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Anthony Bourbon, hacker et détruire le système

Parti « d’en bas », Anthony Bourbon a construit sa carrière d’entrepreneur dès l’adolescence quand il est évincé du domicile familial après une enfance difficile. Les années d’errance et de galère, les nuits chez des amis ou à l’hôtel, il les raconte pour servir son objectif : changer le système de l’intérieur.

 

À première vue, Anthony Bourbon a tout de l’entrepreneur-type. Jeune, connecté, son entreprise, Feed, a levé plusieurs millions d’euros en à peine quatre années d’existence. Dans ses apparitions médiatiques et ses prises de parole en public, il veut inspirer les jeunes « d’en bas », comme il dit, leur montrer qu’une autre voie est possible. Avec ses barres et poudres, le trentenaire originaire de la région de Bordeaux veut donner l’opportunité à toute une génération d’hommes et de femmes l’occasion de rentabiliser leur temps pour développer un business, s’adonner à une passion, ou pratiquer un sport pour un meilleur équilibre du corps et de l’esprit. Comme beaucoup d’entrepreneurs, Anthony Bourbon a eu l’idée de Feed en partant de son propre besoin : celui de ne pas avoir le temps de déjeuner. Ce storytelling est un classique dans ce milieu, composé en majorité d’hommes blancs issus de grandes écoles comme HEC ou l’ESSEC. Si Anthony Bourbon coche certaines de ces cases, l’entrepreneur se distingue de ses homologues par son parcours atypique, bien loin du milieu doré de l’entrepreneuriat à la française.

 

16 ans et SDF

 

Fils d’un conducteur de train et d’une mère VRP dans l’automobile, Anthony Bourbon n’a pas « vécu dans l’opulence », dit-il, ni baigné dans une culture business. Quand il assure à sa famille qu’il n’a pas envie de suivre la tradition familiale, on lui répond qu’il a des goûts de luxe. Mais Anthony Bourbon est ambitieux et déterminé à fuir sa condition, d’autant plus que son environnement est instable avec un père violent et colérique et une mère dépressive et démunie. Au divorce de ses parents, à l’âge de 15 ou 16 ans, il ne sait plus bien, il intègre une partie de cette violence. « Je démarre au quart de tour, je ressens cette frustration énorme entre la vision qu’ont les autres de notre vie de famille – parfaite – et la réalité derrière. » La mère et le fils, alors libérés de leur bourreau, ne s’entendent pas. « Au lieu qu’on vive ce divorce comme une libération, c’est devenu plus dur que jamais. Ma mère me vire de chez elle et je comprends alors que personne ne voudra s’occuper de ces problèmes. »

 

Quand ce jour-là, le jeune Anthony, 16 ou 17 ans, claque la porte d’entrée, il sait qu’il ne reviendra jamais. Une question de fierté. Livré à lui-même, hors des clous de l’Aide sociale à l’enfance, il trouve refuge chez un ami. « Quand j’arrive chez lui un vendredi, ses parent me disent : “Écoute Anthony, on connaît ton père, on ne veut pas se mêler de vos histoires, donc dimanche tu pars.” » La parole est tenue et le jour en question, Anthony est déposé dans le centre de Bordeaux, place Gambetta, avec sa valise sous le bras. « Là, je me dis que ça va être plus compliqué que prévu. À 16 ans, tu penses qu’on va t’aider, que tes grands-parents vont t’appeler mais non, le téléphone ne sonne pas. » L’adolescent devient, sans vraiment s’en rendre compte, sans domicile fixe. « Je ne me considérais pas comme SDF parce que j’avais cette vision, peut-être très médiatisée, du mec qui dort avec une bière. Alors que clairement, j’en étais un car je vagabondais de droite à gauche constamment. »

 

Pendant cette période de sa vie, le jeune Anthony dort « chez des potes plus vieux qui avaient déjà un métier », explique-t-il. « Mais personne ne veut m’héberger trop longtemps. Quand je peux, je dors à l’hôtel, mais quand j’ai plus de thunes, je finis par dormir dans les bus. »

 

Bon élève, Anthony ne parle pas de sa situation à ses professeurs. Ses notes commencent à baisser, il trouve cela injuste. Pour survivre et gagner de l’argent, il commence à monter des petits business avec des camarades. Il vend des fausses fringues de marque, répare des scooters et poursuit sa scolarité par correspondance, faute de temps. « Les études sont un moment de naïveté totale : t’es logé, nourri par tes parents. Moi, j’étais déjà dans les problèmes de la vie : comment je dois manger, où je dois dormir. »

Un premier logement

 

De cette époque, Anthony Bourbon garde peu de souvenirs, de détails. « J’ai supprimé certaines parties de mon enfance. Pas pour les oublier mais parce que cela n’a pas trop d’intérêt. Sur les dates par exemple, j’ai un peu de mal à m’y retrouver. » Pour faire face aux besoins du quotidien, manger, dormir, se laver, étudier, Anthony explique que sur le moment, « tu ne penses pas comment résoudre les problèmes ». Il le fait, c’est tout. « Mais j’ai une chance incroyable : depuis toujours, j’arrive à créer une émotion, à fédérer les gens autour de moi. Alors quand je raconte mon histoire, on me dit : “viens dormir chez moi”, “ passe prendre une douche”, “tiens, voilà à manger”. »

 

Une fois le bac en poche, le jeune Anthony s’inscrit en fac de droit à Bordeaux. « J’ai le sentiment que ces études vont m’être nécessaires, m’apporter une légitimité car aujourd’hui, quand tu veux lever des fonds, il faut pouvoir avoir un raisonnement construit, justifier de certains diplômes. » Surtout, être inscrit à l’université permet à Anthony Bourbon de bénéficier du statut d’étudiant et donc de certaines aides financières comme une bourse délivrée par le Crous. « Elle m’a permis d’avoir mon premier logement. Il me revenait à 130 euros. Pour moi c’était incroyable, pour la première fois, j’avais un toit et je savais que je pouvais l’assumer. Contrairement à avant, j’avais un peu de visibilité. C’était génial d’avoir cette tranquillité. »

 

Rarement sur les bancs de la fac, Anthony préfère bachoter deux à trois semaines avant ses examens. Il maintient une moyenne de 10 à 12 et construit en parallèle sa carrière d’entrepreneur. Au lieu de suivre les conseils des autres, qui l’encouragent à bosser dans un fast food, Anthony poursuit ses petits business du lycée à plus grande échelle. Avec des camarades et des contacts fortunés, il investit dans l’immobilier, achète, retape et revend des appartements ou des immeubles. « Je voulais pas mettre 30 ans pour gravir la pyramide, je voulais réussir vite », reconnaît le chef d’entreprise.

 

Exploser les codes

 

La suite, ses sacrifices, échecs et réussites, l’entrepreneur la raconte volontiers dans les médias. « J’ai bien sécurisé ma structure patrimoniale. S’il n’y a pas un cataclysme planétaire, je pourrais être tranquille pour le restant de mes jours mais je garde des réflexes de pauvre. Je suis un obsessionnel des chiffres, tous les gens qui me connaissent savent que j’ai des tableaux Excel qui tournent en permanence et me permettent de prendre des décisions. Mais il y a des petites dépenses qui sont très difficiles pour moi. Par exemple, j’ai vraiment du mal à payer 10 euros un voiturier pour garer mon véhicule. Parce qu’à époque, pour moi, 10 euros étaient équivalents à trois repas et je ne vais pas dépenser trois repas d’avance ! » Outre ces séquelles de sa vie d’avant, Anthony Bourbon analyse a posteriori n’avoir jamais pu expérimenter la naïveté de l’enfance. « J’ai un côté très mature. Pour certaines choses comme le business, j’ai 50 ans dans ma tête… et pour d’autres sujets, c’est complètement l’inverse », explique celui qui est bien plus heureux d’avoir pu s’offrir récemment une playstation que de pouvoir s’acheter des montres à plusieurs milliers d’euros.

 

Aujourd’hui, malgré sa richesse, Anthony Bourbon assure qu’il ne craint pas de perdre tout son argent. Il a déjà vécu sans, il pourrait le refaire. « Mais j’ai toujours cette peur de redevenir dépendant des autres. » Alors pour assurer ses arrières, les tableaux Excel tournent en boucle pendant que le chef d’entreprise enchaîne les rendez-vous pour développer son business et, à long terme, atteindre ses objectifs : « exploser les codes de la société, changer le système », notamment celui de l’éducation nationale qui est, selon lui, « boiteux, pensé pour les privilégiés et qui ne tient pas compte des passions des jeunes » pour, enfin, « fixer la méritocratie ».

 

Car Anthony Bourbon le sait : même s’il peut avoir tendance à s’ériger en contre-exemple de la reproduction des élites, le culte de soi à ses limites et son cas est, il le reconnaît, « très peu reproductible ». Celles et ceux qui viennent « d’en bas » n’ont pas les mêmes chances que lui d’atteindre les hautes sphères de la bourgeoisie, d’être invités aux dîners mondains et de lever plusieurs millions d’euros. « J’ai eu beaucoup de chance. Mon travail aujourd’hui, c’est de motiver tout le monde à travers les valeurs que l’on défend au sein de Feed et de la fondation Feed.back : « passion, motivation, ambition, résilience et travail ». Mais aussi, et surtout, d’œuvrer dans l’ombre pour changer les choses de l’intérieur. » Si Anthony Bourbon a « hacké le système », ce dernier assure qu’il ne veut pas croiser les bras et en profiter. Quitte à se « sacrifier » pour pouvoir se dire, le jour où il voudra se retourner sur sa vie, qu’il a œuvré pour une mission de vie « plus belle et plus noble ».

    Arièle Bonte

    Corentin Fohlen

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