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# 115 et prise en charge : l’urgence en attente

Connu de tous et de toutes, le 115, numéro national du Samu social gratuit et accessible 24h/24, est saturé. Les raisons sont multiples : la précarité augmente en France, la crise migratoire apporte avec elle de nouveaux publics, et les logements sociaux manquent pour accueillir tout ce monde.

 

Paris. Porte de Bagnolet (20e arrondissement). Dans sa petite chambre d’hôtel, Jacqueline craque. Michel tente de la rassurer tant bien que mal, mais l’inquiétude les ronge. Si aucune solution n’est trouvée, le couple retournera à la rue dès le lendemain. Respectivement, 66 et 72 ans, cet homme et cette femme ont accumulé, avec les années, de graves problèmes de santé. Jacqueline est en fauteuil roulant, tandis que Michel, le dos légèrement voûté, s’aide d’une canne à la main droite pour se déplacer. En 2019, le duo a été expulsé de son petit appartement d’Élancourt (Yvelines) faute d’avoir pu payer le loyer. Jacqueline ne touchait pas encore sa retraite. La vie du couple reposait entièrement sur celle de Michel, à peine 1300 euros par mois.

 

Les appels répétés au 115 n’y font rien. Il n’y a pas de place. Les jours se suivent et se ressemblent. « On appelait du matin au soir. D’abord à 6h. Alors on nous disait de retenter à 10h, et ainsi de suite jusqu’au soir, sans jamais avoir de place », se rappelle le couple. Pour éviter de dormir dehors, Jacqueline et Michel vont chaque soir aux urgences de l’hôpital Tenon et s’installent sur les chaises de la salle d’attente. Quelques fois, les deux sans-abris tombent sur le sol alors qu’elle et il sont assoupis. Sur les dizaines d’appels passés au Samu social, le couple ne réussit à être hébergé qu’une fois, « mais dès le lendemain, il fallait repartir ».

 

En moyenne, près de 70% des appels au 115 restent sans suite. La raison est connue : les hébergements d’urgences sont surchargés. Pour les associations, cette catégorie regroupe trois types de logement : les centres d’hébergements d’urgence (CHU), les centres d’hébergement et de réinsertion sociale (CHRS) et les nuits en hôtel. Le tout forme environ 180.000 places en France. Problème : les associations estiment le nombre de personnes sans-domicile à près de 300.000 dans l’Hexagone. Les raisons de ce manque cruel de place qui laissent des milliers de personnes sans-abris et sans-domicile à la rue sont multiples.

 

Augmentation du nombre de pauvres en France

 

« Depuis la crise financière de 2008, il y a 900.000 personnes pauvres en plus, », explique Florent Gueguen, directeur de la Fédération des acteurs de la solidarité. Ces personnes n’ont plus les moyens de se loger dans le parc privé, dont les prix flambent. Elles sont chassées des centres-villes.

 

Karim, 36 ans, vivait à Saint-Denis, dans un petit appartement au loyer très raisonnable grâce à un accord à l’amiable avec son propriétaire. Il enchaînait les petits contrats en intérim et payait son loyer tant bien que mal. En 2014, son propriétaire choisit de changer de locataire pour héberger une famille. Il doit alors quitter son logement. Avec la flambée des loyers qui sévit depuis les années 2000, les appartements parisiens lui sont inaccessibles. Plus encore s’il faut avancer l’équivalent de trois mois de loyer pour la caution. Le trentenaire n’a ni garant, ni revenus suffisamment importants. Il se retrouve à la rue.

 

La première année, il continue de travailler en intérim quelques jours par mois. Parfois, il obtient une place en CHRS, ce qui lui simplifie les tâches du quotidien et lui permet de travailler dans de meilleures conditions. « On estime à 30 % le nombre de travailleurs pauvres hébergés en CHRS », détaille Florent Gueguen.

 

Pénurie de logements sociaux

 

Depuis le début des années 2000, les associations font face à une pénurie de logement très sociaux, des logements dont les loyers, très bas, sont adaptés pour les personnes les plus en difficultées. « Le but de l’hébergement d’urgence, c’est l’accès aux logements. Et aujourd’hui, on a une absence de solution de sortie », constate Florent Gueguen. La Fondation Abbé Pierre réclame le doublement des logement PLAI, c’est-à-dire des logements pour les personnes en très grande précarité.
À Montpellier, Sarah et ses trois enfants font partis des heureux chanceux. En décembre 2019, elle a obtenu un logement social après un parcours du combattant. Arrivée l’année précédente dans la préfecture du Languedoc, elle est obligée de quitter un premier logement infesté par des puces de lit. À l’époque, elle rencontre un homme qui lui propose de l’héberger gratuitement. Après plusieurs mois, l’inconnu s’avère être mêlé à un réseau de trafic de stupéfiants et de prostitution. Elle échappe de peu à son emprise et quitte le logement.

 

Sarah relance les recherches, mais son dossier, avec trois enfants et un congé parental, ne passe pas. « J’ai dû contacter le Haut Conseil général pour qu’il me trouve un hôtel en urgence pendant l’été », raconte la jeune mère de famille. Finalement, quelques mois plus tard, l’association Issue Gammes lui informe qu’elle a été sélectionnée pour participer à une expérimentation, celle du logement d’abord. Ce programme choisit de favoriser l’accès direct à un hébergement durable plutôt que d’obliger la personne à faire ses preuves dans une succession de logements temporaires. « Au début, oui, je pense que je n’avais pas conscience de la chance que j’avais. Parce que pour avoir un logement tel que celui-ci, en deux mois, c’est impossible », s’étonne encore la jeune femme.

 

Crise migratoire

 

Depuis la crise migratoire de 2015, les centres d’hébergement d’urgence font également face à un afflux nouveau de personnes sans-papiers. Des centres spécialisés leur sont dédiés : les Centres d’accueil de demandeurs d’asile (CADA). Fatima et ses trois enfants ont été hébergées dans un de ces centres après plusieurs nuits passées dans les rues de Paris. Elle est arrivée en France en 2016, après avoir fui la Guinée où la famille de son mari menaçait de faire exciser ses deux filles. « Ce sont des traditions barbares avec lesquelles je suis en désaccord. Mais là-bas, je n’avais aucun pouvoir. Je devais leur faire quitter le pays », témoigne-t-elle.
Malheureusement, ces centres sont également surchargés. « Le ministère de l’Intérieur estime lui-même que près de la moitié des demandeurs d’asile n’y trouvent pas de place », constate Florent Gueguen, directeur de la Fédération des acteurs de la solidarité. Les personnes refoulées s’orientent alors vers le 115. Autre souci : la régularisation des personnes sans-papiers qui occupent les hébergements d’urgence. Les familles étrangères sont privées du droit de travailler, de leur autonomie et surtout, de se loger dans le parc de droit commun. Florent Gueguen est catégorique : « C’est un frein à leur émancipation ». Lorsque Fatima a obtenu des papiers, elle a décroché une place dans un appartement permanent à Montpellier. En sortant du système d’hébergement d’urgence, elle libère de la place pour d’autres.

 

Politique inefficace

 

« Depuis une dizaine d’années, le parc d’hébergement a tendance à gonfler. Cependant, la proportion des places de longues durées diminue », explique Florent Gueguen, chiffres à l’appui. Sur 180.000 places, 44.000 sont en CHRS, c’est-à-dire dans l’hébergement d’urgence qui assure le meilleur suivi avec des assistants sociaux et une durée de séjour plus longue. Ces dispositifs coûtent toutefois plus cher à l’État. Pour le directeur des acteurs de la solidarité, la raison de ce choix qui privilégie l’action de courte durée n’est pas nouvelle : « L’État veut faire des économies. »

 

La problématique des hébergements d’urgence refait régulièrement surface dans les médias depuis une dizaine d’année. Face au nombre grandissant de personnes sans-abris, l’État va devoir mettre les moyens ou se résoudre à laisser dormir des milliers de personnes dans les rues des mégalopoles françaises.

    Isabelle Hautefeuille

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