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Femmes SDF : gagner plus pour vivre moins

Près de 38 % des personnes sans-domiciles sont des femmes. Dans ce monde que la loi peine à régir, elles sont obligées de s’adapter tant bien que mal pour survivre. Plongée au cœur du quotidien de trois femmes sans-abris.

 

Orléans. Assise devant le tabac, Ana* roule son énième cigarette de la journée. Ce jour-là, rue de la République, elle est la seule femme sans-abri. En quelques heures, près de 40 euros viennent s’accumuler dans sa coupelle. Un très bon ratio. Son voisin de manche, lui, n’obtient pas plus de 10 euros pour la même durée. C’est connu dans le monde de la rue, les filles gagnent plus. « Ça arrive que les passants me donnent des gros billets. Je pense qu’ils s’inquiètent pour moi », constate Ana, visiblement amusée par cette pensée.

 

Selon l’Insee, les femmes représentent près de 38 % des personnes sans-abris. Elles sont moins visibles que les hommes car elles obtiennent généralement des places en hébergement d’urgence plus facilement. « Au 115, elles sont considérées comme des publics prioritaires, plus encore lorsqu’elles sont accompagnées d’enfants », selon Florent Gueguen, directeur de la Fédération des acteurs de la solidarité. Cependant, les centres spécialisés pour l’accueil des femmes sont rares : « moins de 10% de l’ensemble du parc ». Un nombre insuffisant pour une population fréquemment victime de violences.

 

Violences physiques

 

À 34 ans, Ana a déjà passé un an dans la rue. Elle ne dort pas seule. Dans sa tente viennent s’entasser ses trois chiens : Gibus, Princesse et Bonne gueule, et son petit-ami. Comme de nombreuses femmes sans-abris, Ana préfère ne pas rester seule, pour sa « sécurité ». Une protection à double tranchant. « Mon ex me mettait des coups-de-poing au visage », confie-t-elle en dévoilant son sourire édenté. Il y a deux mois, elle décide de le quitter pour un autre, rencontré dans le parking de la gare pendant une soirée entre amis. « Il est gentil. Il s’occupe bien de moi », assure-t-elle en montrant ses cheveux bruns fraîchement coupés au carré par son bien-aimé.

 

Paris. Aux abords de la gare du Nord, une femme au visage émacié et dont les collants noires accentuent la silhouette squelettique, s’agace : « Pff, il ne faut jamais faire confiance à personne. » Elle prend une gorgée de vodka dissimulée dans une bouteille d’eau avant de poursuivre : « Un jour, il te dit qu’il te protège, le suivant, il te tabasse ». Régulièrement trahie par ses amis et ses copains, elle n’a plus foi en personne. En cette journée caniculaire, elle est assise dans un des escaliers qui mènent au métro. Des agents de la RATP lui demandent de « circuler », et menacent d’appeler la police. Estelle sait qu’ils n’en feront rien, elle les ignore.

 

La jeune femme a grandi à Rennes, dans un foyer de l’Aide sociale à l’enfance (ASE), anciennement la Ddass. Elle y est placée par sa mère, à la suite du décès de son père. À 15 ans, elle décide de partir pour Paris. Elle en a aujourd’hui 32. Elle a connu la prostitution, les viols et la violence. Les marques sur son corps en attestent. Un peu en dessous de sa lèvre, 17 points de suture : « C’est un homme qui m’a fait ça en tentant de me violer. Aux urgences, ils ont parlé de “morsure cannibale” ».

 

Violences psychologiques

 

Métro Stalingrad. Cindy, qui mesure à peine 1 mètre 55, dévoile une profonde entaille sur le haut de son crâne. Un dangereux « zonard » lui a jeté une pierre. « On est obligée d’être agressive, pour se défendre », déplore la jeune femme de 21 ans. Sa « famille », un groupe de personnes sans-abris avec qui elle passe ses journées, acquiesce d’un signe de tête. La jeune blonde est dans la rue depuis 4 ans. Ses relations conflictuelles avec sa famille l’ont poussée à la rue, sa consommation de drogues l’empêche d’en sortir. Entre deux fumettes de crack, Cindy raconte comment, à une époque, elle se prostituait pour avoir sa dose.

 

« Il n’y a pas que la violence physique. Il y a aussi celle psychologique », continue-t-elle en faisant tourner ses doigts en cercle à côté de sa tempe. La violence des propos échangés dans la rue l’épuise, l’inquiète, la déprime. « Même les personnes avec qui nous sommes proches nous parlent comme des chiens. On passe notre temps à se faire du mal », s’attriste-t-elle. Chaque jour, Cindy endure les tirades incessantes d’insultes parfois misogynes, toujours humiliantes. Les propos tournent dans sa tête. Ils l’empêchent de dormir.

 

Hygiène approximative

 

« Avant, j’étais jolie, j’avais les cheveux longs et je m’habillais bien », se remémore Cindy en touchant des mèches blondes de son carré. Aujourd’hui, elle porte la même veste noire tous les jours, dont elle rabat la capuche pour cacher son visage. Elle essaie de se laver au moins une fois tous les deux jours à l’aide d’un gant de toilette. Elle s’isole entre les arbres des parcs parisiens. Aujourd’hui, ce sont les jardins d’Eole, dans le 19e. Parfois, elle trouve des amis chez qui prendre une douche. Elle refuse de se rendre aux douches publiques, sans trop savoir pourquoi : « Je crois que je n’y suis juste pas à l’aise. »

 

Pour Héloïse Brière, co-fondatrice de l’association Camion Douche, à Toulouse, les femmes ont davantage besoin d’être mise en confiance que les hommes. Son organisme propose aux personnes sans-abris de venir prendre leur douche dans des camping-cars qui sillonnent la ville. « Au départ, les femmes étaient nombreuses, mais progressivement, les hommes ont pris plus de places, » a-t-elle constaté.

 

Le manque d’intimité, la peur du regard des autres, l’envie d’éviter leurs homologues masculins sont autant de raisons qui les poussent à éviter ces lieux de rassemblement. « Il faut se mettre nu dans un camion quand même, même à l’aise. Pour certaines personnes ça va se faire très facilement, pour d’autres, et plus particulièrement les femmes, ça va être plus long », explique Héloïse Brière.

 

Pour résoudre le problème, un véhicule est, depuis juillet 2020, spécialement dédié aux femmes. Le parcours est différent, avec des arrêts spécifiques et des bénévoles uniquement de sexe féminin. Si certaines femmes ont pu vivre des traumatismes associés à des hommes par le passé, cette initiative permet d’éviter qu’ils ne deviennent un frein à leur hygiène. Lors de ces “tournées”, l’association propose également des kits d’hygiène avec des protections hygiéniques.

 

Précarité menstruelle

Les femmes sans-abris sont les premières touchées par la précarité menstruelle, c’est-à-dire l’incapacité de se procurer des protections hygiéniques du fait de la pauvreté. Chaque mois, Cindy manque cruellement de tampons et de serviettes hygiéniques : « Je me retrouve avec des tâches sur mes vêtements et je suis incapable de les nettoyer. »

 

Cette problématique n’a été mise en lumière que très récemment. « Ces femmes risquent d’attraper des infections, parce qu’elles prennent ce qu’elles ont sous la main. C’est-à-dire des chaussettes ou le journal 20 minutes donné gratuitement à la sortie du métro », explique Nadège Moreau, présidente de Règles élémentaires.

 

Cette association, créée en 2015, organise des collectes de produits hygiéniques. Les acteurs sur le terrain, tels que La Croix-Rouge ou Médecins du Monde, s’occupent ensuite de les redistribuer aux personnes les plus démunies. Règles Élémentaires animent également des ateliers sur la précarité menstruelle dans des foyers d’hébergement. Objectif : rendre les femmes indépendantes dans la manière de gérer leurs règles.

 

Malgré des passés difficiles, les trois jeunes femmes que nous avons rencontrées tentent aujourd’hui de regarder vers l’avenir. Estelle vient d’emménager à l’hôtel grâce à une association. Ana a prévu de partir dans le Sud de la France avec son nouveau copain pour faire les vendanges. Cindy, quant à elle, a décider de rencontrer une assistante sociale depuis peu, car « l’envie de s’en sortir est trop forte ».

 

* Son prénom a été modifié

    Isabelle Hautefeuille

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Job Dignity est un incubateur de projets et centre de formations qui va permettre aux femmes sans-abri et/ou dans une extrême précarité de créer un projet et, ainsi, de retrouver leur autonomie totale. Le tout grâce à un accompagnement par des expertes et des experts, des mentors, des bénévoles et des partenaires.

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