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Alcool, gueule de bois et rejet : le cocktail de la rue

IDÉE REÇUE — Bière, whisky, vodka, les alcools semblent omniprésents dans la vie à la rue. Si les raisons de ces consommations sont multiples, la stigmatisation des buveurs n’est pas la solution.

 

« À Noël, j’avais acheté du whisky, parce que c’était une occasion particulière. Mais en temps normal, je bois de la bière », sourit Django, sa 8.6 posée sur le bitume chaud. Du matin au soir, le quadragénaire fait la manche, une canette à la main. Malgré ses beaux yeux bleus, il ne glane pas grand-chose. La journée écoulée, il descend jusqu’aux quais pour boire quelques coups avec ses amis. Son foie, lui, n’a aucun répit.

 

Django buvait déjà avant d’arriver dans la rue. À l’époque, il est employé sur des chantiers de maçonnerie. Ce travail est physique et éreintant : « Je n’aimais pas ce que je faisais. Je traînais des pieds pour aller au boulot. » Chaque soir, il rejoint ses collègues au PMU du coin pour « décompresser ». Il reste là pendant plusieurs heures jusqu’à plus soif. Progressivement, il se met à boire pendant ses pauses. « Un jour, je me suis blessé au bras sur le chantier », se souvient-il. Il est alcoolisé. Son patron le licencie.

 

Cause ou effet ?

 

Chaque cas est spécifique. Si l’alcool a participé à mettre Django à la rue, ce n’est pas le cas pour toutes les personnes sans-abris. « Perso, je ne buvais pas plus qu’un autre, une bière de temps en temps lorsque je sortais », insiste Ahmed. Sa situation a bien changé, en témoigne son haleine fétide et les cadavres de deux bouteilles de kro à côté de son matelas. Ce zonard du 15e arrondissement de Paris est un ancien cariste. Lorsque son permis, valable cinq ans, est arrivé à expiration, il n’avait pas les 500 euros pour le faire renouveler. Sans revenus, le chômeur s’est fait expulser de chez lui. Les nuits passent et se ressemblent. « Je me réveille la nuit, angoissé », raconte-t-il.

 

L’alcool est une échappatoire « pour ne pas penser ». Une fois dégrisé, il souffre de nouveau : « Je me sens seul, sans copine, sans famille, sans amis. Même le fait qu’on soit en août et qu’il n’y ait personne à Paris m’angoisse. » Selon le rapport SaMentA, qui a étudié la santé mentale et les addictions chez les personnes sans domicile en 2009, la consommation de substances psychoactives dans la rue est de trois à six fois supérieure à celles de la population générale. « Est-ce que la rue est la cause ou l’effet de ces addictions ? » questionne Thibaut Besozzi, docteur en sociologie. « Pour le moment, aucune étude n’a tranché. »

 

Liant social

 

« Je suis alcoolique, j’en ai conscience. En même temps, dès qu’on boit tous les jours, on est alcoolique », remarque Chloé. La jeune brune de 34 ans aime la vodka, « des goûts de luxe » dans le monde de la rue. Elle ne connaît pas les raisons de sa consommation excessive : « En tout cas, ça fait passer le temps, et c’est une habitude qu’on a prise ». Elle avoue toutefois que son entourage n’aide pas, en particulier son petit-ami.

 

Lorsque Chloé achète de l’alcool, elle le partage : « Je ne suis pas une radine ». Dans le parking de la gare d’Orléans, les bouteilles de verre s’entrechoquent au rythme des chansons grivoises. La boisson devient un liant social. Pour Chloé, ancienne consommatrice d’héroïne et de cocaïne, l’alcool lui permet aussi de calmer ses vieux démons. Aujourd’hui sevrée, elle est suivie régulièrement par un centre spécialisé dans la prise en charge des addictions. Les quelques dents jaunies qu’il lui reste témoignent de son passé toxicomane. « Il y a bien souvent deux types d’addictions », constate Thibaut Besozzi, docteur en sociologie : les « clochards », c’est-à-dire les plus vieux, qui sont plus tournés vers la bouteille et les « zonards », qui tombent dans la toxicomanie.

 

Des lieux d’accueil

 

Actuellement, la consommation de ces substances reste un frein pour sortir de la rue. Toutefois, des initiatives sont mises en place, comme l’association Aux Captifs, la libération, qui accompagnent les personnes dans leurs dépendances afin d’en limiter les conséquences. Depuis deux ans, le centre d’hébergement Valgiros, dans le 6e arrondissement de Paris, autorise la consommation d’alcool dans les chambres et les parties communes. Une exception dans le secteur. En général, les règlements de fonctionnement l’interdisent. « On refuse à ces personnes l’accès à des dispositifs de soins, des logements, des centres d’accueil, etc. Elles se retrouvent encore plus marginalisées qu’elles ne l’étaient déjà », atteste François Bregou, directeur opérationnel en charge de la précarité d’Aux Captifs.

 

L’organisme applique le même principe dans son espace Marcel-Olivier (IXe). Thé, jus de fruits, eau… Tout est fait pour hydrater au maximum les résidents et les préserver des effets néfastes de l’alcool. Des activités leurs sont même proposées comme de l’art thérapie, et des travailleurs sociaux et des bénévoles sont à leurs écoute. « Ils boivent mieux, c’est-à-dire moins vite, moins longtemps, mais surtout en moins grande quantité », constate François Bregou. Grâce à cet accueil sans conditions, le lieu est devenu un repaire pour ces personnes avec un pendant pour la boisson.

 

L’association ne fait pas de “miracles”, mais tente de proposer une première aide, pour ensuite rediriger les personnes vers des structures plus compétentes. « Il y avait cette personne d’origine mongole qui buvait beaucoup. Une fois, à l’art thérapie, il a fait une yourte », se souvient François Bregou. L’homme quadragénaire s’est progressivement orienté vers une cure et a trouvé un travail : maroquinier. « Aujourd’hui, il ne boit plus du tout d’alcool », affirme François Bregou.

 

Cette expérience est encourageante. Une majorité de personnes à la rue consomment effectivement de l’alcool. L’objectif reste de ne pas les stigmatiser pour leur permettre de se sortir de la rue, et peut être enfin, arrêter de trinquer.

    Isabelle Hautefeuille

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