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Collectif Réquisitions : au Jardin Villemin, l’occupation du dernier espoir

Au terme d’une occupation au jardin Villemin, dans le 10ème arrondissement de Paris, le Collectif Réquisitions a finalement obtenu la mise à l’abri de 600 hommes exilés sans-abris. Récit d’une mobilisation de quatre jours.

 

Au Jardin Villemin, le point information est devenu un rituel. Chaque soir, aux alentours de 21h30, l’activiste Yann Manzi, figure médiatique du collectif Réquisitions, et des traducteurs prennent tour à tour la parole au mégaphone : « Toujours pas d’accord trouvé avec la préfecture et la mairie. On va donc continuer le combat et rester ici une nuit de plus ! », encourage le fondateur d’Utopia 56. Assis sur les talus de ce parc ondulé, au bord du canal Saint-Martin, les 250 hommes exilés écoutent religieusement le discours. « Nous allons ramener des tentes. Ce soir tout le monde dormira à l’abri. » Ici et là, on s’interroge du regard, on chuchote des traductions approximatives, on envisage l’avenir à court terme. « Oui, je vais rester ici. Dans ce jardin, je me sens au moins protégé », plaide Boubakar, 21 ans, arrivé de Guinée il y a quinze jours. Celui qui squatte habituellement à la Chapelle, dans le 18ème, peut enfin se payer le luxe de fermer l’œil en dormant. Même situation pour Sorhab, 23 ans : « De toute façon, je n’ai nulle part où aller. » Posé sur un sac à dos qui constitue son seul patrimoine, le jeune iranien s’excuse presque d’être là : « Je n’avais pas d’autre choix que de quitter mon pays ».

 

Des rumeurs prétendent qu’une décision favorable est sur le point d’être actée par les autorités, d’autres contredisent cette version et augurent plutôt l’arrivée de la police. « Il va pleuvoir cette nuit », assure un réfugié en montrant la météo de son téléphone. C’est le flou. Pas de panique, mais une profonde incertitude traverse la foule. Du haut de la butte, le meneur d’hommes rassure comme il peut, demande un supplément de courage : « Je sais que ce n’est pas facile mais c’est en restant soudés, en résistant ensemble, qu’on réussira à obtenir quelque chose » ! Mais ni lui ni personne ne sait, au fond, combien de temps durera cette lutte pour le droit au logement. Non plus si elle se soldera par une mise à l’abri conciliante ou une évacuation musclée.

Une lutte pour les droits

Organisée à la veille de la fin de la trêve hivernale, la mobilisation a débuté dimanche 30 mai dans les rues de la capitale. Au cimetière du Père-Lachaise, dans le 20ème arrondissement, environ 1000 personnes exilées s’étaient jointes au collectif Réquisitions pour réclamer la suspension des expulsions locatives, et militer pour le droit au logement au cours d’une marche qui s’est achevée place de la République. « 300 personnes, majoritairement des familles, ont été prises en charge par la mairie et acheminées vers des centres d’hébergement », renseigne un membre du collectif. Reste ce jour-là 700 hommes exilés sur le carreau. « La plupart sont repartis le soir-même dans leurs lieux de vie respectifs », explique Emma, bénévole chez Utopia 56. « Certains devaient honorer des rendez-vous administratifs ou aller au travail le lendemain. D’autres craignaient de se faire voler leurs tentes et leurs affaires. » Seuls 300 hommes – les plus vulnérables du cortège – ont suivi dimanche soir les associations jusqu’ici, au Jardin Villemin, pour continuer d’espérer et se donner les chances d’obtenir une place d’hébergement. « La première nuit, il y avait un peu d’abattement, de la désillusion », raconte Lolita de Solidarité migrants Wilson. « Mais dès le lendemain, avec du recul et un peu de repos, ils ont compris l’enjeu de cette occupation et la nécessité de la poursuivre tous ensemble. »

 

Coutumier de ce genre d’opérations, le collectif Réquisitions, qui assure avoir déjà obtenu 2000 mises à l’abri depuis le début de l’année, compte là encore sur la proximité des riverains et leur solidarité pour maintenir le rapport de force avec l’État. « En se rassemblant ici, on veut montrer au grand jour la politique organisée du non-accueil qui est celle de la France », justifie l’activiste Yann Manzi. « Et prouver, n’en déplaise au Rassemblement National et autres mouvements rétrogrades, qu’on peut vivre ensemble ! » L’initiative est bien reçue dans le quartier, à en voir le monticule de donations alimentaires. « Des packs d’eau, des gâteaux, du pain, des chips, des produits qui tiennent la chaleur », liste une bénévole chargée des repas. « Depuis le début, on sent que les habitantes et les habitants sont avec nous ! » Cathy fait partie de ceux-là. Avertie de la mobilisation par des médias, elle est venue apporter des boissons et des sandwichs à deux jeunes afghans restés à l’écart du groupe, devant l’entrée du parc. « Je fais ce que je peux, ça me paraît normal », lâche-t-elle furtivement, pressée de regagner son domicile par le couvre-feu.

La cohabitation pour résister

Dans ce parc courtisé du 10ème arrondissement de la capitale, où se croisent promeneurs, familles, jeunes en bronzette ou en apéro, les 250 hommes exilés font désormais partie du paysage. « La police a voulu dès le premier jour fermer l’accès du parc au public, pour essayer de nous isoler. On a eu raison de s’y opposer, non ? », sourit Yann Manzi en montrant la foule mélangée. Si deux groupes de réfugiés se distinguent grossièrement – d’un côté les Érythréens, les Soudanais, les Somaliens, et de l’autre, les Afghans, les Iraniens, et les Kurdes – le plan d’ensemble montre une cohabitation réussie entre les exclus du système et les badauds intégrés. Comme une dizaine d’autres bénévoles, Arthur, 28 ans, sera de garde jusqu’au petit matin : « Ce système de rotation nous permet d’assurer un accompagnement continue, et de se prémunir face à une éventuelle évacuation ». Renvoyé au chômage par la crise sanitaire, cet ancien employé en restauration s’est découvert une fibre sociale : « Une fois que tu rentres dans ce système, c’est difficile de t’en passer » !

 

Quand le coucher de soleil rosie le ciel clairsemé de nuages, les parisiennes et les parisiens savourent une dernière tournée. Chez les réfugiés, on profite de l’accalmie sans trop songer à l’avenir. C’est calme, convivial. Là-bas, un groupe de Somaliens écoute des chants traditionnels sur un téléphone. Ici, un Afghan joue sa propre musique à la guitare. Un autre, allongé dans l’herbe, lit un dictionnaire de français. Nazir, 21 ans, tient ce bouquin d’une assistante sociale rencontrée lors de son exil, à la frontière de l’Autriche et de la France. « Une femme aussi vieille qu’extraordinaire, passée par les camps de concentration » envers laquelle il reste éternellement reconnaissant. À 15 ans, il a fui seul son pays. Son parcours migratoire l’a amené en Iran, en Turquie, et en Bulgarie, où il a été « séquestré par un gang pendant quinze jours contre de l’argent ». Maintenant, il est là, au Jardin Villemin, partagé entre l’espoir et l’inquiétude. Comme d’autres, il attend qu’on le sauve de la rue, des vols, des agressions qui rythment son quotidien depuis qu’il est sans-abri en France. « Si j’arrive à m’en sortir, je me lancerais dans des études de journalisme. »

La colère de Didier Lallemand

Comme Nazir, personne ne se plaint. Tout le monde patiente, seul ou en groupe, avec une docile résignation. « J’ai vécu l’horreur de la guerre pendant des années dans mon pays, je peux attendre quelques jours dans un parc », lâche Abdoulaye, un Somalien de 28 ans. Saïd fait aussi partie de ceux que les conflits armés ont privé de jeunesse. « J’ai dû arrêter l’école à 10 ans pour travailler dans le bâtiment, des usines à chaussures. Il fallait rapporter de l’argent à la maison », raconte l’Afghan de 21 ans dans un parfait français. Passé par la Suède et l’Allemagne, où il a dormi plusieurs années à la rue, Saïd parle cinq langues couramment. Ces compétences sont cependant insuffisantes aux yeux de l’administration française pour obtenir un titre de séjour. « J’ai reçu une demande de quitter le territoire (OQTF). J’ai dû abandonner ma chambre en centre d’hébergement, et quitter Rennes. » Installé au parc de la Villette, dans le 19ème arrondissement, il survit désormais sans aucune perspective. « Je ne sais même pas ce qu’il m’arrivera si la police m’arrête. »

 

Depuis le début de l’occupation, il ne se passe pas un jour sans que des agents de la Brigade anti-criminalité, lacrymo à la main et pistolet à la ceinture, ne défilent dans le parc pour effectuer des contrôles. « C’est de l’intimidation, du repérage », objecte un membre du collectif. Jusqu’ici, les associations s’étaient refusées à amener des tentes pour ne pas éveiller la colère de Didier Lallemand, le préfet de police. Mais les vilaines prévisions météorologiques annoncées pour la nuit du mardi 2 juin ne leur laissent pas le choix : 200 tentes sont finalement acheminées vers le jardin. « On va les planter sur cette moitié du terrain. Elles ne bougeront pas tant qu’un hébergement ne sera pas proposé à tous ces gens ! », promet Yann Manzi. Les organisateurs de la mobilisation savent l’affront que constituent ces installations. Mais qu’importe : « L’accès au logement est un droit fondamental qui s’applique à tous et à toutes », poursuit Jean-Baptiste Hérault, porte-parole du DAL. « Il est régi par une loi, qui porte un nom : Réquisition. »

    Edgar Sabatier

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