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Élina Dumont, la grande gueule de la rue

Élina Dumont est comédienne, chroniqueuse, conférencière, consultante… Sous toutes ses casquettes, une seule et même cause : le « sans-abrisme ». Un combat qu’elle mène depuis plus de dix ans pour que plus personne ne vive ce qu’elle a elle-même vécu dans la rue.

 

Elle aime rappeler qu’elle a plus d’un demi-siècle. Élina Dumont, 53 ans, porte bien son titre de « Grande Gueule ». Celle qui a vécu quinze ans dans la rue milite aujourd’hui pour la cause du sans-abrisme et n’a pas le temps de prendre des pincettes.

 

Qu’il s’agisse de prendre la parole sur les réseaux sociaux ou le plateau de RMC pour parler de précarité dans l’émission « Les Grandes Gueules », devant des lycéennes et lycéens pour les sensibiliser sur les causes qui mènent à la rue ou des chefs d’entreprise qui n’imaginent pas une seconde qu’une ou un de leurs employés puisse dormir dans sa voiture… Élina Dumont n’arrête jamais.

 

Même la crise sanitaire et le confinement n’ont pas eu raison des combats et engagements de cette « lanceuse de bouteille à la mer » auto-proclamée. Dès l’annonce du président Emmanuel Macron en mars dernier, la comédienne est descendue dans les rues des 18ème et 19ème arrondissements « pour indiquer aux personnes sans-abris où elles pouvaient se nourrir et dormir ». Son travail en tant que chargée de mission experte des femmes à la rue pour la Région Île-de-France ? Elle l’a continué de chez elle, dans son appartement de 19 mètres carrés, situé dans le 19ème arrondissement de Paris. Son rapport de mission « Femmes à la rue » a été publié en octobre dernier. La chargée de mission y liste des solutions concrètes pour venir en aide à ces femmes, qui composent près de 40% des personnes sans-domicile.

UNE VRAIE TÊTE BRÛLÉE

Dans le café où nous la rencontrons, Élina Dumont annonce d’emblée : elle n’a pas envie de raconter son histoire. « Tu m’imagines à 70 balais expliquer une énième fois : j’ai été placée à la naissance, sur décision de justice, dans une famille d’accueil… », commence-t-elle en mimant une démarche voûtée, soutenue par une canne imaginaire. Des éclats de rire la coupent avant même qu’elle ne poursuive son récit qui n’a pourtant rien d’une comédie.

Non, Élina Dumont ne veut plus raconter son histoire mais elle ne peut y échapper. Car ses prises de position se révèlent pour la plupart en étroite relation avec les injustices qu’elle a traversées.

Enfant de la Ddass (direction départementale des Affaires sanitaires et sociales), Élina Dumont a grandi dans une famille d’accueil localisée dans un village de Normandie, où elle subit des viols à répétition. À l’âge de 14 ans et demi, elle est expulsée du système scolaire, fait plusieurs fugues. « J’étais une vraie tête brûlée ! »

 

À 19 ans, elle est mise sous la tutelle d’un juge, vit dans un foyer au Mans. Là encore, on l’a met dehors. Alors la jeune femme monte dans un train, débarque à Paris sans nulle part où aller. Elle devient sans-abri. Cette errance durera plus de quinze ans, rythmée par les arnaques et subterfuges pour s’en sortir, la consommation de drogues, les petits boulots et la galère d’être une femme dans la rue.

 

« Les femmes sans-abris sont encore plus invisibles que les hommes car elles se cachent. Dans les bibliothèques, les cyber-café, les églises, les parkings, ou encore les boîtes de nuit… ». Élina Dumont, qui a été porte-parole de la campagne #LaRueAvecElles du Samu sociale, militait en 2018 pour la création d’un bain-douche exclusivement réservé aux femmes. « Pendant des années je ne me suis pas lavée, parce que dans les bains-douches mixtes, les mecs t’attendaient à la sortie… »

SAUVÉE PAR LA THÉRAPIE

C’est une main tendue, celle de l’écrivaine Marie Desplechin, qui lui permet de sortir de la rue. La femme de lettres lui propose un logement en échange de la garde de ses enfants. Elle lui paye aussi son premier stage de théâtre, mais Élina se fait virer rapidement, à cause de son comportement. « Plusieurs artistes m’ont tendu la main, mais à ce moment-là, c’était encore trop compliqué, j’étais trop cassée. »
Ce n’est pas grave, il y en aura d’autres des stages, dont un qui la mènera sur la scène du théâtre national de Chaillot. Élina Dumont aurait-elle trouvé sa voie ?

En 2012, elle écrit son spectacle, Des quais à la Scène, puis emménage dans son premier appartement l’année suivante. « À 44 ans ! J’ai fait une dépression de six mois ! », s’exclame celle qui milite aujourd’hui pour le logement d’abord (« Sans un toit, tu ne peux pas te reconstruire ») , suivi d’un accompagnement et de soins.
Pour Élina Dumont, les soins ont pris la forme d’une thérapie. Parce que lorsqu’on n’a pas vécu dans la rue autant d’années, on ne peut pas imaginer ce que cela fait de se retrouver, seule, entre quatre murs. Prendre possession des lieux, décorer, dormir sur ses deux oreilles : rien de tout cela n’est simple.

« J’ai gardé des séquelles de mes années dans la rue : je suis agoraphobe, je ne sors jamais le weekend, il faut que mon lit soit en face de la porte sinon je ne peux pas dormir et j’ai un rapport particulier à la violence », énumère Élina Dumont, assurant plusieurs fois que la thérapie lui a « sauvé la vie ».

TOUTE LA TUYAUTERIE DU SOCIAL

Aujourd’hui sauvée, encore un peu cassée, mais bel et bien « libre », Élina Dumont fait figure d’experte dans les questions sociales liées aux personnes sans-abris. Avec ce qu’elle a vécu, puis les formations qu’elle a suivies (elle est diplômée d’un d’un B.E.A.T.E.P, une formation pour devenir animatrice), les connaissances qu’elle a emmagasinées, elle est une mine d’or pour mieux comprendre ce qui se joue aujourd’hui. Experte pour la région Île-de-France, porte-parole pour le Samu social, vice-présidente du Comité de la Rue, conférencière… la voix d’Élina Dumont compte.

 

« Quand j’avais 18 ans et que j’étais à la rue, les gens étaient choqués. Aujourd’hui, est-ce qu’ils s’en fouteraient ? », questionne de façon rhétorique la comédienne. « À mon époque, cela n’existait pas non plus quelqu’un qui travaillait et dormait dans sa voiture. Aujourd’hui, il y a de nouvelles catégories de personnes dans la rue : les femmes battues qui ne se taisent plus, quittent leur conjoint mais se retrouvent dehors, souvent avec des enfants. Les jeunes LGBTQ+ qui ont levé le tabou de l’identité mais que les parents foutent dehors à 18 ans ». Finalement, les trois « catégories » de personnes que l’on trouve systématiquement sont : « les enfants de l’aide sociale à l’enfance, les cas psychiatriques et les sortants de prison ».
Mais Élina Dumont tempère, il existe aujourd’hui plus de solutions pour ces personnes à la rue, des structures spécifiques (comme Le Refuge pour les jeunes LGBTQ+) et des aides humaines comme financières. Mais encore faut-il avoir accès aux informations. Bonne nouvelle ! Élina Dumont connaît « toute la tuyauterie du social ».

 

« Les familles en grande difficultés n’ont pas les infos, une mère de trois enfants qui galère avec l’un d’entre eux ne sait pas qu’elle a le droit de faire appel à un juge ou à un travailleur social. Une personne qui n’arrive pas à payer son loyer ne sait pas non plus qu’elle peut faire une demande auprès du Fonds de solidarité pour le logement (FSL). »

VIVRE AU JOUR LE JOUR

Élina Dumont le sait : aujourd’hui, elle ne pourrait plus retourner dans la rue. Elle connaît trop bien ses droits. Mais maintenant qu’elle est à l’abri, elle met tout en œuvre pour permettre aux autres de ne pas vivre ce qu’elle a vécu.

 

Exemples avec les enfants de l’aide sociale à l’enfance, qui pourraient être adoptés mais faute de démarches administratives, se retrouvent dans des familles d’accueil ou foyers pas toujours portés par l’amour de l’éducation. Pourquoi un tel engagement ? Élina Dumont raconte que lorsque sa mère est décédée, celle-ci n’a pas signé de déclaration d’abandon. La petite, alors âgée de dix ans, n’a pas pu être adoptée. « Alors que j’étais adoptable ! », lâche-t-elle de sa voix éraillée. « Encore en 2020, des enfants qui sont adoptables pourraient être sauvés ».

 

Même démarche pour l’exclusion scolaire. Élina Dumont est contre et ce, « quelque soit le profil du gamin ». Elle-même, qui rêvait d’être institutrice n’a pas pu assouvir son ambition, car renvoyée de l’école à 14 ans et demi. « À 14, 15, 16 ans, on n’est pas maître de son destin », assure-t-elle. Pour les adultes, la comédienne se positionne contre l’expulsion et demande au gouvernement d’arrêter de donner uniquement des logements aux femmes qui ont des enfants. « Si j’ai été si longtemps sans-abri, c’est parce que je n’avais pas de gosses ! », précise celle qui confie du bout des lèvres avoir été enceinte à deux reprises.

 

Alors que notre conversation se termine, Élina Dumont se lève. Il faut qu’elle aille griller quelques cigarettes. « Je suis une vraie fumeuse ! » L’occasion d’évoquer, plus légèrement, l’avenir. Les conférences et les dates de spectacle qui vont reprendre, une fois la crise sanitaire derrière nous. Et la suite ? « C’est peut-être un truc que j’ai gardé de mes années de sans-abri : vivre au jour le jour. » Car au-delà de ses engagements, Élina Dumont a dû mal à entreprendre des choses juste pour elle. Il y a bien le cinéma et le théâtre, ou un rêve de finir sa vie en province, loin de Paris. « J’ai ai tellement bavé pour avoir un toit que c’est déjà pas mal ! »

    Arièle Bonte

    Chloe Sharrock

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