PIERRE FAVRE, DU PUNK AU BON DIEU

PAR FABRICE BOURGIS & MARTIN VARRET
LE 31 MARS 2016

 

Il a connu la rue, a été chanteur de punk puis est devenu adjoint d’un aumônier du Secours Catholique. A 56 ans, Pierre Favre, alias Piero Sapu, ex-chanteur des Garçons Bouchers, a vécu mille vies. Il met aujourd’hui sa voix au service de ceux que l’on n’entend pas, Les Sans Voix.

Rien ne semblait prédestiner le jeune Pierre à endosser les missions qu’il exerce aujourd’hui dans l’arrière-pays varois. Ou plutôt à s’en remettre un jour… au Bon Dieu !

Nous sommes au début des années 1980 et le jeune punk, titulaire d’un bac A4, « un truc  fourre-tout vers lequel s’orientaient ceux qui comme moi n’étaient bons en rien », l’équivalent d’un bac Langues-Mathématiques, a fait le choix de s’exclure de cette société qui ne lui correspond pas. Pierre picole, se défonce et enchaîne les fêtes. Il squatte chez les uns, chez les autres, jusqu’à se retrouver un moment à la rue. Plus exactement à loger dans une bagnole déjà squattée par plusieurs personnes.

« Tout ça, c’était un masque, confie-t-il aujourd’hui. En fait, je souffrais d’un manque d’affectif. J’avais des parents super cools mais j’étais frustré, j’avais envie de vivre une véritable histoire d’amour. D’où mon côté punk destroy, je pense. J’étais mal dans ma peau. » Persuadé que sa vie ne durera pas très longtemps, il s’en remet alors « à ce mec vachement cool » qu’est le Seigneur, qu’il évoque  en ces termes : « Si t’existes vraiment, ce serait bien que tu me donnes un coup de main pour rencontrer quelqu’un ».

PAROLE ENTENDUE ET CHEMIN TRACÉ

Quelques mois plus tard, le Lyonnais débarque à Paris. Changement de dimension et de mode de vie. Cette fois, Pierre a son propre appartement et bosse dans les archives comptables. Il profite aussi des trois heures quotidiennes qu’il passe dans les transports en commun pour inventer des petites chansons. Un répertoire qu’il n’hésite pas à partager avec qui veut l’entendre quand, bien bourré, il monte sur scène à la fin des concerts punk. C’est comme ça qu’il rencontre Drunk, un autre « keupon » avec qui il monte en 1984 les BB doc, leur groupe punk-rock oi, un courant musical issu du Royaume-Uni à la fin des années 1970.

Piero Sapu s’éclate. Et trois ans plus tard, l’histoire d’amour qu’il avait tant espérée se présente.  Les BB doc sont invités par un groupe de fans à fêter le nouvel an 1987.  « C’est là que j’ai rencontré Géraldine, la fille de la dame chez qui nous étions. » Un tournant dans sa vie. Pas seulement sentimental, mais aussi parce qu’un an plus tard, les deux amoureux découvrent qu’ils sont séropositifs. Tous les deux avaient été contaminés avant le début de leur relation.

Après la rue et les galères, celui qui voit sa carrière s’envoler en devenant le chanteur des Garçons Bouchers le 1er février 1989, ne tarde pas à découvrir le milieu hospitalier. Une ultime rencontre qui l’amènera par la suite à trouver sa voie dans l’accompagnement des personnes en difficulté. En 1997, l’année où il tire un trait sur la musique après la fin de l’aventure des Garçons Bouchers, Géraldine sombre dans des problèmes psychiatriques.

« Elle avait notamment une maladie maniaco-dépressive, qui faisait qu’elle pouvait être très dépensière. Alors j’ai dû retrouver un emploi à mi-temps. Et la musique, dans mon esprit, c’était… je laisse la place aux jeunes. »

BÉNÉVOLE ET PORTE-PAROLE DES EXCLUS

En 2001, dans la petite commune des Arcs-sur-Argens, où il s’était replié avec Géraldine avant son décès, Pierre Favre se tourne alors vers le Secours catholique. « Parce que catholique veut dire universel. Et que cette association s’ouvre donc à tout le monde, à toutes les confessions. » Bénévole, puis responsable d’équipe, il accueille le public, distribue de la nourriture et des vêtements, accompagne des personnes en difficultés. Depuis quelques années, il travaille également sur la dimension spirituelle des personnes qu’il croise. Pierre, avec sa tête « de vieux pas comme les autres », va aussi à la rencontre des lycéens pour leur parler de drogue, d’alcool, de marginalité. Et aussi de ses centres d’intérêt que sont la solidarité et la musique.

Ces passions l’ont poussé à faire son grand retour à travers son nouveau groupe, Les Sans Voix, il y a deux ans.  « Je ne voulais pourtant plus faire de musique mais un jour, en parlant avec l’aumônier, je me suis rendu compte que cela me manquait. Et que ça me faisait bizarre de me retrouver tout seul, le soir chez moi, alors qu’on rencontrait plein de monde la journée. » Deux mois après cette confession, Pierre Favre se voit proposer par le Secours Catholique le poste de… porte-voix des exclus ! « J’ai trouvé la démarche super agréable ! » De fil en aiguille, au grès de nouvelles rencontres, il parvient à constituer Les Sans Voix. Piero Sapu peut alors renouer avec le parfum de ses jeunes années. « On recommence à zéro et comme tous les débuts, c’est compliqué », reconnait-t-il.  « Les Sans Voix », dont le premier album cinq titres a été financé par le Secours Catholique, ont aujourd’hui suffisamment progressé pour tenir deux heures sur scène, grâce à un mélange de styles (ska, rock, etc.).

Les paroles de leurs chansons sortent d’ateliers d’écritures organisés par le collectif toulonnais La parole des sans voix, dont le groupe, au même titre qu’une troupe de clowns, est une émanation. Ils prennent des thèmes bien précis et toujours engagés comme la citoyenneté ou la marginalité.

Ces paroles proviennent également des rencontres quotidiennes que Pierre fait. « En fait, j’associe des mots, des paroles, avec le but de faire reconnaître ces gens comme étant des auteurs de chansons. Faire connaître ce qu’ils sont capables de faire. »Un projet qui permet à Pierre de rester impliqué dans sa démarche d’accompagnement tout en revenant sur le devant de la scène, avec une voix toujours aussi percutante et des textes engagés et citoyens. « Chaque jour, je bénéficie de la solidarité des concitoyens parce que mon traitement contre le Sida, c’est 1 600 € par mois, raconte l’homme qui touche une pension d’invalidité. Alors, en contrepartie, il est normal que je donne un petit peu. C’est une chaîne la solidarité. »

Une chaîne dont Les Sans Voix entendent bien être un maillon fort. « C’est un peu ce que je dis aux gens qui viennent dans nos locaux, conclut-il. Si on veut se sortir des problèmes, il faut qu’on avance ensemble. Tu n’es plus dans la demande quand tu deviens acteur, tu contribues à ton tour à faire marcher le système. Et t’as moins honte à venir en bénéficier. »

Plus de renseignements sur www.sansvoix.fr