CHRISTOPHE, BOIRE ET DÉBOIRES

PAR FABRICE BOURGIS & PIERRE GAUTHERON
LE 9 DÉCEMBRE 2015

 

Son regard déterminé et ses cheveux noirs mi-longs en font une vraie gueule. L’un de ces types dont on sent qu’ils ont un vécu.

Sa première bière, Christophe, 47 ans, ne l’a pourtant bue qu’à l’âge de 17 ans, dans un PMU où il était parti faire un Tiercé. Le hic, c’est que ce demi lui a beaucoup trop plu… Et que derrière, il les a enchaînés. Avec le service militaire, puis les boulots dans le bâtiment, où il commençait à 9 heures du matin par un petit blanc, avant l’apéro du midi et la bière de l’après-midi. « Comme je le dis toujours, moi la modération, je ne l’ai pas connue. C’est l’excès que j’ai fréquenté. » Et près de trente années de boisson, ça laisse des traces. Aujourd’hui, quand il fait des maraudes avec L’Estime, un accueil de jour géré par l’association Accueil, réinsertion, promotion, éducation (Arpe), il se présente : ancien SDF et alcoolique par-dessus le marché. Et confie aux jeunes qu’il rencontre: « La rue, même à mon pire ennemi je ne lui souhaite pas de la connaître. Parce qu’on n’arrive pas à s’y habituer. »

Très tôt placé par la Direction départementale des affaires sanitaires et sociales (Ddass) de l’Aisne dans une famille d’accueil d’un petit village du Cambrésis, Christophe n’a gardé aucun souvenir de ses parents. « J’avais quatre ans et demi quand ça s’est passé, et je n’ai aucune envie d’aller à leur recherche. Ça ne m’a jamais intéressé. » De son propre aveu, son enfance se déroule « normalement », à la campagne. Un secteur qu’il s’empresse toutefois de quitter à sa majorité, pour rejoindre Cambrai (Nord).

LES POTES DU BISTRO SANG ET OR

Hébergé dans un premier temps par un ami, il finit assez rapidement par trouver un boulot de plombier-chauffagiste, après avoir obtenu un CAP, puis il dégote un appartement. Ses soirées, il les passe toutes ou presque dans un troquet proche avec ses amis. « Notre QG, c’était le “RC Lens”, dit-il avec un rictus nostalgique qui en dit long sur les bons moments qu’il y a partagés. On tapait la belote. Le 4-21, aussi. » Bref, la dépendance à l’alcool, « je ne l’ai pas sentie venir ». Et sa rencontre en 1993 avec Viviane, mère de trois enfants, n’y changera rien. « J’ai continué à faire ma vie. Les soirs au bistro, les week-ends à la pêche. En fait, je buvais tout le temps. Alors au départ, elle ne disait rien, puis elle a commencé à venir me chercher au café. »

Quatre ans plus tard, son entreprise de plomberie-chauffagerie ferme et il doit enchaîner les petits contrats. Son couple bat alors de l’aile. Christophe a l’alcool mauvais, et les deux enfants nés de leur union n’empêchent pas une séparation. « Elle a fini par me foutre dehors. »

DU ZINC DU BAR AU BITUME DE LA RUE

C’est pour Christophe le début de dix années de rue. « Au départ, je m’inquiétais sur ce que j’allais devenir. Quand tu débarques dans la rue, tu ne connais personne, tu ne sais pas ce que tu dois faire. » Mais très vite, les sans A vont lui tendre la main. « Pierre, un SDF de longue date, est venu me voir pour me demander ce que je faisais là. Ils m’a ensuite expliqué ce qu’il fallait que je fasse pour toucher le RMI (Revenu minimum d’insertion), pour bénéficier de la CMU (Couverture maladie universelle), etc. » Ce sont eux, encore, qui l’ont regardé, écouté et soutenu durant toutes ces années.

Durant trois ans, Christophe fait huit passages en centre d’hébergement social. Un lieu qu’il n’apprécie pas parce qu’il y a des obligations à respecter, comme rentrer à une heure précise. Les séjours sont entrecoupés de longues périodes passées dans les squats et de journées à boire pour tuer le temps. Une vie d’invisible de laquelle vont tenter de le sortir deux bénévoles de La Pause, un accueil de jour qu’il fréquentait souvent à l’époque. L’un d’eux ayant dirigé la communauté d’Emmaüs de Fontaine-Notre-Dame, un village situé à quelques kilomètres de Cambrai, l’aide à entrer dans la communauté.

TROP DE BOUTEILLES POUR DOMINIQUE

Entre 2006 et 2010, Christophe, logé, nourri, blanchi chez les Compagnons, entreprend cinq cures. Sans grande conviction. Il est viré puis réintégré à deux reprises. Il continue de réaliser les quatre cents coups tout en gérant le hangar à meubles et une équipe de six personnes qu’on lui a confiée. Mais dès que l’occasion se présente durant ces quatre années, il file retrouver la bande à Cambrai. Une famille qu’il retrouve pour de bon en juin 2010, quand il se fait virer, là aussi, d’Emmaüs, après une visite surprise des chambres par le directeur. « J’étais complètement bourré, je n’ai pas eu le temps de planquer mes bouteilles… »

Christophe retrouve la rue, ses potes et les squats qui lui sont si familiers. En revanche, il découvre l’accueil d’urgence du 115 et y rencontre Dominique, l’une des travailleuses sociales. Un petit bout de femme à qui il en fait voir de toutes les couleurs, entre rendez-vous non honorés et démarches administratives non réalisées. Malgré tout, Dominique ne lâche rien et lui propose régulièrement de venir passer la nuit au chaud. Lui, enfoncé jusqu’au cou dans sa misère, ne veut rien entendre. « Quand tu bois, tu te fous de tout. »

Jusqu’à un certain soir de l’hiver 2011. « J’en ai eu marre. Il pleuvait, j’étais seul et j’ai pris mon téléphone pour savoir s’il restait un lit. » Dominique saisit l’occasion pour accélérer le processus et parvient à lui dégoter une place en urgence à la Maison d’Erre, un foyer de travailleurs migrants à Escaudoeuvres, où il peut vivre sa vie tranquillement.

Soutenu, Christophe n’arrête pas pour autant de picoler. Jusqu’au jour où il finit par vomir du sang et doit se rendre d’urgence à l’hôpital. A sa sortie le lendemain matin, il décide enfin de pousser la porte de L’Estime, pour voir Dominique. « J’étais à bout, en pleurs. Je lui ai demandé de l’aide. » Un moment fort qui est resté gravé dans la mémoire de la travailleuse sociale. Ce sera finalement le déclic qui lui manquait. Derrière, tout s’est enclenché. Une cure, la sixième, d’un mois et demie à Auberchicourt, commune située à une trentaine de kilomètres de Cambrai. Puis le suivi à l’hôpital de jour de Cambrai, durant les quinze jours de battement entre la cure et la postcure à Longuenesse, près de Saint-Omer. Et enfin, quelques hospitalisations volontaires dans le Cambrésis, « pour me mettre à l’abri, ne pas replonger ».

« IL Y A TOUJOURS DE L’ESPOIR »

Aujourd’hui, Christophe s’est débarrassé de sa dépendance. Il vit depuis deux ans dans un petit appartement situé à quelques encablures du centre-ville, avec l’un de ses deux fils. Après un contrat de deux ans chez Bio Cambrésis, une association avec laquelle il s’est formé aux techniques d’élagage et d’abattage, il a repris cette année des cours de remise à niveau. Deux jours par semaine, c’est maths, français, logique. Pas simple. Il est également en train de passer son permis. « Chaque chose en son temps. Certains me disent de postuler ici ou là. Mais moi, j’ai décidé d’y aller par étapes. A quoi ça sert d’aller dans une agence d’intérim tant que je n’ai pas le permis ? » Christophe a plusieurs idées pour l’avenir : se relancer dans la plomberie à son compte ou essayer de devenir pair-aidant (accompagner un éducateur qui aide les gens à la rue, NDLR). Vu son expérience, il aurait bien des conseils à apporter.

En attendant, il continue de rendre visite à ses copains SDF lors des maraudes qu’il effectue chaque mois, pour taper la discute, s’offrir quelques belles rigolades et donner quelques clopes, son petit plaisir. « Je suis là, bien dans mon appart. Mais mon esprit est tourné vers eux car je sais que c’est dur. Je sais ce qu’ils vivent. »

Son paquet de tabac dans une main, sa rouleuse dans l’autre, Christophe, que deux bronchites mal soignées ont bien amoché, traîne régulièrement dans la cour de l’accueil de jour de L’Estime. Il écoute et offre volontiers ses services à qui le lui demande. Ça lui est d’ailleurs plusieurs fois arrivé cette année d’accompagner des sans A à leur rendez-vous pour une cure. « La première chose que je leur dis, même si je suis mal placé pour donner des conseils, c’est qu’ils pensent à se soigner. Et qu’il ne faut pas hésiter à être égoïste, car une cure, c’est pour soi qu’on la fait. Si t’es pas suffisamment costaud dans ta tête, tu vas très vite rechuter. »

L’hiver dernier, il est même allé jusqu’à organiser un concours de belote à L’Estime, et récemment, c’est un atelier pâtisserie qu’il a animé, avec un franc succès. Voir des sourires sur des visages de naufragés, c’est ça sa petite contribution à lui. Une quote-part qui, finalement, lui rappelle toujours ce que lui répète très souvent Dominique : « Qu’il y a toujours de l’espoir, hein Christophe ! »