SOFIA, UNE VIE DANS 7M2

PAR HELOÏSE LEUSSIER & ALICE BEUVELET
LE 27 AVRIL 2016

 

À Paris, le mal-logement n’épargne aucun arrondissement, pas même le très chic 16e. Sofia, 57 ans, fait partie de ces précaires vivant dans le quartier. Elle a ouvert les portes de sa chambre de bonne à Sans A_ pour raconter son histoire.

Sofia habite dans un immeuble cossu du quartier d’Auteuil. Mais pour arriver jusqu’à son logement qu’elle paie 400 euros par mois, il faut traverser une courette, se serrer dans un vieil ascenseur, monter un escalier en colimaçon, emprunter une passerelle en extérieur et baisser une dernière fois la tête sous une porte trop basse. « Voilà. C’est dans cette petite boîte d’allumettes que je vis depuis plus d’un an », glisse-t-elle en entrant dans la minuscule pièce décorée aux couleurs de l’Algérie. « J’ai eu besoin d’y mettre des choses à moi pour me sentir mieux dans ma tête. J’ai passé ma première nuit ici par terre, à pleurer. »

7 M² D’INSALUBRITÉ

La Franco-algérienne de 57 ans, visage rond, yeux rieurs et cheveux recouverts d’un tissu coloré, s’excuserait presque de n’avoir pas d’autre endroit où s’asseoir que son lit une place. Elle tient pourtant à servir le thé sur une petite table coincée entre son lit et son unique commode. En face d’elle, sa télévision allumée est reliée à un amas de fils qui passent au-dessus de sa porte. Le reste se compose d’une douche et d’un petit évier placés en enfilade. Sur le mur du fond, une lucarne d’où l’on peut apercevoir le pont Mirabeau. Sofia explique : « Il faut toujours laisser la fenêtre ouverte, sinon, ça sent encore plus fort l’humidité. »

L’odeur insoutenable provoquée par les évacuations de sa douche est pour elle ce qui est le plus dur à supporter. « Les services sociaux de la mairie sont venus constater que l’installation était insalubre. C’est dangereux pour ma santé. Je n’ose même plus me laver ici, je vais aux bains publics à Châtelet », explique Sofia, avec colère. D’autant plus que la chambre ne fait que 7 m², en dépit des  9 m²  annoncés sur le contrat. Les toilettes, quant à elles, sont sur le palier.

Cette installation est typique des anciennes chambres de bonne parisiennes, comme il en existe plus de 100 000 dans la capitale, dont près de 30 % dans le 16e arrondissement. Plus de la moitié de ces chambres ne peuvent pas être louées légalement car elles ont une surface inférieure à 9 m². Contrairement aux idées reçues, ces petits logements ne sont pas majoritairement occupés par des étudiants, mais par des personnes de plus 35 ans et qui ont un travail, comme le montre une étude de l’Atelier parisien d’urbanisme.

DE GALÈRES EN GALÈRES

Depuis la visite des services de la mairie, la propriétaire de la chambre – cadre dans le domaine financier – lui a annoncé par e-mail qu’elle souhaitait mettre fin à la location. Celle-ci est visiblement inquiète d’avoir attiré l’attention sur ses procédés illégaux. « Il est hors de question que je parte tant que je n’ai pas d’autre endroit où aller, affirme Sofia avec détermination. La rue, j’ai connu, je ne veux pas y retourner. »

Sans entrer dans les détails, elle revient sur la série de mésaventures qui l’a amenée à cette situation. Sofia est arrivée en France à l’âge de 23 ans pour épouser un homme, décédé quelques années plus tard. Après une longue période de solitude, elle s’est « laissée convaincre » de partager sa vie avec un autre homme. « Tout cela ne serait pas arrivé si je n’étais pas tombée amoureuse, mais que voulez-vous ? Comme on dit chez nous, on ne commande pas un cœur… », commente-t-elle. L’histoire n’a pas marché à cause de sa mésentente avec sa belle-mère, qui a fini par la jeter dehors avec toutes ses affaires.

Elle retrouve pourtant une chambre de 10 m², rue Boileau, toujours dans le 16earrondissement. « C’était mieux, c’était plus grand, mais pas aux normes. En 2009, j’ai eu un accident domestique à cause de la cuisine, j’ai été brûlée au 3e degré », poursuit-elle en sortant une photo où on la voit sur un lit d’hôpital, le visage noirci et les bras dans le plâtre. Sofia doit quitter sa chambre. Elle se retrouve SDF. « Pendant deux mois j’ai vécu dans la rue, entre les hôtels, les parkings, dans le métro… », confie-t-elle. Jusqu’à ce qu’une amie, dans le même quartier, lui propose de l’héberger. « Je gardais ses enfants et en échange elle me logeait. » Mais la cohabitation a mal tourné, les disputes ont forcé Sofia à partir. Et à emménager dans son logement actuel.

EN QUÊTE D’UN LOGEMENT SOCIAL

Depuis douze ans, Sofia  est sur liste d’attente pour obtenir un logement social. « Pourtant, j’ai presque toujours travaillé et j’ai la petite retraite de mon mari… », assure-t-elle, preuve à l’appui. Auxiliaire parentale, elle garde des enfants en bas âge, le plus souvent la nuit, et gagne le SMIC. Un métier qui la rend « la plus heureuse du monde » mais qui ne lui permet pas de vivre dans des conditions décentes.

Ses employeurs sont pourtant souvent aisés et propriétaires de grands appartements. Depuis vingt ans, Sofia travaille dans l’environnement luxueux du quartier d’Auteuil, où se trouve notamment la villa Montmorency, une enclave ultra huppée et protégée où réside – parmi d’autres – Carla Sarkozy. Mais toute cette opulence, qui contraste tant avec sa situation, n’émeut pas Sofia. Le faste ne l’impressionne pas. Tout juste signale-t-elle que, « pour les courses, il faut mieux aller chez Lidl dans le 15e ». Elle préfère rappeler qu’il y a plus malheureux qu’elle, comme ce SDF installé dans une station Autolib derrière son immeuble, à qui elle rend régulièrement visite.

Sofia s’accroche et positive. « Dieu m’a créée pour vivre, je vis », dit cette musulmane pratiquante. Épaulée par un avocat, elle s’active au quotidien pour faire évoluer sa situation, courant d’une association à une autre pour faire entendre sa voix. Par un courrier d’abord arrivé à une mauvaise adresse, elle vient d’apprendre qu’elle est prioritaire DALO, c’est à dire qu’elle est censée être relogée en priorité par les services publics, au titre du Droit au logement opposable. « Je peux espérer un logement social d’ici un an et demi, deux ans », confie-t-elle avec espoir.  Difficile d’avoir une idée précise du temps que mettra son dossier à aboutir.

Comme l’expliquait récemment Le Monde, une enquête officielle commandée par le Défenseur des droits, Jacques Toubon, a montré que les candidats des listes prioritaires mettent paradoxalement plus de temps à se voir attribuer un logement. L’étude évoque pour eux un délai de cinquante-cinq mois, contre quarante-deux mois pour les non-prioritaires à Paris. Sofia a déjà repéré les nouveaux logements sociaux de la Régie immobilière de la Ville de Paris, dans le 15earrondissement. Elle s’y verrait bien. « 17 m², même 15 m², ça me suffirait ! ».