà mère de deux enfants. Après quelques hésitations, elle a décidé d’avoir recours à une IVG. Le jour de l’intervention, je lui ai donné rendez-vous à une station de métro pour l’accompagner et à ma grande surprise, elle en est sortie avec ses deux mouflets et personne pour l’accompagner avec elle. Or, elle devait pouvoir être seule. J’ai donc annulé tout ce que j’avais de prévu ce jour-là et je me suis occupée des enfants. Elle m’a remercié dix fois après ! », se souvient la sage-femme. « Dans ce cas précis, il n’était pas possible de reporter le rendez-vous au lendemain car, passées vingt-quatre heures, elle aurait été hors délais. »

 

Les femmes sans domicile sont soumises à de nombreuses contraintes dans leur quotidien. Toutes les personnes sans abri et SDF vous le diront : manger est compliqué, se déplacer est compliqué, se laver est compliqué, dormir est compliqué, et plus encore se faire avorter.

 

L’IVG, une « démarche d’urgence » qui peut être à risques

 

La docteure Valérie Ledour, responsable santé sexuelle et reproductive au service de protection maternelle et infantile de la Ville de Paris, souligne d’autres contraintes spécifiques liées aux conditions de vie de ces femmes en situation de très grande précarité. L’avortement à domicile par solution médicamenteuse est tout simplement impossible quand on n’a pas de domicile. « Les méthodes médicamenteuses font saigner et ne sont donc pas idéales, y compris quand elles sont pratiquées à l’hôpital car les saignements vont se prolonger dans le temps », précise Valérie Ledour. « Quand ces méthodes sont quand même pratiquées, on donne des consignes : il faut que la femme ait accès à un hébergement, un téléphone, des toilettes et des protections hygiéniques. »

 

L’aspiration est une méthode plus praticable, précise alors Valérie Ledour, pour qui il est important de répondre aux demandes de ces femmes. « On déroge à certains principes parce que lorsqu’une femme souhaite une IVG, qu’elle soit à la rue ou pas d’ailleurs, elle est dans une démarche d’urgence. Si on n’accepte pas, elle peut prendre des risques et chercher une alternative au marché noir de Barbès. »

 

Une dizaine d’avortements par an

 

Dans ce quartier du 18e arrondissement de la capitale, « où les femmes d’origine subsaharienne ont tendance à se regrouper », se situe un centre de planification avec lequel travaille le service de protection maternelle et infantile de la Ville de Paris. Valérie Ledour estime qu’une dizaine d’avortements par an y sont pratiqués sur « des femmes pour lesquelles on sait que les conditions d’hébergement ne sont pas optimales », rapporte la responsable santé sexuelle.

 

Sur le terrain la sage-femme Véronique Boulinguez, confirme ne pas rencontrer beaucoup de femmes sans domicile demandant d’avoir recourt à un avortement. Les grossesses de ces dernières, en grande majorité des femmes issues de l’immigration, sont « globalement acceptées », observe la spécialiste, même quand l’enfant est issu d’un viol. « Elles mettent toujours en avant le poids de la religion. Pour elles, ce serait un crime d’avoir recourt à un avortement mais, par précaution, c’est toujours une question qu’on leur pose ». Avec toujours, en toile de fond, la nécessité de permettre aux femmes de faire leurs propres choix. Qu’elles vivent ou non dans la rue.

    Arièle Bonte

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