PIERRE, DES DETTES JUSQU’AU TROTTOIR

PAR SAMUEL CHALOM & CORENTIN FOHLEN
LE 27 JANVIER 2016

 

Il s’appelle Pierre Laurent. Mais ne fait pas de politique contrairement à son homonyme communiste. Dans une autre vie, lui, servait le rouge à sa manière : derrière le zinc des comptoirs. Portrait d’un garçon de troquet que l’aversion pour la paperasse a mené à la rue.

À 39 ans, Pierre parle d’une voix éraillée. Le visage fatigué, posé dans le quartier d’Oberkampf (Paris), il récite sa vie passée à écumer les salles des cafés, des bars et des restaurants du pays. Pierre vient d’une famille de commerçants dans le textile. Dès son plus jeune âge, Pierre accompagne son père sur les marchés. L’été, ils partent faire les saisons sur la Côte d’Opale, le Saint-Trop’ des Nordistes. « Ça mettait du beurre dans les épinards pour le reste de l’année », se rappelle-t-il.
Pierre a 16 ans quand il choisi de quitter ses parents. Il s’installe alors dans son propre appartement, à Valenciennes, à quelques kilomètres du domicile familial. Après avoir été apprenti chauffagiste à Valenciennes quelques temps, le jeune homme quitte la région. Direction La Rochelle (Charente-Maritime). Il se forme alors chez les Compagnons du devoir. « Je n’ai pas aimé cette période, je n’avais pas de vie, il n’y avait que le travail. » Puis à 19 ans, il est rattrapé par le service militaire, obligatoire, qu’il considère comme une perte de temps.
Dix mois plus tard, une charmante rencontre lui fait mettre le cap vers Lille. « Je suis parti m’installer à Lille avec ma copine de l’époque, Claire. » Une histoire qui ne dure qu’un temps. Peut-être pour oublier, peut-être pour aller chercher le soleil, Pierre met le cap vers le Sud après sa rupture. Son nouveau départ, il choisit de le faire à Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône).

UNE ADDITION RÉGLÉE À COUPS DE COUTEAU

Tout avait pourtant bien commencé. Mais du ballon de rouge, il passe au rouge-sang. A Aix-en-Provence, Pierre travaille comme chef de rang dans un café du cours Mirabeau. Jusqu’au jour où un client part sans payer l’addition. Le serveur se lance dans une course-poursuite et le rattrape. L’homme, armé, lui inflige neuf coups de couteau. Le pronostic vital est alors engagé. Après quinze jours de coma et deux opérations, Pierre sort de l’hôpital et perd la vue de l’oeil gauche. « Mon agresseur a été condamné à quatre ans de prison, dont deux avec sursis. Je garde un très mauvais souvenir du procès. »
Après le drame, sa famille l’incite à se rapprocher, plus au nord. Pierre coupe la poire en deux : ce sera Paris. Il a alors 28 ans. Avec son expérience, le jeune homme dégotte un emploi au café de la Paix dans le quartier d’Opéra. « Expresso à 6 euros ! », sourit-il, goguenard. Pierre dit avoir gagné très bien sa vie, de 4 000 à 5 000 euros tous les mois avec les pourboires.

UNE AVERSION DANGEREUSE POUR LA PAPERASSE

Mais malgré le salaire qui tombe, les ennuis arrivent. Pendant toutes ces années à courir les terrasses de café, Pierre n’a pas pris le temps de se pencher sur sa comptabilité : dépenses, impôts, créances, dettes… Il découvre un nouveau jargon. « Un jour, sans vraiment comprendre pourquoi ni comment, je me suis retrouvé endetté de 18 000 euros ». Et ce n’est qu’un début. A force de toujours payer son loyer à la dernière minute, il repousse toujours plus l’échéance, ce qui n’arrange pas ses relations avec son propriétaire. Pendant dix ans, il laisse les choses “couler”, se disant que jamais rien ne l’atteindra. « Quand tu t’en es toujours bien sorti tu as du mal à imaginer que ça peut mal se passer », reconnaît-il.
En 2014, Pierre se prend la réalité en pleine face. Harcelé par les huissiers, il est obligé de quitter son appartement du 15ème arrondissement. À partir de là, il paie au mois une chambre d’hôtel à Pantin (Seine-Saint-Denis). « Quand tu dors à l’hôtel, tu commences à comprendre qu’il y a quelque chose qui cloche ». Même s’il continue à travailler, Pierre est trop endetté, le mal est fait. Son emploi ne lui sert qu’à rembourser.

 

DES TERRASSES DE CAFÉS AU TROTTOIR

En septembre 2015, Pierre se retrouve interdit bancaire. Plus de chéquier, plus de carte, plus de compte. À partir de là, il ne peut plus régler sa chambre d’hôtel. Il a bien un frère trader à la BNP Paribas, mais il n’ose pas le solliciter. « C’est tellement éloigné de sa vie qu’il ne pourrait pas comprendre. » Pareil pour les amis, à qui il a trop honte de confier ses problèmes. Pierre se retrouve alors à la rue.

Il découvre « un monde », les associations, la maraude. « C’est fou comme l’être humain sait développer un instinct de survie », dit-il lorsqu’il évoque ses nombreuses nuits passées dans le métro. « Au début, tu essaies de dormir debout, puis tu te dis qu’allongé c’est pas plus mal ». Il multiplie les contacts, les rendez-vous, mais « rien ne se passe ». Pierre dit alors découvrir une partie de lui qu’il ne soupçonnait pas, plus fragile. « Tu perds tout en quelques mois, on te vole tes affaires, tes photos », confie-t-il, les yeux humides, la voix emplie d’émotions. L’impression de payer très cher des erreurs passées.

Mais la rue apporte aussi son lot de belles rencontres. Comme cette étudiante qui vient le voir régulièrement pour discuter. Ou ce kiosquier qui, tous les matins, lui offre Le Parisien et Le Figaro.

Trouver l’amour ? Dans la rue, « c’est compliqué ». Caroline, son ex, avec qui il a gardé contact, a beaucoup de mal à supporter la situation. « Je suis encore amoureux, mais il vaudrait mieux que l’on ne se voit plus, c’est trop dur ».

LE RSA, PREMIER SHOOT D’ESPOIR

Pour s’occuper au quotidien, Pierre lit beaucoup, la presse, des livres, tout ce qui lui passe par la main. Et puis, la fatigue s’accumule: « Tu te couches très tard, pas avant quatre heures du matin, et tu as du mal à trouver le sommeil ». Pierre ne veut pas donner l’impression de quelqu’un qui se laisse aller, alors tous les jours, il se rend aux bains douches d’Oberkampf. « Je déteste avoir les ongles sales. Mais, quand tu vis dehors, tu as beau te laver les mains cent fois par jour, ça redevient poisseux ».

Il veut malgré tout garder espoir. Dès le mois de février, il commencera à toucher le RSA. « Ça va me permettre de rembourser une partie de mes dettes, puisque pour le moment je vis sans aucun revenu. » Depuis décembre, il bénéficie également d’une domiciliation grâce au Secours populaire. Il peut donc à nouveau recevoir du courrier. « Mon rêve, ce serait de retrouver un toit. »

Pour le moment, c’est impossible puisque Pierre n’a ni rentrée d’argent, ni compte bancaire. Il ne se plaint pas même s’il concède que sa consommation d’alcool « pourrait devenir » un problème. Le plus dur, selon lui, c’est le temps qui passe avec lenteur quand on vit dans la rue.

Refaire sa vie encore une fois ? Pas à Paris alors. « Je n’ai plus envie de vivre ici, je veux tourner la page. » Dans un dernier sourire, il assure : « Quand tu es au fond du trou, tu es responsable. Si tu t’en donnes les moyens, tu ne peux que réussir. »Méthode coué ou pragmatisme, toujours est-il que Pierre transpire la vie.