JEAN-LOUIS, JEAN-MARIE, UNE AMITIÉ INSOUPÇONNABLE

PAR CAROLINE DE MALET & SIMON LAMBERT
LE 7 OCTOBRE 2015

 

Quand un Sans-A et le président du Conseil constitutionnel sympathisent dans la rue, cela ressemble à une rencontre incongrue. Et si, en plus, il en naît un livre… Une histoire que vous rapporte Sans-A.

« Bonjour, c’est pour la Fashion Week des clodos ! ». « Bonjour, c’est pour aller manger chez Robuchon ! ». Jean-Marie n’a pas son pareil pour apostropher les passants de l’avenue Montaigne, près des Champs-Elysées. Il arrive à leur décrocher un sourire. Au mieux une petite pièce. A voir ce grand gaillard blond aux yeux bleu azur et malicieux, on imagine difficilement qu’il vit dans la rue depuis vingt ans. Si aujourd’hui, Jean-Marie se met à nu dans un livre, c’est « pour que les gens comprennent mieux comment nous vivons dans la rue ». Et changer leur regard.

Si cet ouvrage, intitulé « Je tape la manche » est disponible depuis le 8 octobre (1), c’est grâce à une rencontre inédite. Un jour, un cycliste se gare près de la célèbre brasserie du Drugstore Publicis. Jean-Marie, qui à l’époque y « tape la manche », propose de lui garder son vélo. Ce cycliste, c’est Jean-Louis Debré. Les deux hommes sympathisent et commencent à prendre de temps à autres quelques verres. Entre le Sans A et le président du Conseil constitutionnel se noue une réelle amitié. « On est potes », dit simplement Jean-Marie.

Au point que lorsque Jean-Louis Debré lui suggère d’écrire son histoire, ce dernier (non sans se faire prier) finit par se laisser tenter. A son rythme. A la main, il a griffonné sa vie sur trois cahiers d’écolier pendant vingt mois. Jusqu’à un soir de décembre 2014. « Il me disait « Ça avance » mais je n’y croyais plus beaucoup », raconte l’homme politique. Nous n’avons pas la même notion du temps ». Ce dernier a alors relu, réécrit, enrichi le texte en questionnant Jean-Marie. Pendant deux ans et demi, le tandem a travaillé de concert dans des cafés et même sous les ors du Conseil constitutionnel. Non sans quelques vifs échanges sur certaines parts d’ombre plus ou moins avouables de la vie du Sans A. Pour Jean-Marie, « c’est normal qu’on signe à deux. On l’a vraiment fait ensemble, ce livre : c’est lui qui a eu l’idée, je fais plein de fautes, je n’ai pas d’ordinateur, il l’a remis en forme et a trouvé un éditeur ».

« REGARDE, C’EST DEBRÉ QUI PARLE AVEC UN CLODO »

Jean-Marie apprécie ce que cet homme a fait pour lui, ignorant les regards des passants qui s’étonnent de voir un grand de ce monde côtoyer un homme comme lui. Et le Sage de la rue Montpensier de se remémorer une anecdote: « Un jour, un homme passant à nos côtés a dit à sa compagne d’un air méprisant: « Regarde, c’est Debré qui parle avec un clodo ». Soit je lui fichais une baffe, soit je trouvais le moyen de lui montrer que ce « clodo » avait quelque chose de plus intéressant à dire que lui ». Mais pourquoi lui plutôt qu’un autre ? J’admire la constance et la persévérance de Jean-Marie, qui est très travailleur et sait s’adapter avec intelligence. Dans la vie, il y a beaucoup de copies et peu d’originaux. C’est un original au sens étymologique du terme », explique Jean-Louis Debré.

« Il a vu que je voulais m’en sortir, il a voulu m’aider et me donner ma chance », estime de son côté Jean-Marie. L’ancien ministre de l’Intérieur aurait-il cherché à redorer son image vingt ans après l’évacuation de l’église Saint-Bernard ? Lorsqu’on s’interroge sur une quelconque visée médiatique, c’est un cri du cœur qui sort de son compagnon d’écriture : « Il n’a pas besoin de cela. C’est quelqu’un de très humain, il est vraiment sincère. Quand il ne me voyait pas au Drugstore, il s’inquiétait auprès des vigiles à qui il demandait des nouvelles. Il ne joue pas avec son statut, il juge ce que tu as dans le cœur ».

Au fil des 172 pages, Jean-Marie dévoile sans fard ses années de galère. Son enfance chaotique, ballotée entre un père alcoolique, une mère absente et une nourrice d’accueil cruellement méchante. Sa fugue, les foyers d’accueil pour finalement déboucher dans la rue. « Tout ça, c’est à cause de ma mère. Si j’avais eu une enfance normale, je ne serais pas dans la rue, j’aurais un métier aujourd’hui. »

S’en suivent des années à dormir dans les jardins, sur les bancs publics, à faire la manche dans les quartiers est de la capitale. Mais jamais devant les églises car il « respecte le besoin des croyants de se recueillir ». « Quand ses copains meurent, il fait donner une messe en leur nom », confirme celui qui est devenu l’un de ses confidents.

DES PETITS BOULOTS, DES FEMMES ET SURTOUT DES COPAINS

Malgré son enfance difficile, le gaillard a de la ressource. Lorsqu’il commence à faire la manche dans les beaux quartiers du Triangle d’or, nombre de personnalités croisent son chemin et il sait saisir les occasions. A plusieurs reprises, Robert Hossein l’a embauché comme figurant dans ses spectacles, où il a côtoyé… la fille de Jean-Louis Debré, Marie-Victoire, comédienne, avant même de connaître son père. Le directeur du Drugstore lui a proposé de devenir son chauffeur. Las ! Jean-Marie n’a pas son permis de conduire. Ce dernier ne se prive d’ailleurs pas d’égratigner au passage les plus méprisants à l’égard des petites gens comme lui. Alain Delon, Gérard Jugnot, Jamel Debbouze, Michel Sardou, Gérard Lenormand et Jean-Luc Mélenchon, parmi tant d’autres.

Jean-Marie a bien essayé de s’en sortir plusieurs fois en travaillant. Serveur dans un restaurant du très chic quartier de Saint-Germain-des-Prés et dans une crêperie de Pigalle . Il a à deux reprises jeté l’éponge : une première fois quand son employeur qui l’hébergeait l’a surpris chez lui avec une fille, rompant ainsi leur pacte ; la deuxième fois quand il a rencontré Barbara.

Car l’homme a eu des enfants. Jimmy, né d’une première femme, qui a aujourd’hui 23 ans et avec lequel il entretient peu de contacts : «Un peu par Facebook et rarement par téléphone ». Avec Barbara, déjà mère de Kevin (quatre ans) lorsqu’il l’a rencontrée, il a eu Alison, 17 ans aujourd’hui, qu’il voit beaucoup. Mais « aucun d’entre eux ne connaît vraiment ma vie. Je leur ai dit que je sortais un livre. J’espère qu’elles le liront et comprendront mieux ce que je vis », explique-t-il.

A chaque mésaventure, il est rattrapé par la rue. Une rue qu’il aime et dont il reconnaît avoir du mal à se passer. Car sa vie est remplie de copains : Patrick, le capitaine, Dany le gitan… Des copains de galère, soudés, qui travaillent en tandem, vont, viennent, partagent la cagnotte lorsque l’un d’entre eux est malade. Mais aussi quelques cuites mémorables (du moins du temps où Jean-Marie buvait encore, ce qu’il a cessé de faire). « Il a quelque chose qu’on retrouve beaucoup chez ces gens : une fraternité parfois émouvante », dit de lui Jean-Louis Debré. Certains ne sont plus de ce monde, comme Raphaël le Polonais ou Michel. « Je ne les oublie pas ».

AU LOIN, UNE CRÊPERIE…

Aujourd’hui, Jean-Marie arrive à dormir à l’hôtel, moyennant 50 euros par jour, quand il récolte 70 ou 80 euros en travaillant quinze heures d’affilée. Jean-Louis Debré, qui lui cède tous les droits du livre, espère qu’il en tirera quelques revenus. C’est un nouvel espoir auquel il s’accroche pour sortir de la rue. Il nourrit un rêve : « Si le livre marche bien, j’aimerais ouvrir une crêperie ». Et cette fois, il sera son propre patron, s’il le peut. « Je suis trop indépendant pour travailler sous l’autorité de quelqu’un », reconnaît-il. Son protecteur est plus circonspect sur cette perspective. « Il faut voir. Jean-Marie est tellement attiré par la rue, par cette vie, que cela va être difficile. Tenir un restaurant, cela requiert des contraintes sanitaires, une comptabilité. Il aurait besoin d’être encadré. J’aimerais qu’une institution l’aide à se reclasser ».

A 47 ans, Jean-Marie parviendra-t-il à changer de métier ? Car pour lui, faire la manche, « taquiner le pèlerin » comme il dit, c’est devenu un vrai métier qui requiert expérience, talent, humour, mais surtout débrouillardise, hardiesse et robustesse. Une nouvelle fois, son avenir est entre ses mains, même si son ange-gardien n’est jamais bien loin.

« Je tape la manche, Une vie dans la rue », Jean-Marie Roughol et Jean-Louis Debré, Calmann-Lévy, 172 pages, 16,50 euros.