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Crise sanitaire : les travailleurs sociaux à bout de souffle

Le meurtre d’une assistante sociale dans l’Aube, le 12 mai dernier, a remis en lumière l’exposition d’une profession à bout de souffle. Épuisés par un dernier confinement marqué par l’augmentation des violences et le manque de main d’œuvre, ces travailleurs et travailleuses sociales tirent la sonnette d’alarme.

 

Quand on aborde l’assassinat de l’une de ses consœurs, Flore se refuse à stigmatiser. « C’est une perte horrible, mais ça reste pour moi un fait divers. » Comme elle, Audrey Adam, fusillée le 12 mai par un octogénaire isolé auquel elle rendait visite, était assistante sociale. Une trentenaire, mère de deux enfants. Flore, 32 ans, enceinte jusqu’au dent, veut se convaincre : « Ça aurait pu arriver à n’importe qui, une infirmière, une employée de banque… ». Mais le 18 février dernier, c’était une nouvelle fois le secteur social qui pleurait l’un des siens. Le responsable d’un centre de demandeurs d’asile, à Pau, attaqué au couteau par un homme soudanais dont la demande de titre de séjour venait d’être refusée. Flore condamne la barbarie, mais pointe aussi « la brutalité d’une société » qui pousse les plus faibles à parfois commettre l’irréparable.

 

Surtout, elle ne veut pas jeter l’opprobre sur les personnes sans-abris, ou laisser échapper des mots qui pourraient écorner d’avantage leur réputation. Et, in fine, celle de « ses gars ». C’est ainsi qu’elle et ses collègues appellent, non sans affection, les 300 hommes hébergés ici, au foyer de la Mie de Pain, l’une des plus grosses structures du parc d’hébergement français. Une usine sociale répartie sur quatre bâtiments, dans le 13ème arrondissement de Paris, où le dernier confinement a été vécu comme une véritable épreuve. « On respire enfin », souffle Martin, éducateur spécialisé.

Confinement sous haute tension

Tahar, chef de service à la Mie de Pain, est dans le social depuis suffisamment longtemps pour l’affirmer : « la violence au travail a toujours existé ». Tantôt fortuite, tantôt prévisible, elle s’est banalisée au sein de cette profession qui accompagne sans filet les personnes les plus fragiles de la société. « C’est un peu les risques du métier », positive Ahmid, moniteur éducateur de 48 ans, dont les cicatrices au poignet gauche atteste le propos. Mais cette année 2020 restera certainement dans les mémoires de la Mie de Pain comme l’une des plus éprouvantes jamais connue. Le dernier confinement, marqué par les tensions et le manque de personnel, a rendu particulièrement difficile la cohabitation entre les hébergés du foyer et, par conséquent, la tâche de ceux qui les suivaient au quotidien.

 

D’un côté, des hommes sans-abris confinés par centaines, avec leur lots de malheurs et de maladies, sans perspective d’avenir. « Imaginez-vous cloîtré dans une chambre avec une personne que vous ne connaissez pas, potentiellement atteinte de troubles psychiatriques ou d’addiction. C’est infaisable ! », déplore Fanny. À quoi s’est ajouté une perte massive d’emplois. « Ceux qui étaient payés au noir se sont retrouvés sans aucune ressource, incapables d’envoyer de l’argent à leur famille. Ça a créé beaucoup de tensions. » De l’autre côté, des travailleurs et travailleuses sociales en sous effectif, accumulant la charge de travail de celles et ceux qui sont partis sans avoir été remplacés. « Suite au décès d’un collègue, et plusieurs départs dont deux en congés maternité, on s’est retrouvé à sept au lieu de douze », se rappelle Mathilde, 29 ans. L’hiver n’arrangeant rien, un climat délétère s’est progressivement installé entre les hébergés et les équipes sociales, dès lors incapables de gérer l’angoisse grandissante au foyer. « On a senti monter une tension. C’était vraiment palpable », se souvient Martin.

Une escalade dont toutes et tous ont fait les frais. Flore la première : « Il voulait à tout prix frapper une femme. Il est rentré dans le bureau et s’est jeté sur moi, mais mes collègues l’ont arrêté à temps », raconte-t-elle au sujet d’un bénéficiaire qui tentait de l’agresser pour la deuxième fois en quelques mois. Fanny, 32 ans, a connu la même peur. Celui qui s’en est pris à elle, furieux ce jour-là d’apprendre son expulsion du foyer, était lui aussi récidiviste. « Il avait déjà agressé l’assistante sociale d’une autre structure. On vivait juste dans l’attente que ça recommence. » Mathilde ne fait pas figure d’exception. « Un des gars m’a suivie par surprise dans mon bureau, et a voulu m’écraser la tête », rigole la travailleuse sociale. La menace prête effectivement à sourire quand elle ne vient pas d’un homme atteint de troubles psychotiques.

20% de bénéficiaires hébergés atteints de troubles mentaux

La Mie de Pain est l’une des rares structures d’hébergement, sinon la seule, à prôner l’accueil inconditionnel. Ouvert aux hommes les plus délabrés de la rue, quelque soit leurs passés où leurs apparences, ce CHRS cultive depuis longtemps la réputation d’un « foyer difficile ». Une fierté, pour Flore : « on aide ceux dont personne ne veut ». En outre, environ 20% des hommes hébergés présentent des troubles psychiatriques. Cette proportion a largement augmenté pendant le confinement. « Beaucoup de cas d’anxiété, d’angoisses, de phobies liées à l’isolement ou au virus », liste Virgile Marchand, psychologue au foyer, dont le nombre de patients a été multiplié par trois en novembre, puis par quatre en décembre. La direction de la Mie de Pain a dû parer au plus urgent. « Nous avons recruté une infirmière pour notamment faire le suivi des traitements que certains hôpitaux n’étaient plus à même d’assurer », explique Heuria Mir, responsable de la communication. « Mais ça ne résout pas le manque de prise en charge en psychiatrie. » C’est donc aux travailleurs et travailleuses sociales d’improviser le cas échéant. « Même si on a tous travaillé la psychologie dans nos cursus, c’est extrêmement délicat pour nous de devoir gérer une crise de folie ou dialoguer avec un bénéficiaire qui nous prend pour des Martiens », confie Mathilde.

Flore regrette le manque de sécurité au quotidien. « On a parfois la boule au ventre avant de recevoir certains bénéficiaires. » En témoigne l’épisode de « monsieur S. », survenu au foyer lors du dernier confinement. Ce jour-là, le dit « monsieur S. » est en proie à une crise de paranoïa qui le pousse à des actions brutales envers le personnel de la structure. Retranchés dans un bureau, Martin, Flore et les autres attendent l’intervention de la police « qui met une éternité à rappliquer ». Monsieur S. reporte alors sa haine sur les murs et les portes des bâtiments, jusqu’à l’auto-mutilation. « Il y avait du sang partout », se remémore Martin. Emmené par les forces de l’ordre dans l’hôpital le plus proche pour soigner ses plaies, monsieur S. parvient à déjouer toute surveillance et à prendre la fuite. Une heure après être parti, il réapparaît au foyer. Hors de contrôle. « C’était surréaliste », pouffe Flore en secouant la tête. Rattrapé derechef, il est cette fois emmené aux urgences psychiatriques de la Pitié Salpêtrière. « Le soulagement n’a pas été long », raconte Martin. Puisque dès le lendemain, à peine vingt-quatre heures plus tard, monsieur S. est déjà de retour à la Mie de Pain. « Le chef des urgences a décrété que sa crise était liée à l’abus d’alcool, et non à une quelconque démence. Et ils l’ont relâché. »

 

Mathilde pousse la provoc : « c’est parfois à se demander s’il ne faut pas un drame pour procéder à l’internement ». Pour cause, la psychiatrie se heurte aujourd’hui à la saturation générale de ses établissements. « On manque cruellement de moyen », explique le Dr Alain Mercuel, en charge des équipes mobiles psychiatrie-précarité de l’hôpital Saint-Anne, à Paris. « La psychiatrie est devenue le parent pauvre de la médecine. » Conséquences : un travail dans l’urgence, et des séjours parfois écourtés par manque de place. Là où plusieurs décennies en arrière les patients pouvaient rester internés pendant quarante ans, la durée moyenne d’un séjour en HP se situe désormais entre une et trois semaines. « On doit faire des choix pour gérer la capacité. Nous ne pouvons pas garder alité un SDF délirant au détriment d’une femme enceinte qui vient de s’ouvrir le ventre, ou un jeune homme qui a essayé de se suicider. »

Le manque de main d’oeuvre

Dans le secteur social, c’est surtout des moyens humains que réclament les professionnels sur le terrain. « Si on avait moins de dossiers, on pourrait mieux s’occuper de chaque bénéficiaire », explique Fanny, qui gère seule les dossiers d’une trentaine d’hommes hébergés. « On est engloutis par les démarches administratives. On fait de moins en moins de social. » Selon ces professionnels, la crise sanitaire a contribué à la dégradation des conditions de travail. « L’arrêt des activités et loisirs a joué sur le moral de tout le monde, y compris le notre », analyse Mathilde. « On a passé notre temps dans les chambres à faire de la médiation, à gérer les disputes. Et parfois pire… » Comme ramasser les excréments de bénéficiaires incontinents, ou éradiquer les punaises de lit dans les chambres les plus insalubres. « La direction n’a plus tellement conscience de notre tâche, de notre charge de travail », déplore Karine, coordinatrice emploi à la Mie de Pain. « J’ai 150 dossiers à ma charge. 2021 est une année record. » Cette surcharge de travail, tout le monde l’a acceptée par défaut, selon Fanny : « On ne peut pas dire non car, derrière ces dossiers, il y a des personnes qui attendent beaucoup de nous. Alors on fait, au péril de notre propre santé morale ».

 

La direction assure de son côté faire son maximum pour combler les trous. « Vous n’avez qu’à regarder, les annonces de recrutements sont sur toutes les plateformes », plaide Heuria Mir. « Il est cependant très difficile de trouver quelqu’un pour un remplacement de quelques mois, surtout dans une grosse structure comme la nôtre. » Selon cette responsable, c’est la branche toute entière qui bat de l’aile. « On constate aujourd’hui une véritable pénurie de travailleurs sociaux sur le marché de l’emploi. » Chez les salariés, on pointe la rémunération comme l’un des motifs de désertion au sein de la profession. « On doit aider et soutenir moralement des gens précaires, alors qu’on vit nous-mêmes dans une situation de précarité », plaide Fanny. En poste depuis quatre ans au CHRS de la Mie de Pain, la jeune travailleuse sociale peine à joindre les deux bouts avec ses 1600 euros net par mois. « Je ne peux même pas me loger décemment sur Paris. » Karine, bientôt vingt ans d’ancienneté au foyer, se dit « plutôt bien lotie » avec 2000 euros net, même si, rapporté au taux horaire, ce salaire est finalement dérisoire. « Dans le social, débaucher tôt signifie terminer à l’heure. On a pris l’habitude de travailler sans compter. »

Si le confinement n’est désormais qu’un mauvais souvenir, il a laissé des traces dans cette profession qui accusait déjà le coup avant la crise sanitaire. Soulagés mais épuisés, les travailleurs et travailleuses sociales font aujourd’hui les comptes. « La pression est retombée, mais les problématiques salariales sont toujours les mêmes », déplore Flore. Surcharge morale, insécurité, rémunérations trop basses, ils et elles sont de plus en plus nombreux à se réorienter et à abandonner cette voie qu’ils avaient choisie par « passion ». Flore y a songé. Fanny aussi. Mais pour l’une, comme pour l’autre, le simple fait d’imaginer les conséquences de leurs départs les en dissuade. « Ce sont des hommes qui ne toucheront pas leurs indemnités, d’autres qui rateront leurs rendez-vous. On est tenu par la culpabilité. »

    Edgar Sabatier

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