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Collectif Réquisitions : le défi de la mise à l’abri

Depuis décembre 2020, un collectif d’associations d’aide aux personnes sans-abris, mal-logées et exilées multiplie les initiatives pour mettre à l’abri les sans-logis. Occupation d’école,  gymnase, et installation Place de la République… Reportage au cœur de leur dernière action à Paris, entre espoir, gaz lacrymogène et nuit à la belle étoile.

 

Dimanche 30 mai, 15 heures, veille de la fin de la trêve hivernale. Abdoullah arrive au métro Père-Lachaise, dans l’est parisien, lieu de rendez-vous que lui a indiqué l’un de ses amis tchadiens. Ce dernier sait que le jeune Soudanais, âgé de 26 ans, cherche un logement. Maillot noir collé sur un corps affûté, des cheveux dressés vers le ciel et un regard calme et sondeur, Abdoullah ne connaît pas les drapeaux jaunes que des centaines de militantes et militants agitent autour de lui. Il ne sait pas qu’il participe à la marche annuelle de Droit au Logement (DAL), l’association des personnes mal-logées et des sans-logis. Pourtant, lui qui dort dans un camp de fortune le long du canal Saint-Denis fait partie de ces 300.000 personnes sans domicile fixe estimées par la Fondation Abbé Pierre.

Autour de lui, les militants s’activent pour démarrer la marche qui se terminera place de la République. Cette dernière doit déboucher sur une mise à l’abri pour des centaines de personnes sans logement, le tout orchestré par le collectif Réquisitions.

Réfugié, en formation mais sans-abri

Depuis janvier, ce collectif (qui réunit la Coordination 75 des Sans Papiers, Utopia 56, le DAL, Solidarité migrants Wilson, Paris d’Exils, Enfants d’Afghanistan et d’Ailleurs, Marche des Solidarités, Collectif Tchadien·nes et Soudanais·es en France, Collectif La Vie là, Copaf) se targue d’avoir permis à plus de 1700 personnes d’être mises à l’abri. Abdoullah est là pour ça, pour trouver un logement et se reposer après ses longues journées de formation de ferrailleur. « Si ça n’avait pas été un dimanche, je n’aurais pas pu venir, je fais du 9 à 18 heures à Cergy-Pontoise », explique-t-il dans un très bon français. Venu seul, il reconnaît peu à peu des proches Tchadiens et Soudanais qui partagent le même quotidien, égrené d’épreuves.

Abdoullah vient d’un village proche de Nyala, la capitale du Darfour du Sud, immense désert de l’Ouest du Soudan où deux décennies d’un conflit ravageur ont fait plus de 300.000 victimes et déplacé plus de 2,7 millions de personnes. Sa famille est réfugiée au Tchad, mais lui a dû fuir la prison et passer par la Libye, avant de rejoindre l’Europe. Depuis son arrivée en France il y a six ans, sa vie ressemble à un meuble Ikea à monter, sans plan et avec plusieurs pièces manquantes. Ayant obtenu le statut de réfugié, il se voit proposer un studio à La Rochelle mais n’a pas les moyens de le payer. Puis, après avoir été en centre d’hébergement d’urgence à Nanterre, il est mis au ban de l’Office français de l’immigration et de l’intégration pour avoir refusé un logement situé dans un village du sud-ouest de la France. « J’ai besoin de rester dans une ville pour travailler. J’ai déjà fait une formation de boucher, mais on m’a dit que mon français n’était pas assez bon. Là, je fais une deuxième formation et j’espère être embauché à son terme. Mais pour travailler, j’ai besoin de stabilité ». Voilà huit mois qu’Abdoullah n’en a pas.

Appliquer la loi de réquisition

Huit mois, c’est la durée de vie du collectif Réquisitions, créé au lendemain de l’évacuation violente d’un camp installé place de la République par Utopia 56 et Solidarité migrants Wilson. En décembre, ce collectif qui milite pour l’application de la loi de réquisition de 1945 a commencé par un dépôt collectif de 412 demandes de réquisition portant sur sept immeubles vides depuis des années. Face au silence des autorités, ils ont décidé de passer à l’acte. Leur but ? Redonner de la visibilité aux personnes exilées et sans-abris.

« Après le démantèlement du camp de Saint-Denis en novembre 2020, il est devenu difficile de savoir combien de gens sont dans la rue. On ne sait pas si la situation a empiré, mais en l’absence de camp, les personnes sont devenues plus invisibilisées et les évacuations plus fréquentes, sans proposition de relogement à la clef. Alors on a décidé de reprendre la main », raconte Pierre, d’Utopia 56 avant d’énumérer les initiatives du collectif, d’abord illégales : « On a occupé une école vide dans le 16e arrondissement, puis l’hôpital Hôtel-Dieu, la place de la République, et dernièrement le gymnase Japy, dans le 11e. On réclame la réquisition des logements vides, propriétés soit de la préfecture soit de la mairie de Paris, qui pourraient être réaménagés pour accueillir les personnes sans-abris », rappelle-t-il. Mi-mai, l’occupation de la place de la République par le collectif a permis à 708 personnes de trouver un toit où dormir. « C’était notre première action légale. Tant que ça marche, autant continuer ».

 

Une fois dans les centres d’hébergement d’urgence, Utopia 56 dit avoir du mal à établir un suivi précis du devenir des personnes prises en charge, en particulier des hommes seuls rencontrés lors de maraudes nocturnes. « Ce que l’on sait, c’est qu’il y a peu de remises à la rue. Ensuite, certains resteront dans le dispositif d’urgence, tandis que d’autres bénéficieront d’un logement pérenne, selon leur dossier », précise Pierre. Aujourd’hui cependant, le militant associatif, en contact avec la préfecture, est inquiet. Des bus doivent être présents à l’arrivée du cortège pour une prise en charge des personnes concernées. « Mais ils ne disent pas combien vont venir et on craint que des personnes restent sans solution. » Quelques heures plus tard, les inquiétudes se confirment.

« Montrons que nous respectons les lois »

Quand le cortège débarque sur la place de la République plus tôt que prévu par Utopia 56, des familles avec enfants arrivent au compte-gouttes. Somaliens, Ethiopiens, Ivoiriens, tout ce monde trimballe poussettes, marmots, grosse fatigue et frêle espoir. Les bénévoles attendent des nouvelles de la préfecture. L’annonce tombe, des bus s’approchent, les familles et les hommes seuls sont dispatchés dans des files séparées de part et d’autre de la rue du Faubourg-du-Temple, coupée par une rangée de CRS. Gaby traverse la place en faisant brinquebaler le petite Lassana, deux mois, endormie sur sa poitrine. L’Ivoirienne âgée de 36 ans a tout quitté pour fuir un mariage forcé. À Paris, elle a trouvé l’amour, mais pas de toit. Avec Mamadou, elle a donné la vie en épuisant la sienne à dormir dans des hôpitaux ou des églises. Autour du couple, la tension monte, les CRS font usage de gaz lacrymogène dans la file des hommes seuls. La mise à l’abri ressemble de plus en plus à une opération de maintien de l’ordre. « À cause du Covid, je n’ai pas eu de travail pendant trois mois, mais là, j’ai obtenu un poste de gardien de sécurité. J’espère que ça va s’améliorer, parce que le 115, il te loge pour une ou deux nuits et tu dois recommencer », confie alors Mamadou.

Quand ce dernier monte dans un car avec femme et enfant, les CRS repoussent les hommes seuls à grand renfort de gaz lacrymogène dans la file d’en face. Peu après, l’un d’eux annonce aux familles qu’il n’y a plus de place. Pour les associations, c’est la douche froide. « Pas un membre de la préfecture n’est venu, c’est nous qui avons dû tout organiser et en plus, ils n’ont pas prévu assez de places », s’agace une bénévole d’Utopia 56 en distribuant des larmes artificielles à des hommes ayant eu le visage aspergé de gaz.

 

Assis en cercle, des centaines de laissés pour compte écoutent les messages scandés dans leurs langues respectives. Parmi eux, Abdoullah, impassible, malgré les yeux rougis par la lacrymo : « Montrons aux autorités que nous respectons la loi et le peuple français », leurs implorent des membres du collectif Réquisitions. Respecter la loi, c’est pourtant ce qu’ils demandent aux autorités. Les bénévoles distribuent des tracts trilingues rappelant aux personnes exilées ce que stipule l’article 3452-3 du Code de l’action sociale et des familles : « Toute personne accueillie dans une structure d’hébergement d’urgence doit pouvoir y demeurer jusqu’à ce qu’une orientation lui soit proposée (…) vers un hébergement stable (…) ou un relogement ». Ce soir-là seulement 470 personnes ont été mises à l’abri selon la préfecture. Pour les autres, le collectif Réquisitions a décidé de les accompagner au square Villemin pour y passer la nuit à la belle étoile, afin de maintenir la pression sur les autorités. Ce jardin, rebaptisé « le petit Kaboul » au début des années 2000, redevient un ultime refuge pour des personnes exilées sans-abris, plus de dix ans après avoir été évacué par la mairie de Paris. Pendant ce temps, rappelle le collectif Réquisitions, en France, selon l’Insee, plus de 3 millions de logements sont vacants.

    Emmanuel Haddad

    Corentin Fohlen

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La Ch’tite Maison Solidaire

La Ch’tite Maison Solidaire est une association basée à Lille. Airbnb de la solidarité, elle développe un projet d’écoquartier pour loger des personnes sans domicile dans des tiny houses.

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